ENTRETIEN

Abdelaziz Rahabi : « Le pétrole et le gaz sont un moteur d’industrialisation, pas le haschisch »

20:00  mercredi 1 février 2017 | Par Hadjer Guenanfa | Entretiens 
Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et diplomate (Crédit : D.R)

Ancien ministre et diplomate de carrière, Abdelaziz Rahabi revient dans cet entretien sur l’adhésion du Maroc à l’Union africaine et le discours prononcé par Mohammed VI lors du sommet de l’UA à Addis-Abeba.

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Le Maroc vient d’être admis à l’Union africaine (UA). Est-ce une bonne nouvelle pour l’organisation panafricaine ?

Tout d’abord, le Maroc s’engage à respecter les principes fondateurs de l’Union africaine : l’égalité souveraine de tous les États membres, le respect des frontières existantes au moment de l’accession à l’indépendance et la condamnation et le rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement. Ensuite, tout le monde espère au sein de l’Union africaine que l’admission du Maroc favorisera un rapprochement entre les Sahraouis et les Marocains. Ceci est de nature à consolider la mission d’accompagnement de l’Union africaine pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Et c’est d’ailleurs l’esprit de la déclaration finale du sommet d’Addis-Abeba.

Certains États dont l’Algérie et l’Afrique du sud ont formulé des réserves…

Le socle doctrinal fondateur de l’OUA et de l’UA est l’émancipation des peuples et la lutte contre le colonialisme. Et des pays comme l’Algérie, l’Afrique du sud, le Zimbabwe, l’Angola ou encore la Zambie ont une ligne anticolonialiste historiquement avérée. Donc le problème ne se pose pas. Il n’y a pas de surprise à ce que d’anciennes colonies se comportent comme elles l’ont fait à Addis-Abeba. C’est-à-dire insister sur le respect des frontières et l’égalité souveraine des États. Même les Sahraouis se réjouissent de cette admission. Ce que les Marocains n’ont pas réussi avec le Polisario sera peut-être possible avec la RASD.

Dans son discours, le roi du Maroc assure qu’il ne veut pas de débat stérile. Est-ce rassurant par rapport au Sahara occidental ?

Le Maroc n’est qu’un membre parmi d’autres de l’Union africaine. À ce titre, les garanties que le royaume ou un autre pays peut donner à l’Union africaine sont de respecter ses statuts. Je pense que ce sont les conditions d’admission du Maroc qui ont fait de cette question un événement exceptionnel en apparence alors qu’en réalité, il s’agit d’une simple admission d’un État africain. La seule réserve qui porte sur le Maroc est le fait qu’il occupe le territoire d’un autre État membre de l’UA.

Peut-il neutraliser l’Union africaine ?

En réalité, il y a deux dynamiques contradictoires. Soit on adhère à une organisation pour la consolider en souscrivant à tous ses principes et à ses objectifs, soit on y adhère pour poser des problèmes de nature à bloquer son fonctionnement. Mais je ne pense pas que le Maroc ou un autre pays africain ait les moyens de bloquer le fonctionnement de l’Union africaine.

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Peut-il l’affaiblir et comment ?

Il y a eu par le passé des tentatives de renforcer la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) et le G5 Sahel au détriment de l’Union africaine. La CEDEAO par exemple est parfois instrumentalisée pour servir de contrepoids à l’influence de l’Algérie et de l’Afrique du Sud au sein de l’Union africaine. Certains membres de la CEDEAO, traditionnellement sous influence française, ont servi de relais à la nouvelle politique africaine du Maroc. Il y a également le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina-Faso) conçu dans la perspective secrète de contourner l’Algérie et d’affaiblir son influence dans la région. Ces deux organisations sous régionales se complètent et prétendent se substituer à la mission de sécurité et de défense de l’Union africaine.

Mohammed VI ne rate aucune occasion pour critiquer l’Algérie. Hier, il a dit « ni le pétrole, ni le gaz ne satisferont les besoins alimentaires de base de l’Afrique ». Pourquoi ?

Sur le fond, depuis une quinzaine d’années, le roi ne peut pas s’empêcher de viser l’Algérie dans chacun de ses discours ce qui n’est pas en adéquation avec un discours parallèle appelant à normaliser les relations bilatérales. En réalité cela participe, d’une stratégie de la tension permanente à laquelle notre chef d’État n’a jamais répondu et à raison d’ailleurs. Sur la forme, la citation du pétrole et du gaz vise directement l’Algérie où l’on considère que ces ressources sont un don de Dieu sur une terre historiquement légitime et reconnue. Le pétrole et le gaz ont été le moteur de l’industrialisation des États Unis comme le charbon en Allemagne. Cela ne vaut certainement pas pour le haschich.

Le roi du Maroc prédit la fin de l’Union maghrébine arabe (UMA) en raison de l’absence de foi en l’intérêt commun. A-t-il raison ?

Les Algériens sont les derniers maghrébins encore attachés à l’idéal maghrébin. Les élites politique et économique en Tunisie et au Maroc perçoivent l’Algérie avant tout comme un marché. Et comme nous sommes le pays le moins mondialisé de l’Afrique du nord, nos voisins regardent vers le nord et envisagent plutôt une intégration avec l’Europe. Cela étant dit, nous ne sommes pas responsables du gel de l’UMA. C’est le Maroc qui a demandé officiellement en 1995 de geler sa participation aux travaux de l’UMA. Je pense que l’Algérie a été le pays le plus sincère, le plus engagé et le plus généreux dans la construction de l’UMA. En juin 1988, les chefs d’État s’étaient engagés à Zéralda à découpler la question du Sahara occidental du processus de construction maghrébine . Cela a été concrétisé dans le traité de Marrakech mais c’est le Maroc qui a rompu cet accord stratégique en gelant en 1995 sa participation aux travaux de l’UMA .

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Saadia Gacem

Correctrice de presse