
Sonia Moreno est une journaliste espagnole, spécialiste du Maghreb, et plusieurs fois primée pour ses investigations et son travail journalistiques.
Elle a séjourné au Maroc (2010-2020), précisément à Rabat et Tanger, comme correspondante pour de nombreux médias espagnols.
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Et, fruit de cette expérience de plus d’une décennie, elle publie le livre « Marruecos, el vecino incómodo » (Le Maroc, le voisin encombrant), aux éditions La Esfera de los Libros. Un texte essentiel pour comprendre les ambitions géopolitiques, territoriales et économiques du voisin, son attitude vis-à-vis de l’Espagne, mais aussi de l’Algérie et les autres voisins.
Moreno, qui a connu de très près la dynamique de la société ainsi que de la sphère politique marocaines, autopsie, dans son ouvrage : la monarchie, ses manœuvres à l’égard des voisins, l’espionnage avec Pegasus, l’appui de Pedro Sanchez au plan d’autonomie marocain, Ceuta et Melilla et les îles Canaries, les tensions avec l’Algérie, les alliances avec les États-Unis et Israel, et les droits humains.
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Commençons cet entretien par le titre : « Le Maroc, le voisin encombrant ». Pourquoi ce titre ? Et, en quoi le Maroc est un voisin encombrant pour son voisinage ?
Le Maroc, notre voisin du sud, a d’abord un tempérament colérique, dans le sens où il pourrait être à l’origine de : flux de migrations irrégulières, trafic de drogue et même du terrorisme, non seulement pour l’Espagne, mais aussi pour l’Europe.
Nous l’avons constaté récemment lors de la dernière crise diplomatique de 2021, lorsque l’Espagne a hospitalisé Brahim Ghali, chef du Front Polisario, suite à sa contamination de la COVID-19.
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Le Maroc a assoupli ses contrôles à sa frontière avec la ville autonome de Ceuta, permettant à 12.000 personnes, dont de nombreux mineurs, d’y entrer, en seulement deux jours.
Ce qui est valable pour l’Espagne, l’est-il pour l’Algérie ?
Bien sûr. Et, c’est encore plus délicat pour l’Algérie, car vous êtes voisins au niveau régional et sur le même continent.
Notre voisin aspire à être le plus puissant du Maghreb et d’Afrique. D’où cette rivalité militaire. Il s’arme pour imiter l’Algérie.
En dépit des manœuvres marocaines hostiles à l’encontre de l’Espagne, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, a soutenu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. Comment peut-on expliquer ce revirement historique ?
C’est précisément à cause des manœuvres de chantage de Rabat que Pedro Sanchez a fait pencher la balance en faveur du Maroc.
Certes, cela avait commencé sous José Luis Rodríguez Zapatero après les attentats du 11 mars 2004 (Madrid), mais avec Sanchez, c’est la première fois que cela se fait de manière aussi formelle.
Vous disiez que le Parti socialiste espagnol a été depuis toujours derrière la Monarchie alaouite et que les prédécesseurs de Sanchez ont préparé le terrain pour prendre telle décision ?
Felipe González (ex-président du Gouvernement espagnol et dirigeant socialiste) possédait lui-même une maison à Tanger, et José Bono (ex-ministre de la Défense et dirigeant socialiste) en possède aujourd’hui plusieurs.
Les liens se sont renforcés après les attentats du 11 mars, avec l’arrivée au pouvoir de José Luis Rodríguez Zapatero. Les autres politiciens socialistes comme Miguel Ángel Moratinos et Pasqual Maragall ont également fait du lobbying en faveur du Maroc.
En réalité, le Maroc est fortement infiltré au sein du Parti socialiste catalan, qui compte d’ailleurs la plus grande communauté marocaine d’Espagne après Ceuta et Melilla.
Dans mon ouvrage, j’explique également les relations d’influence de Jordi Pujol lorsqu’il était président de la Generalitat de Catalogne, ainsi que les liens étroits qu’entretient Elías Bendodo, du Parti populaire (PP), avec le conseiller royal André Azoulay.
Par exemple, chez Acento, une agence de lobbying pour le Maroc, on trouve des politiciens de différents partis, bien qu’elle ait été créée par deux socialistes.
Il semble que la monarchie ait ses moyens de pressions sur l’Espagne. Les Espagnols ont peur de « mettre en colère » le Maroc, selon vos propos. Pourquoi, à votre avis ? Alors que le Maroc veut toujours plus…
Oui, il y a toujours un silence pesant de la presse concernant les questions qui pourraient gêner le Maroc, de peur de créer une crise comme celle que nous avons connue en 2021.
Aujourd’hui encore, la population, les partenaires gouvernementaux et l’opposition ignorent pourquoi Pedro Sánchez a reconnu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental comme la meilleure option.
Vous avez résidé à Rabat et Tanger pendant plus d’une décennie. Sur le roi Mohamed VI, vous estimez qu’il « n’a pas le pouvoir qu’on croit, qu’on imagine à l’extérieur ». Comment cela est-il possible ?
Je pense que maintenant qu’il est malade et que l’on parle davantage d’une possible abdication en faveur de son fils, de nombreuses failles apparaissent au grand jour, à savoir : les désaccords des services de renseignement et d’espionnage, les islamistes se joignent à toutes les manifestations et la police a acquis un pouvoir considérable.
Le vol de ses montres au Palais Royal de Marrakech en 2020 en est un exemple flagrant. La monarchie alaouite a toujours été marquée par la crainte de la trahison, une crainte dont le roi Hassan II a lui-même été témoin à deux reprises lors des tentatives d’assassinat.
Certes, personne ne parle mal du roi, car c’est un sujet tabou, une ligne rouge, mais il fait l’objet de critiques en coulisses dans certains milieux, car la répression des libertés individuelles devient de plus en plus sévère, voire même insupportable, surtout avec les détentions.
Dans un article récent sur le Maroc, vous dites que le prince « Moulay Hassan, 23 ans, brule les étapes pour succéder à son père. Il commence déjà le control quotidien de la sécurité des frontières et des menaces régionales ». Pouvons-nous espérer une succession très proche ?
Au Maroc, on considère cela impossible car il ne s’est jamais produit sous la monarchie alaouite. Cependant, il semblerait que Mohammed VI soit conseillé de céder formellement le pouvoir à son fils de son vivant.
Cela lui permettrait de se reposer dans le nord du pays, où le climat est bénéfique à sa maladie, ou de passer plus de temps à l’étranger pour se faire soigner. Ainsi, il serait un roi discret, en continuant de conseiller son fils. De fait, nous avons constaté qu’il lui accorde de plus en plus de pouvoir.
Et, est-ce qu’on peut s’attendre à une réorientation de la politique étrangère vis-à-vis des voisins ?
Pour l’instant, je ne pense pas.
Pourquoi pensez-vous que le futur roi Hassan III ne sera pas un démocrate ?
Je pense que son successeur, son fils aîné, poursuivra la même politique qu’aujourd’hui. Je pense qu’il aura une politique de continuité. Je ne m’attends pas aux grands changements.
« Le règne de Mohamed VI s’achèvera sur la clôture du dossier saharaoui comme une grande victoire pour couronner son règne, c’est le souhait et l’objectif tracé du royaume. Pour ensuite, confier le dossier des iles Ceuta et Melilla au futur Hassan III ». Est-ce vrai ?
En réalité, les célébrations ont déjà eu lieu. Le 31 octobre, suite à la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Sahara occidental, le roi Mohammed VI a prononcé un discours solennel, la population a défilé dans les rues en brandissant des drapeaux et la célébration annuelle de l’Union territoriale a été instituée.
De même que son père, Hassan II qui a tracé la politique de son fils et a axé son discours sur la Marche verte (donc le Sahara occidental), Mohammed VI prépare son fils à la prochaine étape impérialiste : Ceuta, Melilla et les eaux entourant les îles Canaries.
En effet, le contrôle des eaux entourant le Sahara occidental et de l’espace aérien au-dessus du territoire sahraoui figure à l’ordre du jour des rencontres bilatérales avec l’Espagne. Ces questions sont reflétées dans la feuille de route signée par Mohammed VI et Pedro Sánchez en avril 2022.
Donc le Maroc a des ambitions de Ceuta et Melilla ?
Et les eaux et l’espace aérien du Sahara occidental, qui concernent les îles Canaries. En effet, le Maroc considère déjà qu’il n’y a pas de frontières terrestres avec l’Espagne, selon un document qu’il a transmis à l’ONU et que je cite dans mon livre. Il agit comme si Ceuta et Melilla étaient des villes marocaines occupées par l’Espagne.
Quelle est votre lecture des dernières évolutions du dossier sahraoui ?
De toute évidence, il y a une guerre réelle et une bataille diplomatique. Sur le plan diplomatique, le Maroc a beaucoup progressé, grâce à son lobbying international, avec la reconnaissance de son plan d’autonomie par de nombreux pays et l’ouverture de plus de 30 consulats dans les villes sahraouis de Laayoune et Dakhla, où des entreprises internationales opèrent sur le territoire.
Mais il faut également noter que le Front Polisario a choisi de s’en remettre au droit international, qui le protège pour l’instant. Il y a là les trois arrêts de la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) d’octobre 2024 qui interdisent au Maroc de commercialiser les produits sahraouis sans demander le consentement du peuple sahraoui et de son représentant légal, le Front Polisario.
Le problème est que la question est désormais entre les mains du président américain Donald Trump, qui a pour l’instant opté pour le dialogue mais qui a reconnu, dans un décret présidentiel de décembre 2020, la souveraineté marocaine sur l’ensemble du territoire sahraoui.
Vous avez été correspondante de plusieurs médias espagnols au Maroc. Comment vous décrivez cette expérience ? La tâche était facile ? Surtout que vous avez raconté que vous avez été sollicitée pour raconter que du positif contre de l’argent…
Oui, cela s’est produit en 2014, mais je ne suis pas la seule à qui on demande cela. Il suffit de lire la presse espagnole pour se rendre compte que certains médias et journalistes ne publient que des informations favorables au Maroc. Certains cas sont évidents, voire flagrants.
Nous entretenons avec ce pays (le Maroc) des relations comme s’il s’agissait d’une démocratie, en faisant abstraction des violations des droits de l’Homme et du non-respect des libertés individuelles.
Il n’y a bien sûr pas de liberté de la presse, il y a trois lignes rouges claires : le roi, l’islam et le Sahara occidental. Quiconque publie des informations objectives et véridiques sur ces questions et susceptibles de nuire à l’image du pays subira des pressions. Ensuite, c’est à vous de décider si vous voulez céder ou non au chantage.
Après la déportation du journaliste néerlandais Rik Goverde, correspondant du Maroc, en 2015, vous avez été convoqué par l’ambassade d’Espagne pour vous prévenir que, peut-être, vous seriez vous la prochaine déportée. Et, que les autorités de votre pays ne peuvent pas vous défendre, pour ne pas créer des tensions dans les relations bilatérales …
Oui, tout à fait. On m’a mis en garde, presque comme un avertissement.
Vous étiez victime d’espionnage avec un programme similaire du software israélien Pegasus en 2021. Pouvez-vous nous livrer plus de détails sur cette affaire ?
La société internationale Lazarus Technology a examiné mon téléphone et mon ordinateur, et ils étaient infectés.
Ils ont remis un rapport à la police nationale espagnole, qui a ouvert une enquête après que j’ai porté plainte. L’affaire a été portée devant un tribunal d’instruction puis devant un tribunal correctionnel.
Le rapport a établi que j’ai été enregistré 64 fois au cours de l’année d’infection (avril 2020 à février 2021). Ils avaient accès à tout le contenu de mon appareil, y compris ma messagerie, WhatsApp et ma caméra.
Les auteurs présumés sont un prétendu journaliste et un ancien policier, tous deux Marocains mais de nationalité espagnole.
L’ancien policier est en fuite, et le juge a ordonné au journaliste de verser une indemnisation anticipée, ce qui est inhabituel ; à défaut, ses biens seront saisis.
Ce journaliste est proche du Parti socialiste catalan et a été photographié en compagnie de l’ancien ministre Miquel Iceta et du président de la Generalitat de Catalogne, Salvador Illa.
Quelle est la réaction des différentes parties marocaines de la publication de cet ouvrage critique ?
J’ai toujours d’excellentes relations avec mes sources, et je n’ai reçu aucun commentaire négatif, si ce n’est qu’on me qualifie de journaliste indépendante et courageuse.
Tout a été plutôt positif, car elles me connaissent bien et savent que je n’ai aucune intention cachée, si ce n’est de relater les faits.
Vous pensez repartir au Maroc après la publication de ce livre ?
J’y suis retourné à deux reprises. C’est un véritable enfer, car on me suit dès la frontière.
Ce que je n’ai pas pu faire c’est présenter le livre dans le nord, alors même que j’avais reçu une invitation officielle. Vingt-quatre heures avant, nous avons reçu des menaces de la part des autorités locales.