Une Loi de finances sur la base d’un baril à 50 dollars : un coup de poker à haut risque

22:14  mercredi 5 octobre 2016 | Par Tewfik Abdelbari | Actualité 

Le Conseil des ministres a adopté, mardi 4 octobre, le projet de Loi de finances (PLF) pour 2017. Dans l’élaboration du document, le gouvernement a retenu un prix du baril de pétrole à 50 dollars pour le calcul des recettes, au lieu des 37 dollars consacrés depuis plusieurs années.

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Cette décision signe la fin de la sacro-sainte « prudence budgétaire » officiellement consacrée, y compris lorsque les cours du brut flirtaient avec les 140 dollars, bien que la gestion des excédents et des dépenses soit sujette au débat.

Un élément qui interpelle, dans un contexte d’incertitudes patent sur les niveaux futurs du baril et qui dénote avec les anticipations des experts les plus optimistes. Surtout, une telle mesure pourrait avoir des implications sur l’économie réelle de l’Algérie. Explications.

Fin de l’épargne fiscale et budgétaire

Le gouvernement revient donc à une gestion du budget en temps réel : l’intégralité des recettes (fiscalité pétrolière et ordinaire) est immédiatement affectée aux dépenses. En effet, l’on injectera désormais ces revenus, sans passer par le Fonds de régulation des recettes.

Jusqu’à présent, l’État calculait les Lois de Finances sur la base d’un prix de référence du baril à 37 dollars. Ainsi, les excédents éventuels par rapport au prix réel du marché étaient placés dans le FRR. Ce dernier servait à compenser les déficits enregistrés en fin d’année. Ce ne sera plus le cas.

Dans ces conditions, l’épargne fiscale et budgétaire de l’Algérie sera inexistante et le gouvernement ne disposera plus de ce matelas financier. Cela dit, l’avantage est que le déficit primaire affiché sera moindre. Pour preuve, le gouvernement prévoit, en 2017, un déficit environ deux fois moins important qu’en 2016.

Cette évolution positive du déficit a été rendue possible par la réduction des dépenses, avec un fort recul du budget d’équipement, ainsi qu’avec une rationalisation du budget de fonctionnement des ministères. Par ailleurs, l’Algérie compte également augmenter ses recettes avec une hausse des taxes et des prix de l’énergie notamment. Mais c’est aussi et surtout grâce à ce nouveau mode de calcul, avec un baril de pétrole de référence à 50 dollars.

Que faire en cas de baisse brutale des prix du pétrole ?

Ce choix n’est pourtant pas sans risques. Le gouvernement table sur un prix du baril très proche des cours réels du marché. D’ailleurs, la plupart des prévisions pour 2017 sont aux alentours des 50 dollars. Le Fonds monétaire international notamment, voit le baril à 51 dollars, tandis que la banque Goldman Sachs ne va pas au-delà des 55 dollars dans le meilleur des cas.

D’autant plus que le maintien des cours actuels (ou leur hausse) est largement tributaire de la réunion de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en novembre à Vienne, la capitale autrichienne. Ce rendez-vous crucial doit entériner l’accord de principe historique sur une réduction de la production, conclu à Alger à la fin du mois de septembre.

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Or, beaucoup d’analystes semblent sceptiques et se montrent très prudents quant à la concrétisation et la mise en œuvre effective de cet accord. Il faut noter que c’est la première fois depuis près d’une décennie que l’Opep revoit ses quotas de production à la baisse. Seulement, l’expérience démontre que le respect scrupuleux par chaque pays de ses niveaux de production attribués reste sujet à caution.

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Dans tous les cas, la remontée des prix du pétrole ne manquera pas de stimuler de niveau les producteurs d’hydrocarbures non-conventionnels. En effet, le gaz et pétrole de schiste américains redeviennent rentables et compétitifs aux alentours des 55-60 dollars le baril. Par conséquent, la hausse des cours de l’or noir pourrait contribuer au retour d’une offre pétrolière abondante. Or, en l’état actuel, avec une croissance mondiale toujours molle et une demande d’hydrocarbures plutôt stagnante, un surplus de production pousserait les prix du baril à la baisse. Et rebelote.

Plusieurs pistes : choisir le moindre mal

Un tel scénario n’est pas à exclure. Paradoxalement, le gouvernement algérien semble l’avoir pris en compte dans ses prévisions à moyen terme. De fait, pour 2018 et 2019, le budget de l’État (projection) est basé, prudemment, sur les anticipations les plus pessimistes sur les cours du pétrole.

En cas de baisse du baril, l’Algérie serait alors confrontée à de nouvelles difficultés budgétaires. Il faudra alors faire des choix. Soit le gouvernement procédera à des coupes brutales dans les dépenses, à travers de nouvelles annulations ou suspensions de projets. Ce qui ne manquerait d’affecter l’activité économique et donc la fiscalité ordinaire de l’État. Ou alors, il choisira de laisser filer le déficit en maintenant le niveau des dépenses, ce qui implique de trouver des sources de financement.

Dans ce cas, les options sont limitées. L’une d’entre elles consiste à recourir à l’endettement extérieur : solliciter un emprunt bilatéral (avec la Chine par exemple) ou auprès d’organismes financiers internationaux. Il reste à savoir à quels taux les prêts seraient accordés.

En outre, le gouvernement pourrait compter sur un emprunt interne. La voie obligataire semble peu crédible, au vu des résultats mitigés de la dernière tentative. Il reste alors l’option de la Banque d’Algérie (BA). Bien qu’exclu par une source proche du dossier, le recours aux provisions (désormais plafonnées) de la banque centrale est vu par plusieurs experts comme le moyen le plus simple de trouver des financements.

Enfin, la dévaluation du dinar est sérieusement envisageable. But : baisser la valeur du dinar pour maximiser les recettes pétrolières à travers un effet de change. Perçues en dollars, les exportations pétrolières rapporteraient alors plus, une fois exprimées en dinar. Là aussi, une solution réfutée par un expert : certains budgets, comme celui du ministère de la Défense nationale (MDN), sont en grande partie fournis en devises, en raison des contrats et partenariats à l’étranger, indique un expert à TSA. Une dépréciation brutale du dinar remettrait en cause plusieurs budgets de fonctionnement ministériels.

Tewfik Abdelbari

Journaliste à TSA-Algerie. L'économie en général, les entreprises en particulier