
Pour faire face aux tensions sur l’aliment de bétail dans un contexte de sécheresse endémique, l’Algérie mise sur l’innovation. À El Kantara (Biskra), dans un atelier dépendant du Centre de recherche scientifique et Technique sur les régions arides (CRSTRA), des ouvriers remplissent des sacs d’aliments du bétail sous forme de pellets.
Le maïs importé est remplacé par des rebuts de dattes. Une innovation qui a fait l’objet d’une communication mercredi 4 février lors de réunion hebdomadaire du gouvernement dans un contexte marqué par le programme gouvernemental visant à assurer les besoins des éleveurs.
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L’annonce a été faite par les services du Premier ministre et Kamel Baddari, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique.
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Mohamed Seif Allah Kechebar, le directeur du CRSTRA, un organisme sous tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique a confié à Echourouk News que l’unité industrielle d’El Kantara produit quotidiennement 200 à 400 quintaux d’un mélange comportant des rebus de dattes et destiné à l’alimentation des moutons. Ce nouvel aliment permet un gain de croissance appréciable chez des agneaux à l’engraissement.
Selon la même source, ce produit devrait être commercialisé entre 6.800 à 7.200 DA le quintal alors que sur le marché les prix observés chez les fabricants privés sont de l’ordre de 7 500 à 8 000 DA.
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Le CRSTRA estime la disponibilité en rebuts de dattes au niveau national à 300.000 tonnes et que des partenariats pourraient permettre de mettre sur le marché 600.000 T/an de ce nouvel aliment ce qui permettrait, selon Mohamed Seïf Allah Kechebar, une réduction de « 17 à 26% du maïs importé » et de l’orge.
Cette application industrielle fait suite à de nombreux travaux concernant l’utilisation de rebuts de dattes en Algérie. Les résultats du CRSTRA rejoignent ceux réalisés dès 2004 à Ouargla par les chercheurs Abdelmadjid Chehma et Hamouda Fatma Longo qui avaient innové en utilisant, avec succès, les rebuts de dattes mais également les palmes sèches et les pédicelles des régimes de dattes une fois broyés.
En 2010, Mebirouk Lamia de l’université d’Annaba a montré l’intérêt de ce type d’incorporation dans l’alimentation de jeunes agneaux et en particulier de brebis gestantes.
Ses résultats ont « confirmé l’intérêt de ces rebuts comme concentré énergétique » ; elle souligne que « l’incorporation des rebuts à raison de 45% de la matière sèche en substitution à l’orge grain a contribué à l’obtention de performances pondérales ». Quant aux rendements en carcasses, ils « se sont vus améliorés ».
Comme le note Mebirouk Lamia à propos des dattes : « Les chairs présentent des teneurs en sucres totaux supérieures à 60% mais se trouvent déficitaires en protéines ». Résultat, un risque de viande trop grasse en cas de manque de fourrages verts dans la ration, d’où la mise en garde du professeur le docteur Chikhi de l’hôpital de Bainem (Alger) qui, en juin 2024 dans la presse alertait sur les risques pour la santé.
Cette préoccupation de trouver des alternatives partielles aux importations d’orge, de maïs et de soja est une constante des travaux de nombreux universitaires algériens.
En 2013, à travers un bilan sur ce type d’alternatives, des chercheurs notaient à propos de la filière avicole : « Nous pensons que ces ressources ont été négligées et n’ont pas bénéficié de programmes de recherche conséquents. »
Rebuts de dattes, un produit recherché
Les rebuts de dattes intéressent également des industriels pour la fabrication d’alcool. Dès 2001, le Centre de Développement des Énergies Renouvelables de Bouzaréah (Alger) a développé un fermenteur produisant de l’alcool à partir de rebuts de dattes.
A l’occasion d’une étude concernant la production de bioéthanol à base de dattes, les chercheurs Boulal Ahmed et Rahmani Saliha estimaient en 2023 que les « dattes de mauvaise qualité représentent près de 25% de la production annuelle » qui atteint selon eux 700.000 tonnes.
Une opportunité saisie 2017 par Abdelmadjid Khobzi qui a créé à Biskra l’entreprise Ametna qui utilise jusqu’à 5.000 tonnes de dattes déclassées pour produire quotidiennement jusqu’à 3.000 litres d’alcool. Un projet auquel TSA a consacré un article.
Les rebuts de dattes peuvent également être utilisés comme substrat pour la fabrication de levure boulangère à la suite des travaux démarrés en 2001 par des chercheurs de la station de l’Institut national de la recherche agronomique de Touggourt.
Bien qu’en quantités appréciables, les rebuts de dattes sont donc disputés entre différents utilisateurs. Or, pour généraliser leur emploi, les fabricants d’aliments de bétail ont besoin d’un approvisionnement régulier et en quantités suffisantes.
Des rebuts de dattes sous différentes formes
Face à une demande croissante en orge qui occupe déjà un tiers des surfaces céréalières en Algérie, l’utilisation de rebuts de dattes est considérée comme un complément et non une alternative.
A l’image des blocs multi-nutritionnels (BMN) destinés à assurer les besoins d’entretien des animaux lors des périodes de soudure, les travaux de Mebirouk Lamia montrent que ces rebuts de dattes pourraient être utilisés de façon ponctuelle. Cette universitaire note ainsi que « la complémentation au pâturage des femelles en fin de gestation par des rebuts de dattes » a eu des effets qui « se sont reflétés positivement sur les performances pondérales de leurs agneaux. »
Pour pallier le manque de nourriture en hiver, dès 1999, Mohamed Houmani de l’université de Blida a proposé d’utiliser des BMN. Des blocs qui ressemblent à de grosses briques composées de grignons d’olive, mélasse, son, urée, de sel et de ciment comme liant.
En 2008, Tabai Samira de l’université de Ouargla a proposé pour sa part de remplacer les grignons par des rebuts de dattes et note que « les meilleurs blocs sont représentés avec des proportions de 75 % de dattes broyées et 7,5 % d’urée ».
Implication accrue de l’université
En février 2022, l’agro-économiste Ali Daoudi s’inquiétait sur la chaîne 3 de la Radio algérienne « d’une recherche scientifique cantonnée dans le cadre académique » et de la nécessité de « créer une synergie entre la recherche scientifique et l’agriculture ». Plus récemment, sur la même antenne, il a eu l’occasion de déclarer sa satisfaction qu’un nouveau processus se dessinait.
Le fait que le gouvernement ait entendu le 4 février une présentation consacrée à un nouvel aliment pour mouton, le Sheep Date est significatif de la volonté des pouvoirs publics d’impliquer l’université dans la résolution des problèmes que rencontre l’agriculture.
Reste à mobiliser les fabricants privés et publics d’aliments de bétail dont le taux d’intégration de leurs produits est particulièrement faible.
Selon des chercheurs de l’ENSA dont Sabria Laribi, dans la Mitidja « l’élevage bovin est très intégré au marché international avec un taux de 45% ». Quant à la filière avicole, Kaci Ahcène alerte à propos « d’une dépendance structurelle pour les matières premières alimentaires (maïs, tourteau de soja, additifs) ».