
Deux semaines après la publication d’un sondage Ifop jugé « stigmatisant » pour les musulmans par une partie de la classe politique française et la Grande mosquée de Paris, une question continue à tarauder les observateurs en France : qui est derrière le commanditaire de ce sondage ?
Le journal Le Monde a enquêté. Il en ressort que le commanditaire déclaré de cette étude, Global Watch Analysis (GWA) et sa revue Écran de Veille, a bel et bien des liens avec les Émirats arabes unis, un État ouvertement hostile au mouvement des Frères musulmans.
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Un deuxième volet du sondage porte justement sur cette confrérie et son implantation en France.
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Le Monde rappelle que, dans la pratique, Global Watch Analysis revendique « des publications consacrées à la résistance aux extrémismes et aux fanatismes, sous toutes leurs formes », se focalise sur les réseaux des Frères musulmans et « nourrit une hostilité manifeste envers le Qatar, principal partisan de la confrérie au niveau international ».
Le journal français s’est intéressé au journaliste d’origine algérienne Atmane Tazaghart, rédacteur en chef de la revue Écran de Veille, et au financement du groupe GWA.
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Depuis 2022, le groupe a commandé sept sondages à l’IFOP sur des questions de religion ou de laïcité.
Pour financer ces études, Tazaghart dit s’appuyer sur un chiffre d’affaires de 700.000 euros par an en moyenne, assurant qu’il n’a « jamais sollicité ou touché d’aides publiques et qu’il est le seul bailleur de fonds de GWA », dont il est coactionnaire avec son épouse.
Le journaliste assure aussi que GWA ne possède aucun compte bancaire hors de France et aucun financement étranger n’entre dans son capital.
Sondage sur les musulmans de France : des liens financiers avec les Émirats
Toutefois, citant le média spécialisé La Lettre, Le Monde écrit que GWA a bénéficié, entre 2019 et 2023, d’un partenariat avec une mystérieuse structure britannique, « sans activité connue », qui lui versait autour de 46.000 euros par an.
Le Monde rappelle qu’en 2023, Mediapart avait mentionné des contacts de Tazaghart avec un agent émirati, par le biais d’un cabinet d’influence suisse travaillant pour les Émirats, Alp Services.
L’intéressé dément, mais le journal assure avoir consulté un courriel daté de décembre 2019 qui confirme que Atmane Tazaghart a été en contact avec une boîte e-mail anonyme liée à un ancien agent émirati, identifié par Le New Yorker comme Matar Humaid Al-Neyadi, « un personnage ayant été l’un des principaux rouages des opérations d’influence orchestrées par Alp Services au profit des Émirats ».
Dans ce message, Tazaghart fournit à l’espion émirati une note de travail en arabe sur les liens financiers entre l’ancien Premier ministre français François Fillon et le Qatar. Six mois plus tard, le journaliste est toujours en contact avec l’agent traitant et lui promet un « rapport plus détaillé ».
Surtout, Atmane Tazaghart a des affaires aux Émirats arabes unis, où il a investi dans au moins trois sociétés.
Des connexions entre Atmane Tazaghart et les Émirats
Au nom du « secret des affaires », le concerné a refusé de révéler le nom des clients de ses sociétés qui, concède-t-il, « génèrent conjointement l’équivalent de plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires par an ».
Il est aussi actionnaire à 40 % d’une société immobilière émiratie, Latar Real Estate LLC, qui possède notamment trois appartements à Dubaï, « qu’il a achetés sur plan pour l’équivalent de 1,1 million d’euros entre octobre 2022 et février 2023 ».
En outre, celui que Le Monde qualifie de « journaliste-entrepreneur » dit qu’il perçoit des revenus salariaux issus de ses « activités de recherche », d’une moyenne de 10.000 euros par mois, versés sur un compte bancaire à Dubaï. Il refuse de préciser l’identité de son employeur.
En 2023, il avait indiqué à Mediapart qu’il se rendait plusieurs fois par an chez Trends Research and Advisory, un centre de recherche émirati cité dans un rapport du ministère de l’Intérieur sur les Frères musulmans paru en mai dernier.
En somme, beaucoup d’éléments accréditant la thèse de l’implication des Émirats dans le sondage très controversé sur les musulmans de France publié le 18 novembre dernier.