PORTRAIT

Nouria Benghabrit, une ministre intransigeante à la tête de l’Éducation nationale

11:42  jeudi 14 juillet 2016 | Par Hadjer Guenanfa | Actualité 
La ministre de l’Education nationale Nouria Benghabrit (© Zinedine Zebar)

Nous sommes en mai 2014, un mois après l’élection de Abdelaziz Bouteflika à un quatrième mandat. Nouria Benghabrit est directrice du Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc). Elle est dans son bureau quand elle reçoit un appel du premier ministre Abdelmalek Sellal. Il lui annonce sa nomination à la tête du ministère de l’Éducation nationale en remplacement de Abdelatif Baba Ahmed.

À peine l’information de sa nomination confirmée, elle est déjà prise pour cible par les islamistes et les conservateurs. Les personnalités de cette mouvance envahissent les plateaux de télévision et les colonnes des journaux. Les critiques ne portent pas sur les compétences de la nouvelle ministre ou sa vision de l’Éducation nationale, un secteur sinistré.

Ses détracteurs lui prêtent pêle-mêle l’intention de supprimer la langue arabe, celle de réduire l’enseignement de l’éducation islamique à l’école ou encore de favoriser les programmes français. Certains vont encore plus loin en s’interrogeant sur sa « légitimité » à devenir ministre, lui attribuant des origines « juives ». Nouria Benghabrit a beau démentir, rappeler le passé d’imam respecté de son grand-père et tenter d’exposer sa vision, rien n’y fait.

Un profil qui dérange…

Deux ans après son arrivée au gouvernement, elle subit toujours les attaques, même si les reproches ont changé. Désormais, on met plus en avant sa capacité à gérer le secteur. L’épisode de la fraude au Bac de cette année leur a fourni beaucoup d’arguments. En fait, son profil dérange, perturbe et exaspère au plus haut point les milieux conservateurs. Son parcours bouscule leur conception des choses.

La petite fille du frère du fondateur de la mosquée de Paris, Si Keddour Benghebrit, obtient sa licence en sociologie en 1973, avant d’entamer une carrière dans l’enseignement. Quatre ans plus tard, elle décroche son diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie de l’éducation à l’université d’Oran sur la problématique de l’orientation scolaire et professionnelle avant un doctorat à l’Université Paris- Descartes.

Une femme de gauche

Mais à aucun moment elle n’envisage de s’installer en France. Nouria Benghabrit explique qu’elle n’appartient pas à « une génération qui avait l’ambition de s’installer à l’étranger ». « Après les études, on rentrait parce qu’il y avait beaucoup de choses à faire pour la construction du pays », se rappelle-t-elle.

C’est début des années 1980 que la future ministre regagne l’Algérie. Elle rejoint l’Unité de recherche en anthropologie sociale et culturelle (URASC) à Oran qui devient centre national et dont elle sera la directrice à partir de 1992. En politique, elle fait ses classes au sein de la gauche progressiste. Elle se rapproche de l’ex-PAGS (Parti de l’avant-garde socialiste) où son mari, l’historien Hassan Remaoun, est alors cadre dirigeant, aux dires de ses anciens camarades.

Les années du terrorisme

Nouria Benghabrit veut vivre en Algérie. Les années de terrorisme ne lui font pas changer d’avis. Mère de deux enfants, elle fait le choix de rester au pays malgré les menaces qui pèsent sur les femmes et les intellectuels en général. Elle poursuit son travail à la tête du Crasc et publie plusieurs ouvrages sur l’évolution du système scolaire en Algérie.

À ceux qui pointent du doigt l’école pour expliquer la montée du terrorisme islamiste, elle rappelle la résistance des enseignants et des parents dont les enfants n’ont pas quitté les bancs de l’école malgré les menaces. « C’est ce qui nous a permis de faire face au terrorisme », affirme-t-elle aujourd’hui.

Commission Benzaghou

Dans le domaine de l’éducation, la compétence Nouria Benghabrit est rarement, voire jamais, contestée par ses pairs. « C’est une bonne sociologue et gestionnaire. Même ses ennemis sont incapables de dire qu’elle est incompétente », tranche Khaoula Taleb Ibrahimi, linguiste, professeure à l’université d’Alger et ancienne membre du conseil scientifique du Crasc.

En 2001, Mme Benghebrit fait partie des professionnels sollicités pour l’élaboration de la réforme de l’éducation dans le cadre de la commission de Benzaghou. La directrice du Crasc occupe parallèlement des fonctions dans des institutions internationales à l’image de l’Unesco.

En arrivant au gouvernement, la nouvelle ministre n’était pas encore habituée à être sous le feu des projecteurs mais elle était loin d’être une novice en politique. Grâce à son parcours, elle a appris à encaisser les coups, temporiser avant de réagir, souvent avec retenue.

À la tête de l’Éducation nationale, elle a su instaurer un dialogue positif avec les syndicats. Les mouvements de grève sont devenus rares. « Rare sont les ministres qui ont réussi à le faire », admet l’un de ses anciens collègues.

Ses combats

Elle a également tenu bon face à la protestation des lycéens contre la suppression du « seuil » des cours pour le Bac, une aberration algérienne qu’elle a décidé de supprimer. Pour elle, la pratique est « insensée » pour un examen aussi vital. À ses détracteurs, elle brandit le taux d’échec en première année universitaire dont la « ataba » serait l’une des premières causes.

Soutien

À chaque fois, ses détracteurs sont en première ligne pour l’attaquer. Tous les sujets sont de bons prétextes pour malmener la ministre. « Une campagne immonde », selon Khaoula Teleb Ibrahimi. Mais à chaque fois, la ministre a pu compter sur le soutien –même tardif parfois– de Abdelmalek Sellal. De quoi la soulager et lui permettre d’affronter d’autres épreuves qui ne devraient pas tarder.

Mostefa Lacheraf

Au-delà du contexte social et politique propre à chaque époque, les attaques contre Nouria Benghabrit font rappeler à beaucoup d’universitaires le combat de Mostefa Lacheraf.

Nommé ministre de l’Éducation nationale en 1977, l’homme avait, lui aussi, subi les foudres et « sabotages » de ce qu’il avait appelé le « clan des conservateurs activistes » opposés à toute entreprise de réforme.

« Mostefa Lecheraf est un grand penseur. Mais Nouria Benghabrit est plus forte que lui sur le plan politique. Elle est autrement plus solide dans les batailles politiques », corrige Khaoula Taleb Ibrahimi.

« Elle sait négocier »

Nouria Benghabrit sait opérer les reculs tactiques. Comme sur la question de la prise en compte des langues maternelles dans le cadre de l’amélioration de l’apprentissage.

Après la levée de boucliers, Benghabrit renvoie la balle dans le camp de l’enseignant qui « connait mieux que quiconque ce qu’il doit faire pour que l’élève le comprenne et maîtrise les langages fondamentaux ».

« Elle a compris qu’elle ne pouvait pas aller plus loin. Mais c’est une politique. Elle sait louvoyer et elle sait négocier », affirme encore Mme Taleb Ibrahimi qui rappelle la gestion de la fraude du baccalauréat par la ministre.

« C’est le statut de femme qui nous a appris à avoir une certaine intelligence sociale. C’est-à-dire à négocier si on ne veut pas rester dans un bunker  », sourit la ministre.

La fraude au baccalauréat sous Mohamed Boudiaf avait pourtant poussé son ministre de l’Éducation nationale à démissionner. Nouria Benghabrit est toujours en poste.

Naissance

5 mars 1952 à Oujda au Maroc.

Études et parcours

–      Licence en sociologie en 1973 à l’Université d’Oran.

–      Diplôme d’études approfondies (DEA) en 1977 à l’Université d’Oran.

–      Doctorat à l’Université de Paris Descartes.

–      Chercheuse puis responsable du laboratoire de recherche sur l’éducation et les systèmes de formation.

–      Directrice de l’Unité de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Urasc) de 1989 à 1992.

–      Directrice du Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) de 1992 à 2014.