
Dans cet entretien à TSA, Michel Bisac revient sur la visite à Alger de Ségolène Royal, présidente de l’Association France-Algérie (AFA) dont le discours a, selon lui, enthousiasmé tous les opérateurs économiques français installés en Algérie.
Le président de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française (CCIAF) rappelle les statistiques en nette baisse du volume des échanges économiques entre les deux pays à cause de la crise diplomatique.
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Michel Bisac a fait sien également le message de Mme Royal qui a alerté la France sur le risque de perdre le marché algérien.
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La présidente de l’association France – Algérie, Ségolène Royal, a effectué une visite à Alger la semaine passée. Qu’est-ce que vous retenez de cette visite ?
Je souhaiterais rappeler d’abord, la rapidité et la constance avec lesquelles elle a fait ce voyage. Elle a été élue à la présidence de l’Association France-Algérie (AFA) en décembre 2025 et son installation officielle a eu lieu le 16 janvier 2026 à Paris. J’étais présent. On m’avait demandé d’intervenir sur le volet économique.
Nous avons été surpris et enthousiasmés par son discours car c’est la première fois que nous entendons des déclarations aussi pertinentes. C’était la première fois que j’entendais quelqu’un qui avait compris la sensibilité des Algériens et du peuple algérien.
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J’ai eu plusieurs discussions avec elle et je l’ai même invitée à venir en Algérie. Je ne savais pas qu’elle allait venir aussi rapidement. J’attendais sa visite pour ce mois de février.
Mme Royal a reçu une invitation de la part de la Chambre algérienne du commerce et d’industrie (Caci) et elle est venue 10 jours après son discours à Paris. Les propos qu’elle a tenus en Algérie nous ont permis de reprendre espoir dans l’amélioration des relations bilatérales entre l’Algérie et la France.
Sa ligne, en revanche, dérange beaucoup de monde par le fait qu’en quatre jours, elle a obtenu ce que les autres n’ont pu avoir depuis près de deux ans. En tant qu’opérateurs économiques, nous déplorons les relations médiocres voire inexistantes entre l’Algérie et la France.
Cette situation freine les initiatives pour les membres de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française (CCIAF) dans les relations économiques avec la France.
Quels sont les sujets qui ont été abordés entre Mme Royal et les adhérents de la CCIAF ?
Tous les membres présents à cette rencontre se sont exprimés, chacun suivant son domaine d’activités notamment l’énergie, les services, l’agriculture…Ils ont expliqué ce qu’ils font en Algérie et les raisons pour lesquelles ils y sont toujours et continuent à y investir.
Ségolène Royal était à l’écoute et a mesuré l’importance de la relation économique entre l’Algérie et la France. Car, le seul canal resté ouvert depuis la crise est le volet économique.
Nous avons toujours gardé des relations avec les opérateurs économiques en Algérie notamment avec le Conseil du renouveau économique algérien (CREA) et son président Kamel Moula. Je pense que l’économie reste l’un des moyens les plus efficaces pour sortir de cette crise. Je crois que cela, Mme Royal l’a bien compris.
Ségolène Royal a mis en garde la France sur les risques de perdre le marché algérien. Ce risque existe-t-il réellement ?
Oui, ce risque existe. Car, depuis deux ans, nous avons senti un ralentissement confirmé par les services des Douanes françaises qui se traduit par une baisse de 17 % du volume des exportations françaises vers l’Algérie en 2025.
En analysant ces chiffres, nous constatons une baisse extrêmement importante des exportations de blé de l’ordre de 98 % et des bovins français de 95 %.
D’autres produits se maintiennent voire sont en croissance, je pense notamment à la pièce de rechange d’automobile et à l’automobile.
Airbus a également livré quelques avions (Airbus A330neo-900) à Air Algérie sur une commande globale de 10 appareils. D’autres sources avancent une baisse de 50 % dans le trafic des conteneurs en provenance de France notamment du port de Marseille.
Ce que nous craignons le plus, ce sont les effets négatifs de la situation politique sur le secteur économique. Les relations entre les deux pays ne doivent pas rester dans cet état qui profite à nos amis européens. Je relève que de nombreux contrats ont été signés par l’Algérie avec des partenaires italiens, allemands mais aussi en dehors de l’Europe, tels que la Turquie, la Chine et les différents pays qui continuent d’avancer.
L’exportation c’est bien mais notre véritable intérêt est de développer un partenariat productif et créateur de valeur ajoutée entre les entreprises de nos deux pays.
C’est dans cette logique que s’inscrit l’action de notre Chambre de Commerce et d’Industrie. Il faut donc que la situation politique évolue dans le bon sens.
Toute initiative qui ira dans le sens de l’apaisement de la relation bilatérale constituera une brique dans la construction et la consolidation de ce partenariat.
Pour notre part, je peux vous assurer que les entreprises françaises qui ont investi en Algérie continuerons à travailler et se développer comme nous le faisons, en tous cas, pour ma part, depuis plus de 20 ans en Algérie.
Quel serait l’impact de la visite de Ségolène Royal sur le devenir des relations algéro-françaises ?
Elle a, en tous cas, demandé audience au président Emmanuel Macron. Il n’a pas encore répondu. Mais je pense qu’il le fera rapidement. Tout dépendra en fait de l’attitude de la France.
Pour l’instant, je n’ai vu que des réactions négatives mais qui viennent toutes du même bord. Des personnes hostiles à l’Algérie et au développement de la relation entre nos deux pays, un courant de pensée bien connu qui au fond sert des intérêts partisans et personnels au détriment des intérêts de la France.
Ségolène Royal a fait entendre en France une autre voix, une approche pragmatique, réaliste et surtout respectueuse de l’Algérie. Une approche que nous partageons entièrement.
Je crois surtout que l’impact de cette visite a montré qu’en France il existe des personnes conscientes des enjeux qui sous-tendent la relation entre la France et l’Algérie et qui s’attèlent à sa reconstruction.
Je suis persuadé que Ségolène Royal n’est pas seule à être dans cette démarche. Je peux vous dire que d’autres personnalités politiques et acteurs économiques français nous ont témoigné leur volonté de travailler dans la voie de l’apaisement.
Quels sont, en France, les secteurs les plus touchés par cette crise qui dure depuis juillet 2024 ?
Incontestablement, c’est l’agriculture avec l’arrêt quasi complet des exportations de blé français vers l’Algérie au profit de l’Ukraine et de la Russie. Il y a lieu de tenir compte aussi, de l’objectif tracé par l’Algérie de concrétiser son autosuffisance en renforçant sa production locale de blés dur et tendre.
Ce qui a, en outre, accentué la baisse significative des échanges dans le secteur agricole. Néanmoins, lors de leur rencontre avec Mme Royal, des entreprises françaises ont affiché leur ferme volonté d’investir dans ce domaine en Algérie.
Y a-t-il des entreprises françaises qui ont quitté l’Algérie à cause de la crise politique entre les deux pays ?
Il n’y a pas, à ma connaissance, des entreprises françaises qui ont quitté l’Algérie. Celles qui étaient là, elles y sont toujours. Elles se sont adaptées aux nouvelles règles.
Je tiens à souligner que l’ensemble des difficultés rencontrées par les sociétés françaises sont celles auxquels font face également les entreprises algériennes. Sur les 2 800 adhérents à la CCIAF, 400 sont des sociétés françaises et 2.400 sont algériennes qui sont soumises aux mêmes règles que leurs consœurs de l’Hexagone.
Compte tenu de la priorité accordée par l’Algérie à la production locale par rapport à l’importation, les sociétés qui importaient jusque-là pour la revente en l’état, doivent choisir : soit elles acceptent la baisse considérable de leur activité soit elles s’organisent pour fabriquer localement.
Les statistiques publiées par les douanes françaises font état d’une baisse de 150 exportateurs/mois à destination de l’Algérie, durant l’exercice 2025. S’agit-il d’une décision prise par ces opérateurs de déserter le marché algérien à cause du blocage des importations ?
J’avais en tête un chiffre qui était de l’ordre de 6 000 entreprises françaises travaillant avec l’Algérie sur des opérations d’exportations. Ce chiffre est important.
Une grande partie de ces entreprises sont des PME qui pour certaines ont rencontré des difficultés à s’adapter aux nouvelles dispositions algériennes en matière de commerce extérieur et comme vous dites à une forme de restriction des importations en provenance de France.
Ce n’est donc pas étonnant de constater une baisse. Cependant, la volonté de travailler avec l’Algérie est toujours là, nous le constatons à chaque fois que nous rencontrons ces entreprises au travers des présentations du pays que nous animons dans les Chambres de commerce en France.
Pour que le volet économique puisse reprendre son espace naturel dans la relation algéro-française, faut-il que le processus de dialogue entre les dirigeants des deux pays avance de manière efficiente ?
C’est bien entendu notre profond souhait de voir ce processus de dialogue se reconstruire et s’affirmer. Je vous le redis, je suis persuadé qu’en France comme en Algérie il y a des personnes soucieuses de retisser les liens entre nos deux pays. Ce sont ces personnes que nous devons écouter et accompagner.
Je suis un chef d’entreprise, je ne suis pas un politicien et la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française ne fait pas de la politique.
Notre rôle est d’ancrer un dialogue constructif entre les entreprises de nos deux pays, la promotion des opportunités et l’investissement en Algérie par ce que nous croyons fermement que l’intérêt des deux pays est de travailler ensemble.
Nous ne devons pas être otage de certains plateaux de télévision, ni de reportages qui ont plus vocation à faire le buzz plutôt qu’à informer sur la réalité des choses.
Quel message voudriez-vous adresser aux chefs d’entreprise français qui restent réticents à l’égard du marché algérien ?
Pour toutes les entreprises en France qui regardent l’Algérie et hésitent, je dis : ce pays a un coût d’énergie sept fois moins élevé qu’en France. Il dispose d’une main d’œuvre exceptionnelle avec des salaires extrêmement concurrentielles.
J’ai à titre personnel créé mon entreprise en Algérie il y a 20 ans et je peux témoigner des opportunités de ce marché et de son évolution positive. Je tiens à préciser qu’il est tout à fait possible de transférer ses dividendes d’Algérie en se conformant, bien sûr aux règles administratives.
Je tiens à saluer le projet initié par l’Algérie concernant la transformation du minerai de fer à partir du gisement de minerai de fer de Gara Djebilet dans la wilaya de Tindouf et son transport sur la ligne ferroviaire minière de 956 km, inaugurée dimanche 1er février, vers les usines sidérurgiques situées au nord du pays notamment celle du groupe turc Tosyali. C’est un projet structurant pour le pays qui ouvre aussi la voie à des investissements productifs importants.
En France, nous continuons à importer de l’acier et du fer de Chine alors qu’il existe maintenant une production de qualité juste de l’autre côté de la Méditerranée qui peut assurer cet approvisionnement.
Nos chefs d’entreprise et nos industriels doivent apprendre les leçons et ne plus être frileux. En Algérie, les projets avancent. C’est à nous de choisir si nous voulons qu’ils soient réalisés avec les entreprises françaises et européennes, ou non.