Débats et Contributions

Algérie : la non-violence à l’épreuve du système patriarcal

Qu’il s’agisse de la Tunisie et de l’Egypte en 2011, ou de l’Algérie en 2019, le même scénario se répète : des rassemblements pacifiques qui sous-tendent la révolte populaire surprennent dans un premier temps par leur mixité à tout point de vue (des hommes et des femmes, de toutes générations et milieux sociaux, se côtoient, donnant corps à des espaces publics véritablement hospitaliers et inclusifs), puis se transforment progressivement en lieux d’une violence sexo-spécifique au fil des semaines.

Si le nombre d’agressions signalé lors des deux dernières marches à Alger et d’autres grandes villes reste relativement faible, ces violences ne constituent pas un phénomène marginal car elles sont précédées, durant la semaine, par une violence verbale et symbolique sur les réseaux sociaux, qui vise explicitement à dissuader les femmes, c’est-à-dire la moitié de la population, de participer au soulèvement.

Cette ruse du système patriarcal est particulièrement efficace pour fragiliser, voire diviser le mouvement populaire : les femmes sont non seulement des cibles à faire taire, alors qu’elles réclament leur citoyenneté, mais on cherche également, en les séparant du groupe, à les priver de la solidarité de ses membres. Comment ? Par une violence symbolique qui inverse la culpabilité des violences, et les transfigure d’objets en sujets de la violence lorsqu’elles se voient accusées de participer à un complot contre le mouvement, et d’être des actrices de sa division (fitna).

A l’heure où le mouvement s’est amplifié et que la société civile se projette sur le long terme, gagnant en maturité, la rue a compris que le changement ne passera pas uniquement par le haut, mais aussi et surtout par le bas. C’est ainsi qu’au slogan « Yetne7aw ga3 » (qu’ils dégagent tous) est venu s’ajouter « Netrabaw ga3 » (qu’on s’éduque tous). Or, pour approfondir la voie de la « non-violence » (Silmiya), il semble nécessaire de défaire la violence du système patriarcal, un des centre-actifs de la reproduction de l’oppression dans la société algérienne.

Entre desserrement et resserrement, respiration puis étouffement

Grâce à la mobilisation des citoyens et citoyennes, c’est quotidiennement l’espace public qui semble s’ouvrir depuis le 22 février en Algérie, revêtant un caractère hospitalier grâce au lien civil qui y est partagé et célébré. C’est cette union qui permet de dévoiler le tissu de mensonges qui permettait au régime patrimonial de simuler une démocratie de façade pour dissimuler son monopole du champ politique. Faisant l’expérience de lieux plus sécurisés qu’à l’accoutumée, des femmes de tout âge affluent et n’hésitent pas à se placer au-devant de la scène. Rassurées également par cette expérience politique d’espace véritablement public, des collectifs/associations féministes s’engouffrent dans cette brèche pour ajouter leurs voix à toutes celles qui réclament un Etat de droit. Au fil des semaines, elles s’organisent pour se rendre visibles, exposant doublement leur vulnérabilité en tant que femmes et militantes féministes, revendiquant une citoyenneté effective et entière (« pas de demi-cratie »).

Alors que la première apparition du carré féministe le vendredi 29 mars à Alger se déroule sans encombre, leur message se voyant amplifié/relayé par d’autres manifestant·e·s qui adhèrent à l’idée d’égalité entre hommes et femmes, c’est à la marche suivante qu’elles font l’objet de tentatives de dissuasion et de répression par l’intimidation et le passage à la violence physique et verbale. Malgré le rappel au mot d’ordre de silmiya par des personnes qui s’interposent, le groupe d’agresseurs est déterminé à les faire taire, étouffer leurs voix pour les empêcher d’être entendues, autrement dit à refermer sur elles l’« espace public minimal » qui leur permettait de s’exprimer.

Après avoir résisté physiquement, et continué coûte que coûte à scander leurs slogans appelant à l’égalité et à la prise en compte des droits des femmes dès le début du mouvement de libération populaire, elles cherchent à partager leur expérience plus largement dans les heures qui suivent sur les réseaux sociaux. C’est là que la violence s’amplifie et que, ce qui s’était donné à vivre dans un face-à-face oppressant, se transforme en une marée incessante de commentaires, de photos-montages, d’affiches et de vidéos constituant et appelant à toutes sortes de violences à leur encontre, allant jusqu’aux menaces de mort et de mutilation à l’acide. Cette attaque à leur « visage » n’est pas anodine et constitue un clair rappel à l’ordre de leur vulnérabilité en tant que femmes, qui doivent rester à leur place, c’est-à-dire se taire et se terrer, dans l’espace domestique. Alors qu’un grand nombre de citoyen·ne·s font preuve de solidarité, relaient, condamnent et dénoncent les violences dont elles sont les cibles, l’ampleur et la gravité des attaques constituent des lynchages, face auxquels nul ne peut faire face seul.

Reflux d’autoritarisme sous couvert d’unité du « peuple ». Où en est la « Silmiya » ?

Comment, à l’heure où le mouvement semble atteindre un nouveau stade de maturité (netrabaw ga3), peut-on voir se multiplier les appels à attaquer les femmes demandant des droits d’une part, et des dénonciations de leur participation à un complot contre le mouvement, d’autre part ? Sommes-nous aveugles ou anesthésiés face à la violence qui ciblent spécifiquement les femmes ? Et n’est-ce pas justement ce que dénoncent ces militantes pour les droits des femmes ? Pour un mouvement populaire qui veut cheminer vers la démocratie, préférer étouffer la voix des plus vulnérables, au lieu de les soutenir, ne constitue-t-il pas une fausse route évidente?

Voici une synthèse des arguments les plus fréquemment cités dans les médias ou sur les réseaux sociaux :

1) Le timing du surgissement de leur voix : si le reproche de faire valoir leurs revendications « trop tôt » a pu être adressé aux composantes les plus minoritaires et habituellement invisibilisées de la société, seule la voix des femmes a fait l’objet d’attaques et de menaces du fait qu’elles semblaient s’imposer, se précipiter et vouloir aller trop vite en besogne. Or, si on fait le bilan, la lutte contre leur invisibilisation n’a cessé depuis 1962 (avec l’échec et le recul qu’a constitué l’instauration du code de la famille en 1984) et leur discours fait bel et bien partie de la mémoire du militantisme algérien.

2) Elles veulent attirer l’attention mais elles ne représentent pas « la femme algérienne » : si le mouvement féministe veut profiter de ce nouvel épisode d’ouverture de l’espace public pour ajouter les droits des femmes aux droits fondamentaux qui sont réclamés, ce moment ne suspend pas pour autant l’effet des forces qui concourent quotidiennement à leur invisibilisation, normalisant leur oppression. Elles ne cherchent pas à représenter « la femme algérienne », mais à rendre visible les expériences des femmes algériennes, dans leur diversité, les appelant à rejoindre une lutte commune par la résistance à un système de « hogra » qui les exploite et les rend vulnérables aux violences. Les initiatives féministes expriment ce sens de la solidarité entre celles que la loi, mais bien avant et surtout la société, condamne à la « minorité » à vie. N’est-ce pas cette solidarité, bien plus que le profil de ces femmes, qui en fait des cibles privilégiées à faire taire et abattre?

3) Elles sont contre la démocratie, c’est-à-dire le règne de la majorité : cet argument montre l’aporie à laquelle mène le populisme sur lequel s’est bâtie la culture politique algérienne, et la manière dont il freine l’émergence d’un imaginaire démocratique. En effet, si la prise de décision en démocratie se base sur l’expression d’une majorité, ce système se distingue surtout de « la loi du plus fort » en ce qu’il garantit des droits de protection et participation au bien commun pour les minorités et les vulnérables. Or, l’histoire politique algérienne a toujours cherché à homogénéiser la Nation, pour la faire exister, en la réduisant à deux, voire trois, caractéristiques (arabité, islamité, auquel s’ajoute aujourd’hui l’amazighité). Ainsi, qu’il s’agisse d’une société réduite au silence au nom de l’unité du « peuple », ou de la diversité des expériences des personnes réduites à l’image de « la femme algérienne », on retrouve les mêmes leviers à l’œuvre : la dépossession de son corps et son histoire au profit de l’unanimité, et non de l’unité dans la diversité.

4) Elles sont contre l’islam, et l’identité algérienne : Comme les générations qui les précédent, les jeunes féministes algériennes n’entrent généralement pas dans le débat par la porte de la laïcité, qui est souvent perçue comme hostile à la religion (et au fondement même de la Nation algérienne, cf ci-dessus), alors qu’elle est conçue pour éviter l’institutionnalisation et le contrôle de la religion par l’Etat. Leur argumentaire reste strictement légaliste : le code de la famille, qui instaure la mise sous tutelle de la femme, est en contradiction avec la constitution qui décrète l’égalité des citoyens devant la loi (art. 32). Pourtant, s’appuyant sur des interprétations misogynes des sources scripturales, un autre article de la constitution, celui décrétant l’islam religion d’Etat (art.2), est instrumentalisé pour légitimer ce code de la famille. Ce faisant, tout discours pour les droits des femmes est piégé ou miné d’avance : soit il est le complice d’une fiction légaliste entretenue au profit d’une démocratie de façade (certains allant même jusqu’à reprocher aux femmes d’avoir obtenu des privilèges sous l’ère Bouteflika), soit il est le complice d’une menace extérieure, visant à dénaturer/acculturer la société algérienne. Or, ce cadrage du débat évacue le problème central : les féministes ne luttent pas contre l’islam, mais contre sa manipulation par un pouvoir autoritaire dans le but de les priver de leurs droits. En octroyant des privilèges aux hommes, le système patriarcal tente la politique de la division : les hommes se désolidarisent des femmes, alors qu’ils sont eux-mêmes privés de leurs droits fondamentaux en tant que citoyens.

Conclusion

Ces arguments dévoilent les angles-morts produits par des discours qui fragmentent la réalité. Ils nous empêchent d’avoir une vision d’ensemble qui fasse apparaitre l’architecture du pouvoir en place, et le rôle que joue le système patriarcal, des fondations jusqu’à la façade de l’édifice. Non seulement il donne forme à une pratique autoritaire du « pouvoir », à la plus petite échelle de la famille, mais il participe également au régime clientéliste, en accordant des privilèges aux hommes, et au « système » néocolonial au niveau global, aux côtés du capitalisme et du racisme.

Ces trois niveaux s’articulent. C’est pourquoi, il est évident que dénoncer les violences faites aux femmes en raison de leur lutte pour l’égalité, au lieu de participer à les invisibiliser, constitue également une résistance qui relève du mouvement populaire, démarrant du bas pour viser aussi bien le régime que le système en place. En cela, les questions posées par les féministes quant à la prise en compte des droits des femmes dans l’horizon de citoyenneté est au cœur de la capacité d’envisager les luttes de manière transversale, afin de renforcer le tissu de solidarités entre toutes les composantes de la société civile. Aussi, la « non-violence » (Silmiya) ne peut se cantonner à l’abstention du recours à la violence. Elle doit surtout constituer l’effort de chercher à la défaire, au lieu de la reproduire en la justifiant ou en participant à l’invisibiliser. Dénoncer, signaler, porter plainte contre ceux qui menacent les femmes est un devoir. Soutenir, relayer le message et faire écho à la voix des féministes, l’est tout autant pour renforcer le mouvement qui aspire à donner vie à une société civile, plurielle et démocratique!


*Ghaliya Djelloul est sociologue (UCLouvain)     

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