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Devant les caméras, ministres et walis se « lâchent » et font le buzz

Les coups de gueule des responsables algériens devant les caméras et les micros se multiplient ces derniers temps. La « méthode Guidoum », du nom de l’ancien ministre de la Santé, est « tendance ».

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Même si cette « méthode » a lamentablement échoué puisque Yahia Guidoum a été écarté sans que le système de santé publique ne s’améliore, des ministres et des walis l’utilisent pour exhiber leur autorité, montrer qu’ils « font du terrain » ou, simplement, pour faire le « buzz » sur les réseaux sociaux !

Dernier exemple en date, la curieuse sortie de Mohamed Hattab, ministre de la Jeunesse et des Sports. Lors d’un déplacement à Alger, le ministre a sévèrement critiqué un agent en usant d’un langage moralisateur : « La prochaine fois, apprenez s’il vous plait, à utiliser une règle lors de vos exposés à un responsable, à un bureau d’étude… Apprenez à être correct, l’exposé se fait avec une règle, pas avec le doigt. On revient en arrière ».

L’employé a gardé le silence, préférant attendre le moment pour expliquer le projet, objet de la visite du membre du gouvernement. Le secteur des sports croule sous le poids d’innombrables problèmes comme la vétusté des infrastructures, le retard coûteux dans la livraison des projets, la corruption dans le milieu du football, les mauvaises performances à l’international, la marginalisation des sports individuels, la violence dans les stades…

Et, le ministre Hattab s’intéresse à la règle qu’un employé aurait dû utiliser pour lui présenter un projet ! La forme avant le fond, la futilité avant l’essentiel. Cela donne un aperçu sur la gestion de certains responsables, payés par l’État pour apporter des solutions, améliorer le rendement, rendre performant le service public, économiser les deniers publiques, etc.

Par le passé, Mohamed Hattab, alors wali de Béjaia, a, lors d’« une sortie inopinée » à l’hôpital d’Akbou, « passé un savon » à un responsable de cette structure sanitaire ? Cet hôpital est-il mieux géré aujourd’hui ? Mohamed Hattab est un habitué des « coups de colère » devant les caméras.

Lorsqu’il était wali de Sidi Bel Abbes, en 2015, il secouait les responsables locaux et les entrepreneurs, coupables, à ses yeux, de retard dans la livraison des projets ou de mauvaise exécution des travaux.

Colère sonore

À chaque fois, Hattab donnait l’impression de découvrir in situ des défaillances. Il en est de même pour Abdelkader Zoukh, wali d’Alger, qui semble avoir pris goût à la colère devant les caméras. Il dénonce souvent le retard enregistré dans la conduite des travaux ou l’absence d’organigrammes de travaux.

Lors de la visite du chantier du stade de Baraki, en octobre 2017, Abdelkader Zoukh a, devant l’ex- ministre de la Jeunesse et des Sports El-Hadi Ould Ali, rappelé à l’ordre le responsable de l’entreprise de réalisation (chinoise) et celui du bureau d’étude (français) pour accélérer le rythme d’exécution du projet.  Sept mois sont passés, et le stade de Baraki n’est toujours pas terminé. Aucune date n’est avancée pour l’achèvement des travaux.

« Je ne veux plus qu’il travaille ni ici ni dans les autres wilayas. Nous allons saisir tous les walis. Il se moque de l’administration. Faites un rapport ! S’il le faut, on lui retire son certificat de qualification. Envoyez des mises en demeure sous huitaine », a ordonné le wali de Mostaganem, Mohamed Abdenour Rabehi, en janvier 2018, lors d’une visite à un chantier de construction de logements à propos d’un entrepreneur.

Même mécontentement de l’ex- wali de Tissemsilt, Abdelkader Ben Messaoud, nommé depuis ministre du Tourisme et de l’Artisanat, en septembre 2017, contre un entrepreneur.

« Avec vous, c’est fini ! Va tenir les travaux d’aménagement ou de trottoirs ou autre chose », a crié le wali après avoir constaté les retards dans la réalisation des travaux de construction de logements (notamment AADL).

« Tout le monde sera sanctionné », a-t-il promis. La situation de la wilaya de Tissemsilt, en matière de construction de logement, n’a pas changé depuis. Cette wilaya est en bas du tableau dans le secteur de l’habitat avec des retards dans l’exécution des travaux.

Nacéra Brahimi, wali de Relizane, a, pour sa part, constaté des défauts de construction lors de l’inauguration du nouveau siège de la direction de l’Agriculture. « Êtes-vous satisfaits de ce que vous avez fait ? Je ne vous félicite pas », a-t-elle lancé à l’adresse de l’entrepreneur.

Abderrahmane Madani Fouatih, wali de Boumerdès, est, lui aussi, un adepte de « la colère » tactique devant les journalistes. Il est presque devenu une star sur les réseaux sociaux.

En juin 2017, il s’est déclaré « déçu » de la préparation de la saison estivale. “On vous a donné 300 millions de centimes, achetez les cabines sahariennes.  C’est du rafistolage. J’en veux au chef de daïra », a-t-il crié. « On me parle de l’administration électronique alors que nous sommes à l’âge de pierres », a-t-il pesté, en février 2017 en visitant l’APC des  Issers.

Un exercice de communication périlleux

Cela amène plusieurs interrogations : est-ce que les walis suivent réellement les projets en cours dans leurs wilayas ? Font-ils des inspections inopinées ? Ou attendent-ils que les projets soient livrés, avec leurs défauts pour crier au scandale devant les caméras ? Ne sont-ils pas autant responsables que les entreprises chargées de la réalisation des travaux ?  Y a-t-il un réel suivi des décisions prises devant témoins ? Travaillent-ils avec leurs équipes ?

Parfois, des entrepreneurs accèdent aux marchés de construction de logements ou de travaux publics grâce à « des relations » ou à « des relais » au sein de l’administration locale, souvent la wilaya ou la daïra. Ils échappent alors à tout contrôle ou s’offrent de l’impunité localement.

En se déplaçant sur le terrain, les walis laissent parfois la mauvaise sensation de n’être au courant de rien. Aussi, les coups de colère devant les caméras deviennent-ils un exercice de communication périlleux.

Houda Imane Feraoun, ministre de la Poste et des Technologies de l’information et de la communication, s’est adonné à cet exercice avant d’y renoncer.

Elle s’est déplacée, en 2017, à des bureaux de postes pour constater l’ampleur du laisser-aller, le manque d’hygiène, le mauvais accueil des clients, la panne des distributeurs de billets, l’absence des agents, etc.

« Même un hangar d’animaux est plus propre que cela », a-t-elle dénoncé au niveau du centre du tri des colis postaux. L’accueil au niveau des bureaux de poste s’est-il amélioré depuis cette « visite » ? Les colis sont-ils reçus à temps par leurs destinataires ? Arrive-t-il aux ministres de douter du contenu des rapports qu’ils reçoivent de leurs collaborateurs ? De vérifier eux même avant de se déplacer sur le terrain et constater la grande différence entre ce qui est écrit et ce qui existe également ?

Ce samedi, en visite à Batna, le ministre de l’Intérieur Nourredine Bedoui est entré dans une colère noire, après avoir découvert que la salle de sports d’un lycée était fermée, sans raison. Il a blâmé le directeur, mais le véritable problème est dans la remontée de l’information. Mais ni Nouria Benghabrit, la ministre de l’Éducation nationale, ni Bedoui n’étaient pas au courant. Anomalie.

Finalement, c’est une question de méthode de gouvernance. Tant que la transparence n’est pas imposée dans la gestion des affaires publiques et économiques à tous les niveaux et tant que des outils efficaces de contrôle ne sont pas utilisés, sans aucune concession sous quelque prétexte que ce soit, aucun changement ne se produira. Les walis et les ministres continueront à étaler leurs colères devant les caméras, à se donner en spectacle, sans que cela n’ait un impact réel sur la conduite des affaires publiques ou sur la vie quotidienne du citoyen.

 

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