Entretien avec Mohcine Belabbas : « On a décidé de faire payer au RCD son boycott des législatives de 2012 »

11:08  mercredi 1 février 2017 | Par Hadjer Guenanfa | Entretiens 
Mohcine Belabbas, président du RCD (Crédits : TSA Algérie ©)

Président du RCD, Mohcine Belabbas dénonce dans cet entretien une fraude électorale. Il revient sur les alliances entre les partis de la mouvance islamistes et critique l’instruction de Ahmed Ouyahia concernant Ali Benhadj.


Les partis de la mouvance islamistes ont noué des alliances politiques à la veille des élections au moment où les partis de la mouvance dite démocrate sont plus divisés que jamais. Pourquoi ?

Au niveau des partis islamistes, je ne vois pas de nouvelles alliances. Je constate seulement qu’un certain nombre d’acteurs de cette mouvance, qui étaient en rupture de ban avec leurs partis d’origine, ont repris contact dernièrement. Je pense que ce qui a accéléré ce retour au bercail est la nouvelle loi électorale qui qui les oblige à avoir 4% aux précédentes élections électorales ou de ramasser des signatures qu’ils n’ont pas. Pour l’instant, les grands partis islamistes en Algérie, le MSP et Ennahda, ne se sont pas alliés. Le conseil consultatif du MSP a tranché pour une alliance avec le Front du changement de Menasra qui va se concrétiser lors du prochain congrès de 2018.

En face, les partis de la mouvance démocrate n’arrivent pas à former des alliances…

D’abord, nous ne sommes pas dans la même situation que ces partis. Il n’y a pas de partis politiques dissidents issus du RCD. C’est le cas aussi pour le FFS et le PT par exemple. Ensuite, partout dans le monde, les alliances se font après les élections au niveau des institutions. Nous avons déjà géré des APC par exemple avec des partis surtout ceux de la mouvance démocratique. Cela a toujours été une priorité. Au RCD, nous croyons au multipartisme. On ne peut pas appuyer la stratégie du pouvoir qui à travers la nouvelle loi électorale veut aller vers un système à deux partis. Un système qui veut forcer les partis à abandonner leurs projets, leurs idéologies et leurs courants et devenir des FLN bis.

Comment comptez-vous surveiller les élections concrètement ?

En Algérie, il est connu qu’aucun parti politique ne peut surveiller à lui seul les élections. Pour y parvenir, il faudrait avoir au minimum 300.000 militants. Donc, c’est impossible de réussir une telle opération pour un parti. Même les partis du pouvoir n’ont pas les moyens de surveiller seuls les élections.

Par contre, il y a un moyen de créer une commission multipartite dans laquelle vont siéger tous les partis politiques qui vont agir par le discours, la sensibilisation, les orientations et le choix de certains bureaux et centres de vote sur lesquels ont doit concentrer la surveillance. Cela peut nous permettre d’annoncer les résultats en même temps que le ministère de l’Intérieur, voire même avant ce département. En réalité, notre conviction au RCD, des élections libres dépendent essentiellement de la mobilisation du citoyen.

Abdelwahab Derbal, président de la Haute instance de surveillance des élections, a lancé un appel aux partis politiques pour le dialogue. Quelle est votre réponse ?

Je crois que M. Derbal se trompe de rôle. Il se transforme de plus en plus en médiateur entre les partis de l’opposition notamment de la mouvance islamiste et le pouvoir, surtout pour le compte du pouvoir. Par contre, personne ne se soucie du problème de transparence qui se pose déjà durant ces élections. La fraude électorale a déjà commencé. Si on regarde les interventions dans les médias publics, notamment la radio, on voit qu’il y a une sélection de partis politiques qui passent chaque jour pour commenter les préparatifs des élections.

L’autre problème de transparence qui se pose est lié aux résultats détaillés des élections législatives de 2012. Qui connaît de manière précise les wilayas ou les circonscriptions dans lesquels les différents partis peuvent participer sans avoir recours aux signatures ? C’est une information importante. Je sais qu’il y a déjà une trituration des résultats de 2012 pour permettre à un certain nombre de partis politiques de participer sans passer par les signatures.

Nous avons envoyé un courrier au ministre de l’Intérieur en octobre pour lui demander ces résultats détaillés. Nous n’avons reçu aucune réponse.

Vous serez présents dans combien de wilayas ?

On ne peut pas le savoir maintenant. Dans beaucoup de wilayas, nous allons collecter des signatures. La première victime de cette nouvelle loi électorale est le RCD. Ils ont pris comme référence pour les 4% l’élection législative de 2012 que seul le RCD avait boycottée. Ils n’ont même pas pris en considération les élections locales de 2012 pour permettre aux partis de participer dans les wilayas où ils ont récolté plus de 4% notamment dans le vote sur les listes APW. On a décidé de faire payer au RCD son boycott des législatives de 2012.

Un rapport de parlementaires français évoque les ambitions du chef d’état-major qui se voit « probablement » comme successeur du président. Adhérez-vous à cette lecture ?

Je pense que tous les responsables politiques algériens qui ont goûté à la responsabilité, notamment au niveau des institutions qui ont du poids et de l’influence, ont des ambitions. Et cela est normal. Cela étant dit, je ne m’intéresse pas aux lectures faites par des étrangers ou par la presse. J’essaie de convaincre l’opinion nationale de l’importance d’une élection libre. Que celui qui va être élu s’appelle X ou Y, importe peu. C’est pour cela qu’on a toujours insisté pour l’instauration d’une instance indépendante de surveillance des élections. Mais tant qu’on continue avec ce système d’élections organisées par l’administration, les Américains, les Français et d’autres auront le droit de spéculer sur celui qui va être désigné comme chef de l’État, voire même peser dans son choix.

Les partisans du président Bouteflika parlent d’ores et déjà du cinquième mandat. Est-ce une diversion ou une option sérieuse ?

Nous avons dénoncé le viol de la Constitution en 2008 qui avait ouvert la voie à l’actuel chef de l’État pour se représenter à d’autres élections. Le problème est le même : la manière d’organiser les élections. Si on organise une élection libre et indépendante, je suis convaincu que ces candidats n’ont aucune chance. Pour revenir à votre question, je ne pense pas que ce soit une diversion ou une option, j’appelle ça de la spéculation qui revient régulièrement comme celle qu’on retrouve dans la presse concernant les remaniements. Nous sommes dans un pays où la presse nous annonce des changements de gouvernement chaque mois et des fois chaque semaine et il arrive effectivement qu’on tombe sur le bon remaniement.

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Une instruction du chef de cabinet du président Bouteflika demande aux chefs de services de sécurité d’interdire à Ali Benhadj toute activité ou de sortir de la capitale. Au RCD, vous avez longtemps combattu tout ce que représentait le personnage durant la décennie noire. Êtes-vous satisfait ?

Nous ne sommes pas du tout satisfaits de ce genre de comportement de la part des responsables. D’abord, pour nous, c’est une confirmation de la non-indépendance de la justice dans notre pays. En envoyant ce genre de courriers aux services de sécurité, on montre que c’est l’Exécutif qui décide en violation de la loi. Pour nous, Ali Benhadj a été jugé par la justice algérienne. Je trouve qu’il est grave qu’en 2017, le chef de cabinet du président de la République et au nom du président de la République instruit les services de sécurité de violer la loi parce qu’il est question de demande de violation de loi et d’interférences de l’exécutif dans le travail de la justice. Ils auraient dû au minimum faire signer un tel document par le ministre de l’Intérieur dont dépend la police. Mais il est vrai que dans notre pays, le ministre de l’Intérieur est un simple agent de l’administration.

Des violences ont ébranlé au début du mois de janvier dans la wilaya de Bejaïa. Vous êtes d’accord avec le Premier ministre sur le fait que ce soit de la manipulation. Qui est derrière selon vous ?

D’abord, je ne suis pas d’accord avec le Premier ministre. Ce dernier devait intervenir rapidement. Partout dans le monde, quand il y a ce genre d’événements, les premiers responsables des secteurs concernés doivent intervenir. Les nôtres ont attendu plus de 48 heures pour réagir. Au RCD, nous avons anticipé depuis un moment en disant qu’il y aura des clans du pouvoir qui vont exploiter la crise financière, sociale et la baisse du pouvoir d’achat pour pousser les jeunes à sortir dans la rue. Moins de 15 jours auparavant, des lycéens ont été poussés dans la rue pour demander à ce que la réforme portant réduction du congé scolaire soit supprimée. Il est clair qu’il y a manipulation.

Qui est responsable de cette manipulation ?

C’est aux services de sécurités de nous dire qui sont les responsables. Personnellement, je crois qu’il y a des clans qui s’affrontent au sein du pouvoir et qui tentent d’instrumentaliser la colère citoyenne. Et comme vous le savez, les clans se font et se défont. Ceux du pouvoir algérien fonctionnent comme des vases communicants. Leur composante change de manière régulière selon les échéances politiques et surtout les appétits, ambitions et prétentions des uns et des autres.