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Divisée sur la question migratoire, l’Europe se barricade de plus en plus

L’arrivée en Espagne, dimanche 17 juin, des 630 migrants – dont 43 algériens– secourus par l’Aquarius dans la nuit du 9 au 10 juin au large de la Libye marque la fin du calvaire pour ces hommes, femmes et enfants auxquels l’Italie et Malte avaient refusé, dès le 11 juin 2018, l’accès à leurs ports maritimes.

C’est finalement le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez, nouvellement entré en fonction en Espagne qui a permis à ces 450 hommes, 80 femmes dont au moins sept enceintes, 89 adolescents et 11 enfants de moins de 13 ans, de recevoir une aide humanitaire et médicale salvatrice au port de Valence en Espagne.

Durcissement en Italie

Ce qui a été l’épilogue d’une semaine d’errance en Méditerranée pour ces migrants est aussi une manifestation au grand jour des profonds désaccords au sein de l’Union européenne (UE) sur les politiques migratoires et de l’asile à tenir face à ce qui est considéré comme le déplacement de population le plus massif que l’Europe ait connu depuis la Seconde guerre mondiale.

Le refus du ministre italien de l’Intérieur d’extrême droite, Matteo Salvini, d’accueillir ces migrants en détresse dans les ports de son pays avait déclenché une passe d’armes verbale avec la France. Paris, sans proposer d’accueillir l’Aquarius, avait critiqué la décision de son voisin italien.

Si une rencontre vendredi 18 juin 2018 entre le président français Emmanuel Macron et le chef du gouvernement italien Guiseppe Conte avait permis d’apaiser les tensions, cela ne colmate en rien les fractures au sein de l’Union européenne sur la question migratoire qui sera au centre du prochain conseil européen des 28 et 29 juin.

Les désaccords au sein de l’UE sur la politique migratoire ont plusieurs explications. La première est que les États membres ne respectent pas les engagements qu’ils ont pris en termes d’accueil des migrants et des demandeurs d’asile. La deuxième réside dans l’existence de deux approches contradictoires au sein de l’UE sur la question migratoire, l’une plutôt humanitaire, l’autre anti-immigration, identitaire et sécuritaire. La troisième est que l’UE traite les symptômes d’un phénomène, la migration, dont les causes profondes se trouvent dans les guerres auxquelles certains de ses États membres ont participé à aggraver. C’est notamment le cas en Libye.

Un programme de relocalisation avait été initié en mai 2015 par la Commission européenne, au plus fort de la crise migratoire, afin de faire face à l’afflux de migrants aux frontières maritimes grecques et italiennes qui avaient enregistré 880.000 arrivées cette année-là. Le but de ce programme de relocalisation, qui ne concerne que les demandeurs d’asile, était que les États membres de l’UE se partagent la charge avec la Grèce et l’Italie qui fournissaient l’essentiel de l’effort.

Un dispositif de relocalisation des demandeurs d’asile peu respecté

La Commission européenne avait initialement fixé, en mai 2015, un objectif de 40.000 demandeurs d’asile à répartir entre les différents États membres. Un nombre qui a ensuite été ramené à 32.500 personnes après des discussions avec les ministres des pays de l’UE. En septembre 2015, la Commission européenne a augmenté le nombre de demandeurs d’asile à relocaliser pour atteindre les 98.255 personnes, 34.953 depuis l’Italie et 63.302 depuis la Grèce, sur la base des capacités de chaque État en termes de population et de PIB.

L’efficacité de ce dispositif, qui a cessé d’être juridiquement contraignant en septembre 2017, est très limitée. Les données de la Commission européenne montrent qu’au 31 mai 2018, seulement 35% des 98.255 demandeurs d’asile, soit 34.689, avaient été relocalisés vers d’autres États de l’UE depuis l’Italie et la Grèce.

Si les pays Scandinaves ont respecté leurs quotas, à raison de 95% pour la Finlande et 80,9% pour la Suède, les autres ont moyennement joué le jeu, voire pas du tout. L’Allemagne, avec 10.825 demandeurs d’asile accueillis sur 27.536, a respecté son quota à 39,91%, alors que la France a rempli son objectif à 25,5% avec 5029 demandeurs accueillis sur les 19.714 initialement prévus. Les pays d’Europe de l’Est comme la Hongrie, la Pologne et la République tchèque, contre lesquelles Bruxelles avaient ouvert des procédures d’infraction en 2017, ont carrément refusé d’accueillir le moindre demandeur d’asile.

Une approche restrictive pour les migrants

Les flux migratoires à destination de l’Europe se caractérisent par leur caractère mixte, c’est-à-dire qu’ils sont aussi bien composés de réfugiés potentiels, donc de personnes ayant fui leur pays en raison de persécutions, que de migrants socio-économiques.

Si pour les premiers, ce dispositif de relocalisation peu fonctionnel a été mis en place, pour les seconds, le choix a été de poser des restrictions drastiques, aussi bien dans le cas de l’Italie avant l’arrivée des populistes au pouvoir, que de l’UE en général, à ses frontières grecques avec la Turquie.

L’UE et la Turquie ont signé un accord en mars 2016 visant à renvoyer sur le territoire turc tous les migrants entrés sur les îles grecques en mer Égée en échange d’un soutien financier au gouvernement et un assouplissement des visas pour les ressortissants turcs.

L’Italie, avec l’appui de l’UE, a verrouillé sa frontière maritime sud. Elle a signé en février 2017 un accord avec la Libye pour intercepter les migrants en mer afin qu’ils soient ramenés sur les côtes libyennes. L’application de cet accord a conduit à de terribles violations des droits de l’Homme commises par les garde-côtes et milices armées libyens sur les migrants, tels que la torture, le viol, la séquestration dans des conditions inhumaines, la privation de nourriture, l’extorsion et même l’esclavage.

Ces approches restrictives ou sécuritaires dans le traitement des flux migratoires ont certes permis de réduire le nombre d’arrivées de migrants et de demandeurs d’asiles mais elles ne permettent pas l’identification et la prise en charge des réfugiés potentiels, en plus d’être attentatoires aux droits humains.

Que ce soit sur la question des réfugiés ou des migrants, la politique migratoire de l’UE comporte de nombreuses failles. Cela s’explique en grande partie par une polarisation croissante des pays de l’UE, observable depuis un certain nombre d’années sur la question migratoire.

Deux pôles européens sur la question migratoire

Deux approches apparemment contradictoires ont jusqu’ici marqué l’espace politique européen concernant la question des réfugiés et des migrants dans l’UE. La première approche considère le problème comme entièrement humanitaire alors que la seconde, ouvertement anti-immigration, et prônée par des partis de la droite populiste, insiste sur l’élaboration de solutions provisoires avec peu ou pas de considérations humanitaires.

La première approche est plutôt portée par les pays scandinaves, la Finlande et la Suède – à l’exclusion du Danemark où le gouvernement a adopté une politique migratoire restrictive – mais aussi par l’Allemagne, la France, l’Espagne, la Belgique et l’Italie. Les tenants de l’approche anti-immigration se retrouvent en Europe centrale, en Autriche et en Hongrie, où les populistes sont au pouvoir, et surtout en Europe orientale, où les gouvernements s’alignent sur des populations dont les sondages ont montré, soit la peur de l’inconnu soit l’islamophobie, ou encore la distanciation par rapport à des conflits, notamment libyen et syrien, pour lesquels elles tiennent d’autres pays de l’UE pour responsables.

L’antagonisme de ces deux pôles se manifeste dans les négociations au sein de l’UE sur la politique migratoire, empêchant celle-ci d’avoir des objectifs plus ambitieux en termes d’accueil humanitaire surtout concernant les demandeurs d’asile.

Un pôle anti-immigration de plus en plus fort

Depuis que l’extrême droite tient des postes gouvernementaux clés, le secrétariat à l’Asile et la Migration en Belgique et le ministère de l’Intérieur en Italie, mais aussi sous la pression des ailes les plus hostiles à l’immigration des coalitions au pouvoir en Belgique, au Danemark et depuis peu en Allemagne, le pôle de l’UE favorable à l’accueil humanitaire est en train de se fragiliser.

La dernière fissure dans le pôle pro-humanitaire est venue d’Allemagne, lorsque, pas plus tard que le lundi 18 juin, le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, chef de l’Union chrétienne-sociale (CSU), a lancé un ultimatum à son alliée de l’Union démocrate-chrétienne (CDU) et non moins Chancelière, Angela Merkel, sur la présence des demandeurs d’asile en Allemagne.

Le ministre allemand de l’Intérieur a menacé de renvoyer d’Allemagne, et ce dès le 1er juillet, tous les demandeurs d’asile qui sont enregistrés dans un autre pays de l’UE, pratiquement la majorité, ou ceux dont la demande a été rejetée en Allemagne et qui se représenteraient aux frontières, si aucun accord n’est trouvé au prochain conseil européen des 28 et 29 juin à Bruxelles.

La Chancelière allemande avait dans un premier temps refusé cet ultimatum mais elle a finalement dû l’accepter car sa coalition au pouvoir a besoin de la CSU pour conserver une majorité au Bundestag. Angela Merkel, déjà sous la pression de la CSU pour revoir à la baisse une politique d’accueil qu’elle voulait plus généreuse, verra donc sa marge de négociation se rétrécir à Bruxelles à la fin du mois de juin, affaiblissant davantage le pôle qui est en faveur d’une politique de l’asile plus humanitaire.

Le pôle anti-immigration de l’UE, de son côté, gagne du terrain et s’organise. L’Autriche, qui présidera l’UE pour 6 mois à partir du 1er juillet, serait en négociation avec des pays des Balkans pour y établir des camps de rétention pour les candidats à l’asile dont les demandes ont été rejetées, en attendant d’être renvoyés vers leur pays de départ. Une initiative qui ne déplairait pas aux populistes italiens, danois et belges.

Autre signe du renforcement du pôle anti-immigration de l’UE, le ministre autrichien de l’Intérieur, Sebastian Kurz, a proposé la formation d’un « axe » Berlin – Vienne – Rome contre l’immigration illégale. 

La responsabilité de l’Europe dans la crise migratoire

En réalité, la politique migratoire européenne a toujours été un mélange des deux approches, car même si la France, l’Italie ou l’Espagne tiennent un discours humaniste, ces pays pratiquent des politiques migratoires très restrictives, car de leurs points de vue et comme l’a souvent répété le président français, Emmanuel Macron, ils ne peuvent pas « accueillir toute la misère du monde ».

De toute manière, aucune de ces deux approches n’est de nature à traiter les causes profondes de ces flux migratoires, à savoir les guerres en Libye et en Syrie, pour lesquels les pays européens ont leur part de responsabilités, ne serait-ce que dans leur perpétuation à travers l’envoi d’armement ou le soutien de tel camp contre un autre.

Les flux auxquels sont confrontés l’Italie par exemple sont le résultat direct de l’effondrement de l’État libyen auquel l’Italie, la France et le Royaume-Uni ont directement participé.

Aujourd’hui, ces pays veulent que la Libye règle le problème toute seule. Si l’Europe veut mettre fin à la crise migratoire de manière durable, en évitant les violations des droits de l’Homme que ses politiques restrictives sont en train de causer, elle doit changer le paradigme de sa politique étrangère et viser d’abord la stabilité des pays en question avant la poursuite de ses propres intérêts.

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