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Note sur la question du taux de change

Un argument évoqué souvent laisse entendre que le marché parallèle est le marché qui fixe “la valeur réelle” du DA (sic). Pour mémoire, la prime des changes serait à l’heure actuelle de l’ordre de 60%.

Clarifier le problème

Aligner la valeur du DA sur le marché parallèle est une proposition que font beaucoup d’hommes d’affaires notamment ceux qui sont engagés dans la production ou ont un potentiel d’exportation. Sa force vient de son apparence de bon sens et en tous les cas de sa simplicité. Mais évidemment, la base d’analyse et l’objectif qui sous-tendent cette proposition n’épuisent pas les besoins de croissance de la nation et les intérêts de l’ensemble des Budget). Considérée donc d’un point de vue plus large, la proposition de prendre le marché parallèle des changes comme un marché de référence, sous une allure d’évidence technique, ignore -par-delà les conditions de la formation du change sur le Forex- le rôle du taux de change quant à sa portée en tant qu’instrument de politique économique.

Mais même, sur un plan simplement opérationnel, le marché parallèle ne peut être tenu comme marché de référence pour au moins deux raisons immédiates :

  • Ce n’est pas un marché efficient tel que le définiraient les économistes où se réaliseraient librement des offres des demandes exprimées par les opérateurs parfaitement informés. Donc un marché rationnel… de référence. C’est un marché largement manipulée par l’offre qui se forme sur la base d’anticipations et d’événements immédiats de nature historique. C’est en conséquence un marché très spéculatif.
  • C’est un marché peu significatif du fait de sa nature et de sa taille. La masse de devises pour assurer les transactions courantes de la nation ont atteint 40 milliards de $ en 2015. Il n’y a pas de données concrètes concernant la demande qui s’exprime sur le marché parallèle mais la masse de transactions qui y transite seraient probablement bien en deçà de ce volume.

Si l’on s’en tient à ces arguments, de simples mesures d’élargissement de l’offre comme le relèvement des plafonds d’allocation de devises ou encore la diversification de l’offre de devise sur le marché interbancaire comme le suggère le FMI contribueraient à la réduction du marché parallèle sans, toutefois, l’éradiquer tant que le cadre de fonctionnement de l’économie reste le même.

Mais le fait est qu’on assiste depuis ces deux dernières années à une espèce de surchauffe sur le marché parallèle. Il est aisé de faire la relation entre cet état du marché parallèle et l’inquiétude de la majorité des agents économiques, leurs comportements et leurs anticipations immédiates. La solution réelle réside en définitive dans la réforme du cadre de fonctionnement de l’économie nationale qui appelle une réforme profonde institutionnelle du système financier. Mais évidemment, c’est un argument lointain pour l’homme d’affaire qui a des besoins urgents ou du citoyen qui a besoin de voyager.

Quel taux de change pour l’Algérie ?

Les économistes savent que le taux de change n’est pas seulement le prix relatif du dinar mais un indice qui exprime l’équilibre interne et externe de l’économie nationale et le niveau de compétitivité de l’économie nationale. Le taux de change peut être un instrument d’ajustement et de relance de l’économie. La politique du taux de change accompagne des mesures de réformes de l’économie et peut s’avérer un excellent adjuvant pour la mise en œuvre des politiques de relance. Et ceci implique évidemment que la politique de change soit basée sur autre chose que les mouvements du marché parallèle  -notamment le volume des activités économiques, le niveau de la dépense publique, des relations de change entre les deux devises principales qui concernent l’économie algérienne, le $US et l’€.

Maintenant, étant donné la situation macroéconomique de la nation, il faut bien reconnaître que par quelque bout que l’on prenne le problème, le taux de change nominal subit à l’heure actuelle une pression à la hausse.

L’Algérie connaît à la fois un déficit sérieux de la balance courante qui a atteint, en 2015, près de 17% du PIB (largement au de la de la norme estimée par le FMI) et un taux d’inflation menaçant qui est reparti à la hausse depuis 2013, atteignant un taux moyen de 6%. En pourcentage du PIB, le déficit courant s’est légèrement creusé à 16,9 % du PIB. À titre de comparaison, les estimations des services du FMI établissent la norme du solde des transactions courantes entre un excédent de 1,4 % du PIB et un déficit de 3,7 %.

Une dépréciation immédiate et significative semblerait indiquée. Tout au moins En principe.

Pourquoi, en principe ?

La raison de ce doute tient dans le fait que la dépréciation du DA dégage des effets ambivalents.

(i) En principe, une dépréciation de la monnaie induit une amélioration du solde de la balance commerciale. C’est une affaire de bon sens : les prix des biens à l’exportation baissent (et ceci est censé entraîner un accroissement des exportations en volume) et, en parallèle, le volume des importations connaissent un recul. Pour que ce phénomène se réalise, et tous les étudiants d’économie le savent, il faudrait avoir des entreprises capables de réagir quasi instantanément à la conjoncture et accroître leur production, la demande restant dans le court terme, identique. Si tel n’est pas le cas, une baisse de la valeur de la monnaie risque non pas de réduire le déficit mais de le creuser davantage à court terme (la fameuse courbe en J des économistes). Dans l’état actuel de l’économie nationale, nos entreprises (publiques ou privées) sont-elles en mesure de saisir le moment ? Ceci est une autre histoire.

 (ii) Si la dévaluation peut, d’un côté, entraîner (en principe), une meilleure compétitivité de nos entreprises sur le marché national (contre les importations) ou à l’exportation (mais là il y a du chemin à faire), cela signifierait aussi une hausse des prix relatifs à l’importation qui toucherait directement le prix des équipements, des intrants et maintenant des services (à l’entreprise). Or la relance de l’économie est évidemment un objectif prioritaire. L’importateur d’équipement paiera plus cher sa machine, plus cher ses intrants et vendra plus cher ses produits. Il risque de ne plus être ni sur le marché intérieur ni à l’exportation.

(iii) Si on ajoute le fait que la valeur du DA dépend de la relation de change entre les deux devises majeures liées à nos échanges internationaux, le Dollar américain et l’Euro, on comprend rapidement la politique prudente mais responsable en la matière de la Banque d’Algérie.

Pour approfondir un peu plus l’analyse, soyons un peu plus technique.

Le FMI estime que la dépréciation du DA a permis, à partir de 2010, d’amortir le déficit de la balance courante. D’une manière générale, on considère que le taux de change peut être une variable active de relance. Cela peut l’être, en effet, pour une économie développée qui est en panne ou dans une certaine mesure une économie en transition avancée (Chine, Corée, Malaisie). Mais ce ne peut être le cas d’une économie comme celle de l’Algérie dont l’offre est largement couverte par de l’importation. Dans ce cas, une bonne politique de taux de change n’est pas pour servir immédiatement la relance peut certainement être utile dans le cadre d’une politique de relance qui s’inscrit dans une réforme globale.

En tout état de cause, le problème est de savoir sur quelle base on estime que le DA est surévalué ?

Les économistes utilisent un instrument, le Taux de change effectif réel (TCER), comme indicateur pour évaluer le niveau l’équilibre interne de l’économie nationale et/ou les capacités compétitives de la nation. Comme toute estimation d’un indice calculé sur une base complexe implique des choix et des simplifications d’analyse laissés au jugement (objectif) de l’analyste, on ne peut réellement avoir une observation “dure” du niveau de surévaluation et donc du degré de dépréciation souhaitable et qui serait souhaitée pour atteindre le niveau optimal qui permettrait l’équilibre interne et externe de l’économie. Et dans ce cas, quel équilibre interne ? Pour les économistes, l’ “équilibre” est associé au concept d’équilibre de plein-emploi et sur le plan extérieur à une balance courante équilibrée et d’une dette externe nulle (multipériode).

Est-ce que, dans ce cas, l’objectif d’équilibre est un objectif approprié pour une économie comme celle de l’Algérie qui ne vit pas une situation de déséquilibre mais une situation de non croissance pour des raisons structurelles mais essentiellement institutionnelles. La question parait incongrue mais la croissance économique implique par définition des déséquilibres et l’Algérie demande de la croissance. Cependant, la croissance a besoin de stabilité –mais pas forcément d’équilibre. Dans ce cas, de quel taux de change a besoin l’Algérie pour assurer, à “endowment” de recettes en devises étrangères donné, l’acquisition de biens et services pour satisfaire ses besoins en machines, matières premières et biens de consommation courante et, dans ce cas, quel est le taux de change qui permet à l’économie algérienne d’exporter dans les meilleures conditions pour couvrir ses importations. Il ne s’agit pas d’évaluer le taux de change qui permet d’assurer l’équilibre de la balance courante mais le taux de change qui permet une croissance économique potentielle à des conditions de coût optimaux.

Ces propos semblent hermétiques sinon prétentieux, je l’avoue,mais il est difficile d’être plus clair dans un domaine d’une extrême technicité sur lequel les spécialistes sont loin de se mettre d’accord, se référant à des cadres théoriques parfois opposés. C’est pourquoi, au risque de décevoir l’attente du lecteur de cette brève note, parmi lesquels probablement mes étudiants de doctorat, je n’avancerai aucun chiffre ni aucun conseil. Il faut définitivement laisser la responsabilité de la gestion du taux de change à la Banque d’Algérie qui étendra son observation et ses analyses à l’évolution de l’économie réelle développera des relations plus étroites avec l’ONS -notamment le Département de la Comptabilité nationale.

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