Économie

Algérie : combien a-t-on de moutons ?

Aux premières années de l’indépendance, les services agricoles connaissaient le nombre de moutons, vaches et chèvres en Algérie. Jusqu’aux ânes dont le nombre était connu.

Lors d’une récente séance à l’Assemblée populaire nationale (APN), Abdelhafid Henni, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural a été interpellé par un député de Djelfa.

Celui-ci voulait connaître le nombre exact de moutons que compte le pays. Une question à priori anodine, mais capitale pour de nombreux éleveurs.

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Aussi surprenant que cela puisse paraître, les estimations du nombre de têtes de mouton que compte l’Algérie varient de 15 à 27 millions. Chacun y va de son chiffre. La situation est telle que le président Abdelmadjid Tebboune s’est inquiété de la situation.

Plus de recensement à cause de Boumediène

À la différence de nombreux pays, il n’existe pas en Algérie de système d’identification des animaux d’élevage. Parfois quelques marques de peinture sur le dos à l’initiative de l’éleveur mais aucune boucle apposée au niveau de l’oreille.

Cette méconnaissance du nombre de moutons n’a pas toujours été le cas. Aux premières années de l’indépendance, les services agricoles disposaient de statistiques concernant le nombre de moutons, vaches et chèvres. Jusqu’aux ânes dont le nombre était connu.

À l’époque, les agriculteurs payaient un impôt, certes minime, mais une somme pour chaque tête de bétail détenue. Jusqu’au nombre d’ânes qui était connu puisque l’impôt les concernait également. Les services agricoles se basaient sur les chiffres de l’administration fiscale.

Au début des années 1970, face à la pauvreté persistante dans les campagnes, le président Boumediène a supprimé tous les impôts pesant sur les agriculteurs. Mais ce qui a fait le bonheur de la paysannerie pauvre a fait le désespoir des services agricoles. « Avant, au moins on connaissait le nombre de moutons », regrettait par la suite un membre de cette administration.

Des éleveurs de moutons fantômes

Aujourd’hui, dans les zones d’élevage, des individus ne possédant aucun cheptel se déclarent éleveurs de moutons. Bénéficiant de complicités diverses, ils profitent ainsi de l’attribution d’un quota d’orge.

Une céréale souvent importée et dont le prix est soutenu par l’État. Un quota qu’ils s’empressent de revendre au prix fort sur le marché libre ; jusqu’à 3 400 DA le quintal, en période de soudure. À raison de 300 grammes d’orge par jour et par tête détenue, ce quota représente une aubaine pour les éleveurs.

Dans les souks à bestiaux, les marchands d’orge sont régulièrement présents et un emplacement est spécialement réservé à leurs camions. D’autres ont pignon sur rue. Mais comment reconnaître l’orge issue des fausses déclarations de celle produite localement ?

L’orge interdite de marché libre

Face à ce dilemme, la tolérance qui existait concernant la commercialisation d’orge a été revue à la baisse. La Loi de Finances complémentaires 2022 indique, que tout agriculteur recevant une aide de l’État pour produire de l’orge a dorénavant obligation de ramener sa production auprès des Coopératives de céréales et de légumes secs (CCLS).

Les autorités ont procédé à des contrôles sur l’origine des produits trouvés chez des fabricants d’aliments pour bétail et des lots d’orge ont été saisis.

Pour séduire les producteurs d’orge, des facilités leur ont été accordées. Le prix du quintal payé à l’agriculteur est passé de 2 500 à 3 400 dinars, quant à la récolte et au transport il est pris en charge par l’État. L’opération semble avoir été couronnée de succès au vu des quantités d’orge engrangées par les CCLS. Les chaînes locales de télévision ont abondamment montré des silos débordant de grains.

Qu’en sera-t-il en cas de nouvelle sécheresse et de tension sur l’orge ? Déjà le ministre de l’Agriculture a évoqué l’envolée du prix des agneaux qui atteint 50 000 DA contre 35 000 l’an passé.

Les vétérinaires appelés à la rescousse

Pour réduire les fausses déclarations, les services agricoles ont fait appel aux vétérinaires. Il a donc été demandé aux éleveurs de produire un certificat de vaccination comme preuve de la possession de moutons.

Effets de complicités locales ou présentation d’un même troupeau à des vétérinaires différents ? La politique de certificat de vaccination n’a pas suffi pour éviter les fausses déclarations.

Les troupeaux fantômes ont persisté au grand désespoir des petits éleveurs voyant des cargaisons entières d’orge aller à de prétendus éleveurs. Éleveurs dont chacun sait, dans le microcosme local, qu’ils ne détiennent aucune tête de mouton.

En période de soudure, l’orge devient indispensable à la survie des troupeaux. Son prix prohibitif oblige les petits éleveurs à brader leurs bêtes. En 2021, en zone steppique, la sécheresse était telle que le désespoir était palpables dans les campagnes. Dans ces régions, en absence d’industries, l’élevage reste la seule activité permettant de procurer un revenu.

Se faisant le porte-parole des zones d’élevage, c’est avec une émotion non feinte que dans son intervention, le député Khelifa Benslimane de Djelfa a fait part de l’attente des petits éleveurs.

Les députés à l’école de la démocratie parlementaire

Le cas du nombre de moutons et de détournement d’orge font partie des nombreuses doléances soulevées par les députés. Les ministres concernés sont tenus d’apporter un éclairage.

Ces séances sont retransmises par la télévision et chaque participant le sait, ce qui oblige autant les députés que les ministres à maîtriser leur dossier.

Les députés ne manquent pas d’aborder les dysfonctionnements dont souffrent les populations qu’ils représentent, notamment celles des « zones d’ombre » oubliées de l’administration.

C’est sans doute ce qui fait le succès de ces séances dont les retransmissions à la télévision sont abondamment partagées et commentées sur les réseaux sociaux.

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