Ahmed Ouyahia face au dilemme de la double casquette

10:04  jeudi 16 février 2017 | Par Fayçal Métaoui | Actualité 
Ahmed Ouyahia, SG du RND, chef de cabinet du président Bouteflika. (© Toufik Doudou / NewPress)

Le déplacement d’Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet à la présidence de la République, en Tunisie suscite la polémique. M. Ouyahia, qui est également secrétaire général du RND, deuxième force politique du pays, a rencontré, en janvier dernier, le leader du mouvement islamiste Ennahda, Rached Ghannouchi pour aborder le dossier libyen.

Une visite officieuse

Le déplacement de l’ancien chef du gouvernement à Tunis n’a été annoncé ni par la présidence de la République ni par le RND. Lundi, une source diplomatique de haut niveau a affirmé que le voyage d’Ouyahia à Tunis s’inscrivait dans le cadre d’une activité partisane. Or, ni le RND ni le mouvement tunisien Ennahda ne l’ont annoncé publiquement.

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Pourquoi « un échange inter partisan », pour reprendre l’expression de la source diplomatique, serait-il tenu secret ? Visiblement, Ahmed Ouyahia était bel et bien à Tunis pour le dossier libyen puisqu’il a eu à rencontrer, entre autres, Ali Al Sallabi, un des principaux leaders islamistes libyens, selon El Khabar. La radio tunisienne Shems FM, citant Jamel Aoui, chargé de l’information d’Ennahda, a confirmé la rencontre entre Ouyahia, Ghannouchi et Al Sallabi, évoquant une « visite officieuse ».

« Une visite qui a porté sur les intérêts communs des deux pays mais surtout sur le dossier libyen. Cette visite a concordé avec celle du Cheikh Ali Al Sallabi. C’est au domicile de Rached Ghannouchi que tous deux ont été accueillis (…) Nous cherchons à être un élément positif dans la résolution de la crise libyenne », a détaillé Jamel Aoui.

L’information a également été reprise lundi par le quotidien arabe Al Qods Al Arabi qui paraît à Londres. Selon le journal, Ghannouchi, travaillerait en coordination avec Alger et Tunis pour faire rencontrer en Tunisie Faiz Al Saradj, président du Gouvernement de l’accord national (GNA) et Khalifa Haftar, chef des Forces armées du Parlement de Tobrouk, avant un sommet à trois (Bouteflika, Sissi, Essebsi).

Il s’agit d’une nouvelle tentative de réunir les deux leaders libyens après l’échec de la rencontre du Caire qui était annoncée pour mardi soir. Selon la presse égyptienne, Haftar a refusé de rencontrer Al Saradj à la dernière minute.

Mission diplomatique

Donc, Ahmed Ouyahia, ancien diplomate qui a notamment dirigé le département Afrique au ministère des Affaires étrangères, est chargé d’une mission diplomatique sur le dossier libyen. Comme il a eu, par le passé, à s’occuper de la médiation dans le dossier malien (Azwad) et dans les négociations entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Il n’est donc pas en terrain inconnu dans le traitement des dossiers complexes.

Le fait que le ministère des Affaires étrangères prenne ses distances avec « la mission tunisienne » d’Ouyahia pose beaucoup de questions sur la conduite de la politique extérieure et sur l’engagement international de l’Algérie.

Autre interrogation : la double casquette d’Ouyahia, à la fois directeur de cabinet de la présidence et chef du RND, n’est-elle pas devenue un obstacle pour l’homme ?

Ce problème se posait déjà, et à plusieurs reprises, lorsqu’Ahmed Ouyahia était chef du gouvernement. « Je vous parle en tant que secrétaire général du RND. Le chef du gouvernement n’est pas là, il vous salue », disait-il souvent aux journalistes lors des conférences de presse qu’il animait. Mais, la confusion n’était jamais évitée, tant dans l’esprit des journalistes que dans celui du simple citoyen.

Ligoté par ses missions au sein de l’État, Ahmed Ouyahia, qui a démissionné du poste de secrétaire général du RND avant de revenir rapidement, ne peut pas engager son parti dans plusieurs dossiers, ne sait pas s’il doit adopter un discours offensif ou pas ou s’il doit se démarquer des choix politiques et économiques du président de la République ou pas.

Le conflit sourd qui a opposé le RND et le FLN, à l’époque de Amar Saâdani, a montré clairement que la double casquette posait réellement un problème, y compris pour la crédibilité des institutions de l’État, entraînées parfois dans des joutes politiques.

« Si Ahmed Ouyahia veut faire de la politique, qu’il la fasse au sein de son parti, le RND. Si ce dernier veut diriger une administration qu’il choisisse un autre département », a déclaré Amar Saâdani dans entretien à TSA en mars 2016.

Il a accusé Ouyahia de ne pas être honnête avec le président Bouteflika en nourrissant secrètement des ambitions présidentielles pour 2019. « Saâdani ne me fait pas confiance, je ne veux pas faire de commentaire sur ce qu’il dit », a répliqué Ouyahia en octobre 2016 dans une conférence de presse en tant que SG du RND.

Après insistance des journalistes, Il a répondu : « Si vous avez une question à poser à la présidence, envoyez la à la présidence ». Mais qui étudie et analyse le courrier du Président avant de le transférer au chef de l’État ? N’est-il pas le directeur de cabinet de la présidence ?