
La France perd du terrain sur le plan économique en Afrique face à la Chine, aux États-Unis, à la Turquie et à la Russie, pointe un rapport du Sénat français.
« À l’heure actuelle, le continent ne dispose pas encore d’un pouvoir d’achat suffisant pour acquérir des produits français sophistiqués et chers, ce qui profite aujourd’hui à la Chine, au Sud-Est asiatique ou à la Turquie », constate le rapport qui vient d’être publié.
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La part de la France dégringole en Afrique
La part de la France sur le marché africain s’est « progressivement érodée au cours des 20 dernières années, passant de 15 % de part de marché à 7,5 % », selon le rapport.
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En Algérie, la France a été détrônée par la Chine en 2013 comme premier fournisseur du pays. Durant les onze premiers mois de 2025, la Chine a exporté pour près de 12 milliards de dollars vers l’Algérie, selon l’ambassadeur chinois à Alger.
Pour la France, l’Algérie a importé pour 3,5 milliards de dollars durant les neuf premiers mois de la même année, selon les chiffres des Douanes françaises.
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Plus catégorique, la mission parlementaire chargée d’élaborer ce rapport affirme : « En effet, si la France et l’UE ne sont pas durablement présentes sur le marché africain, celui-ci sera perdu définitivement ».
Plusieurs décennies durant, souligne le document, l’Afrique a été perçue par la France notamment comme un « espace d’influence politique et institutionnelle, fondé sur des relations historiques, linguistiques et diplomatiques, davantage que comme un moteur de croissance économique à part entière ».
Or, cette approche, longtemps stabilisatrice, « a progressivement montré ses limites à mesure que le continent est devenu un espace de concurrence internationale intense, structuré par des offres économiques intégrées et des partenariats de long terme ».
Le document du Sénat a évoqué les négociations menées entre l’administration du président américain Donald Trump et la Commission européenne qui ont abouti, le 27 juillet 2025, à la signature de « l’accord de Turnberry, un accord fondamentalement déséquilibré et asymétrique au profit des États-Unis et au détriment de l’Union européenne (UE) ». Pour obtenir cet accord négocié pendant plusieurs mois avec la partie américaine, la Commission européenne « a accepté de supprimer les droits de douane sur tous les produits industriels américains », précise le document.
Il s’agit donc, incontestablement, estime cette mission parlementaire française, d’une « défaite commerciale » pour l’UE qui, dans cette négociation, ne s’est pas positionnée comme une puissance commerciale majeure, la faisant apparaître comme un « vassal » des États-Unis, constatent les sénateurs.
La France subit les conséquences de la « défaite commerciale » européenne
La France fait partie des pays européens ayant subi ce déséquilibre entre les États-Unis et l’UE. Les représentants des principaux secteurs économiques entendus par la mission ont tous insisté sur le fait que l’instabilité permanente alimentée par l’administration Trump sur la question des droits de douane « constitue pour les entreprises françaises une vraie source de difficulté, dans la mesure où elle pénalise leur capacité à investir, faute de capacité à se projeter dans un avenir clair et bien défini ».
Selon le rapport, les États-Unis représentent près du quart des exportations françaises de vins et spiritueux. Les exportations de boissons ont fortement chuté à partir de juillet 2025 (- 30 % en juillet, puis – 47 % en août et – 40 % en septembre).
« La moitié de la baisse des boissons est due au cognac, suivi par les vins et le champagne. La filière viticole française subissant par ailleurs une crise profonde – doit donc constituer une priorité que la France doit continuer à porter auprès de la Commission européenne, dans le cadre des négociations commerciales d’exemptions prévues par l’accord de Turnberry », estiment les auteurs du rapport.
L’autre secteur mis en péril est celui de la métallurgie, qui connaît de profondes difficultés, dues en particulier à la faiblesse de la demande et aux surcapacités chinoises, précise l’analyse parlementaire.
Pour ce secteur, la mise en place sur les exportations européennes d’acier et d’aluminium vers les États-Unis de droits de douane à hauteur de 50 % a constitué une « nouvelle très défavorable ».
« Les ventes d’acier français aux États-Unis ont chuté de plus d’un quart au cours des derniers mois. Obtenir des quotas exonérés de taxe aux États-Unis, dans le cadre des négociations prévues par l’accord de Turnberry, constitue donc une nécessité pour ce secteur, en parallèle des mesures prévues pour le préserver de la concurrence chinoise », indique le rapport.
Les exportations de parfums et cosmétiques français ont enregistré, eux aussi, de mauvais résultats sur les trois premiers trimestres de 2025, avec une baisse de 17 % de leur chiffre d’affaires, soit une diminution de quelque 360 millions d’euros, est-il signifié dans le document.
Autre effet induit signalé aux rapporteurs par l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA), est que les produits initialement destinés au marché américain (mais frappés de droits de douane) seront redirigés vers d’autres zones, saturant ces marchés.
« Cela pourrait créer une pression accrue sur les débouchés traditionnels des industries agroalimentaires françaises, avec un risque de baisse des prix et de perte de parts de marché à la clef », avouent les auteurs de ce document.
Concurrence féroce imposée par la Chine
Par ailleurs, la concurrence féroce imposée par la Chine a déstabilisé les pays européens. « Dans l’acier, les exportations chinoises ont doublé entre 2020 et 2024 pour atteindre 118 millions de tonnes, soit l’équivalent de la consommation européenne », est-il précisé dans le rapport.
« Cette pression a provoqué un effondrement des prix mondiaux, entraînant une forte contraction de la production européenne et française, la perte de dizaines de milliers d’emplois et une fragilisation des secteurs dépendants de l’acier (automobile, construction, ferroviaire, navires, éoliennes). Entre 2019 et 2023, la production française a ainsi chuté d’environ 45 % », écrivent les rédacteurs du document.
Pour cette mission, la production du secteur automobile français, déjà en déclin structurel, « a reculé de près de 40 % entre 2019 et 2023 à cause de l’industrie automobile chinoise ».
Face à une telle situation défavorable, le rapport du Sénat suggère à l’Europe de « nouer des liens commerciaux plus étroits avec d’autres pays, afin de moins dépendre des États-Unis et de la Chine ».
Une nouvelle approche pour l’Afrique est une nécessité
Pour cela, l’Europe ne doit pas tourner le dos à son voisinage naturel qu’est l’Afrique, estiment les sénateurs qui avouent que le continent africain représente un important potentiel de croissance pour les entreprises européennes.
« À défaut d’une présence économique durable, le marché africain pourrait être perdu au profit d’autres acteurs. Plus largement, un véritable partenariat stratégique doit être construit avec l’Afrique », proposent-ils. Car, argue la mission parlementaire, « la richesse du sous-sol et le développement du marché en Afrique sont au cœur des stratégies de diversification des grandes puissances économiques ».
Le continent africain occupe en effet, poursuit-elle, une « place centrale dans l’approvisionnement mondial en matières premières critiques. Il concentre ainsi près de 30 % des réserves connues de minerais stratégiques ».
Pour l’économie européenne dans son ensemble, et celle de la France en particulier, « exporter est essentiel, car les perspectives de croissance sur notre marché domestique sont plus faibles que celles d’autres régions du monde qui voient leur richesse augmenter à un rythme bien plus soutenu », estiment les sénateurs français qui ont rédigé ce rapport.
Dans ce sens, en 2024, 12.292 entreprises ont été accompagnées par la Team France Export, qui rassemble notamment Buisines France, Bpifrance et les CCI (chambres de commerce et d’industrie), avec des impacts réels, certes, en termes de contacts commerciaux et de développement international. « Ce chiffre reste toutefois insuffisant dans la mesure où la France compte 136.000 entreprises exportatrices », note le document.
Alors qu’un timide mouvement de réindustrialisation semblait s’être amorcé ces dernières années en France, cette dynamique « s’est enrayée » en 2024 et l’année 2025 pourrait marquer un retour du phénomène de « désindustrialisation qui a conduit notre industrie à ne plus représenter que 11 % de notre PIB », déplorent les parlementaires français.
« Au-delà de la difficulté conjoncturelle posée par l’instabilité politique depuis la mi-2024, la réindustrialisation du pays passe par la consolidation de points traditionnellement forts de notre économie, dont certains sont apparus ces dernières années plus fragiles que par le passé notamment, la qualité des infrastructures, coût de l’énergie qui doit rester maîtrisé, efforts de simplification de la vie des entreprises, investissement soutenu en faveur de la formation initiale et continue des salariés », remarque encore le rapport.
Cette situation doit conduire les entreprises européennes à développer des biens et services adaptés aux marchés africains.
Alors que la France et l’UE consacrent des montants considérables à l’aide publique au développement et à la stratégie Global Gateway (stratégie de l’Union européenne visant à investir dans des projets d’infrastructure à travers le monde), il est également indispensable de refaire le lien entre aide publique au développement et commerce extérieur. Plus généralement, un véritable partenariat stratégique doit être bâti avec le continent africain.