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Amar Ghoul, la boutade de trop

Amar Ghoul, la boutade de trop

Le jour-même où des leaders de l’opposition, réunis pour célébrer l’anniversaire de la création du parti Jil Jadid, ont amorcé un semblant de débat sur la future présidentielle, le chef d’un parti proche du pouvoir, Amar Ghoul, s’est fendu d’une déclaration pour le moins intrigante et inappropriée. « Le choix du futur président doit rester celui de l’État », a-t-il dit.

Avant de s’interroger sur la portée de tels propos et leur arrière-pensée politique dans ce contexte précis, il faudra d’abord essayer de comprendre ce que signifie ce mot de quatre lettres quand il est prononcé par un responsable politique de la lignée du chef de TAJ. À qui décerne-t-il cet immense privilège de se substituer à la volonté populaire, source inaliénable de toute légitimité en vertu de la Constitution de la République ?

Tout est dans la sémantique, en fait. Globalement, les théoriciens modernes des sciences politiques définissent l’État, au sens sociologique, comme  « un ensemble de personnes vivant sur un territoire déterminé et soumis à un gouvernement donné ». Juridiquement, c’est « l’ensemble des pouvoirs d’autorité et de contrainte collective que la nation possède sur les citoyens et les individus en vue de faire prévaloir l’intérêt général, et avec une nuance éthique, le bien public ou le bien commun ».

En parlant de nuance, ça ne pouvait mieux tomber pour Amar Ghoul qui semble bien s’accommoder de telles situations. Dire une chose et soutenir son contraire et les nuances sémantiques seront toujours là pour sauver la face. Jusque-là, ça marche plutôt bien que mal. Mêmes ses maladroites révélations sur ses « interminables parties de football » avec le général Toufik, faites dans le contexte vaporeux de la guerre, réelle ou supposée, entre ce dernier et le cercle présidentiel, le rusé Amar a su les retourner en sa faveur le moment venu. La preuve, le vieux général est dégommé, lui il est toujours là. Il n’est plus ministre, certes, mais sénateur dans le tiers présidentiel, ce qui suppose au moins qu’il est toujours dans les bonnes grâces de qui de droit.

Interpellé par des journalistes pour s’expliquer sur des soupçons de malversations dans le projet de l’autoroute Est-Ouest, le ministre des Travaux publics qu’il était a répondu que s’il était réellement coupable de quoi que ce soit, les services de sécurité ne l’auraient pas laissé à son poste. C’étaient donc les « services de sécurité » qui nommaient et relevaient les ministres et c’est l’un d’entre eux qui le dit publiquement ! Non, cette autre maladresse n’a rien coûté en son temps au sulfureux Amar Ghoul. Encore une histoire de nuance et d’interprétation.

Ghoul est un pur produit du MSP et il manie bien l’art de l’illusion et de l’intrigue. Lorsque ce parti décida, dans un élan de populisme inspiré par les révolutions arabes, de fermer la parenthèse de l’entrisme ouverte du temps de feu Mahfoud Nahnah, l’homme fit aussi ses petits calculs, qui s’avéreront plus subtils. Il quitte sans états d’âme le parti où il a fait ses premières armes en politique pour fonder un autre, TAJ, vite arrimé à la charrue du pouvoir. À l’opinion, il expliquera qu’il était un homme « au service de l’État » et qu’il comptait le rester.

Voilà qui nous amène à l’essentiel. On ne sait pas à quelle école a été Amar Ghoul, mais sans doute pas à celle où on apprend à faire le distinguo entre État et pouvoir politique. L’État qui désignera donc notre prochain président, c’est le pouvoir politique en place. C’est « lui » qui décidera si le président Bouteflika devra prolonger son bail comme disent les footballeurs, et si celui-ci devra s’en aller, c’est encore « l’État » qui choisira son successeur, semble vouloir dire le président de TAJ. Sauf que dans le microcosme politique algérien de ces dernières années, on n’est jamais au bout de nos « nuances ».

À quelle partie doit-on penser quand quelqu’un comme Amar Ghoul parle d’État ou de pouvoir ? Armée, cercle présidentiel, services, oligarchie, FLN et RND ? Ne comptons pas sur le sénateur du tiers présidentiel pour aller au bout de sa pensée et posons plutôt la bonne question : pourquoi un tel timing pour de telles déclarations qui, tout au moins, contribuent à discréditer davantage le prochain scrutin avant même que l’on sache quoi que ce soit des intentions du président en exercice.

Des propos qui rappellent curieusement ceux d’un autre maître illusionniste, Djamel Ould Abbès, le chef du FLN, qui, il n’y a pas longtemps, jurait tous ses saints qu’il était dans le secret des dieux et qu’il connaissait d’ores et déjà le nom du futur chef de l’État. C’est à croire que la machine de discrédit du scrutin de 2019 est mise en branle.

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L’œuvre semble même bien orchestrée et admirablement synchronisée. À moins qu’il ne s’agisse encore de maladresses de politiciens zélés et en mal de visibilité. Et si c’est le cas, celle de Amar Ghoul aura été la plus désastreuse en matière de discrédit, puisqu’elle le jette aussi sur les scrutins présidentiels passés. Ne dit-il pas que « le choix du futur président doit RESTER celui de l’État », ce qui suppose qu’il en a toujours été ainsi ? Pauvre État…

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