ENTRETIEN

Fellag : « Pour l’Algérie, je suis un artiste du passé »

11:33  samedi 12 novembre 2016 | Par Sarah Smail | Entretiens 
© Charlotte Spillemaecker
Fellag, le plus célèbre des humoristes algériens, poursuit ses tournées en France. Ce samedi, il se produit à Noisy-le-Grand*. Il jouera son nouveau spectacle, Bled Runner, à partir du 23 février 2017 au théâtre du Rond Point, Paris 8e. Nous l’avons rencontré à Paris.

Votre nouveau spectacle s’intitule “Bled Runner”. Pourquoi ce titre ?

Djurdjurassique Bled, Bled Runner… C’est une façon de boucler la boucle par le clin d’œil au titre déjà. Cela fait plus de vingt ans que je suis en France. Cela fait vingt ans que j’ouvre mes valises d’histoires algériennes. Algéro-françaises. Avec une manière burlesque de les raconter en exploitant au maximum l’absurdité des situations. Bled Runner est ma dernière valise… Après ça, je vais passer à autre chose… À une autre façon de raconter. Explorer d’autres univers. 

« Runner » veut dire coureur en anglais, je veux signifier par là que nous courrons depuis longtemps pour fuir le bled… et le bled nous court derrière pour nous rattraper… et d’une certaine manière, il finit toujours par nous rattraper… Nous le fuyons de nouveau et ainsi de suite… Comme le rocher de Sisyphe. C’est un combat intérieur interminable qui produit une schizophrénie collective et individuelle paralysante. 

En quelques vers bien tassés, Slimane Azem a merveilleusement exprimé cet amour blessé pour un pays blessé et blessant : « Mi d-noussa nevgha noughal, mi d’noughal nevgha ad nass ». Aujourd’hui, avec la mondialisation, l’ouverture du monde, le partage du patrimoine mondial et non plus tribal ou national, il faut qu’on ait l’audace et la lucidité de briser les carcans du « cercle infernal » qui nous enferme dans le hna fi hna. Il faut qu’on éclate la bulle de ce qui fait nous fait croire que nous sommes des êtres « singuliers », venus d’une autre planète, et nous mettre au diapason du monde qui avance. 

Vous avez repris des morceaux de beaucoup de vos précédents spectacles et porté sur eux un regard nouveau. En quoi votre regard a-t-il changé ?

En vingt ans le monde a fait un bond en avant (et en arrière ?) considérable. La perception du monde n’est plus la même. Durant ces vingt ans, j’ai écrit huit spectacles qui sont une sorte d’introspection tragi-comique de l’Algérie mais aussi du cordon ombilical qui relie l’Algérie à la France. Leur contenu était quelque part prémonitoire. J’avais donc envie de refaire un voyage à travers eux pour revisiter des situations et en surligner les moments qui constituaient des clignotants. 

Comme des thèmes ?

Oui, ce sont des variations sur des thèmes déjà traités. Comme dans la Commedia dell’arte qui réinvente et rafraîchit sans cesse son répertoire, ou un joueur de mandole qui tire des mélodies nouvelles en jouant sur les mêmes cordes. Je reprends des situations et des personnages marquants de mes spectacles mis en scène autrement, je leur fais dire autre chose, et les joue différemment. Les spectateurs qui ont suivi mes créations vont reconnaître ces situations et ces personnages. Ils auront l’impression de les avoir déjà vus… Mais tout ou presque est nouveau et entremêlé dans le moule d’une nouvelle écriture. Ceci facilite l’identification avec ce qui se passe sur scène. Dans ce décor mental familier, le spectateur se sentira « chez lui ».

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Mes premiers spectacles en solo ont été, comme vous le savez, créés en Algérie. Je suis arrivé en France à l’âge de 45 ans. Je suis par conséquent fait de l’humus dont est constitué tout Algérien. Je ne peux donc raconter que ce que je suis. Comme le rire est libérateur de tensions et qu’il aide à réguler l’humeur, j’ai de par ma nature été amené à utiliser l’humour comme un bouclier. Et le meilleur, le plus sain des humours, est de rire de soi-même. Je ris donc à mes dépens. Les spectateurs rient de me voir rire de moi avec autant de liberté. Puis ils se rendent compte qu’en riant de moi, ils rient d’eux… car nous sommes faits des mêmes ingrédients et des mêmes mystères. Je me sers de moi pour essayer de créer sur scène une sorte d’Algérien « standard » dans lequel les autres se reconnaîtraient en tout ou en partie. 

Écrire vos spectacles en français, c’est naturel pour vous ?

Comme la plupart des gens de ma génération, le français était la langue apprise à l’école. On ne pouvait donc pas lui échapper. Mais pour nous ce n’est pas une langue de colonisé (nous étions déjà en période d’indépendance) mais  un moyen formidable de se construire un imaginaire algérien qui n’a rien à voir avec celui de Saint-Germain-des-Prés. Puisqu’à droite et à gauche et dans le fin fond de nous-mêmes nous avions le berbère et l’arabe qui l’accompagnait, la nourrissait et la guidait. 

J’écrivais donc mes textes en français pour construire mes spectacles, et ensuite il m’était aisé et agréable de les traduire et de les jouer en « algérien ».

Quand je suis arrivé en France en 1995, je pensais que jamais je ne jouerais mes spectacles en français. Je n’avais jamais pensé que cet humour si étrange, si fou, cette façon particulière de raconter le monde pouvait être traduit en une autre langue. Et puis finalement ça s’est fait petit à petit…

Pour quel public jouez-vous en France ?

Je joue pour tous les publics. Il y a naturellement un nombre important d’Algériens, c’est normal. Et puis il y a un très grand nombre de spectateurs français qui aiment ma « musique ». J’aime ces salles « mélangées » où se nouent dans l’obscurité des valeurs fraternelles, des découvertes de « l’autre », des complicités étranges, et  de belles émotions partagées. 

C’est une autre manière de dire, donc…

C’est ça. Une heure et demie de spectacle, c’est une heure et demie de démocratie participative où des spectateurs tous différents sont émus par les mêmes histoires, qui sont en fait des histoires universelles. L’artiste, une fois adopté, n’a plus de nationalité, il est un « clown » universel. 

Pourquoi n’êtes-vous pas retourné jouer en Algérie ?

Cela fait 23 ans que je n’ai pas joué en Algérie. La dernière fois, c’était en 93, au Théâtre de Béjaïa, en hommage à Tahar Djaout  qui venait d’être assassiné. Quand on part, on s’invente petit à petit une autre identité, notre travail s’inscrit dans la nouvelle géographie. Il faut trouver de nouveaux chemins. 

Pour l’Algérie je suis un artiste du passé, d’un autre monde, d’un monde d’avant le « tsunami » des années 90. Je ne peux plus revenir à ce que j’étais. L’Algérie a besoin d’un sang nouveau, d’une énergie et d’une « langue » théâtrale nouvelle. 

Les jeunes générations actuelles connaissent et ressentent mieux que moi la société algérienne d’aujourd’hui. Depuis vingt-deux ans, je joue en français parce que je suis en France et le français permet à toutes les origines de mes spectateurs de me comprendre. Pour créer un spectacle en algérien – je préfère dire en “algérien”! *rire* il faut compter une année et demie de travail d’écriture et de répétitions. ça prendra quelques mois pour trouver un théâtre pour le jouer… Trois fois ! Et ça me prendra ensuite le même temps pour retrouver ma place ici.

Pensez-vous que les Algériens en Algérie suivent vos spectacles ?

Oui. J’imagine que grâce à Internet, aux DVD, les gens les suivent encore plus que quand j’étais là-bas. 

Vous sentez-vous chez vous en France ?

Oui, absolument. Les trois premières années ont été un enfer mental. Je pensais repartir mais la situation politique ne le permettait pas. Puis petit à petit j’ai fini par m’y faire. Et aujourd’hui, je me sens chez moi. C’est un pays que j’aime beaucoup. 

Quelle est votre vision de l’Algérie ?

Je suis un garçon joyeux, mais comme beaucoup, j’ai dans la tête un petit coffre-fort dans lequel sont retenues par des cadenas des désillusions qui font très, très mal. Parce que je suis de la génération qui avait vu que le bonheur était à portée de main. Le système politique nous a broyé comme des petits grains de sable.

Vous évoquez très rapidement les années 1990 dans votre spectacle. Pourquoi ?

Les années 90 sont des coups de poignards dans mon cœur. C’est la seule période de laquelle je n’arrive pas à rire, parce que quand le tragique va trop loin, le rire n’a plus sa place. Il s’en va la queue entre les jambes. J’en parle en revanche dans mes livres. Au théâtre, il y a des limites, et puis c’est de la comédie, il ne doit jamais y avoir de morts. Dans mon spectacle, on trouve les prémisses de ce qui a fait cette violence-là, mais je ne l’évoque pas. Sinon ça bascule vers la tragédie. 

Le comique a ses propres moyens pour évoquer le tragique sans plomber le spectateur. Et l’une de nos grandes tragédies, c’est la solitude que vivent les hommes et les femmes enfermés dans deux univers qui ne communiquent pas et qui provoque une immense blessure. Le grand malheur de nos sociétés c’est ce gouffre insondable provoqué par la séparation des hommes et des femmes. On perd des mégatonnes de complicité, d’intelligence, de rapports d’invention. 

Qu’est-ce qui peut faire rire les Algériens, dans le contexte actuel où les crises et les conflits se multiplient ?

Le tragique détourné. 

*À 20 h 30, à l’Espace Michel-Simon, esplanade Nelson-Mandela. Entrée : 28 € – 15 €. Billetterie : 01.49.31.02.02.