
On croyait le clivage idéologique, qui a longtemps miné le pays, dépassé. Du moins atténué, à la faveur des profondes mutations politiques qu’a connues l’Algérie ces vingt dernières années, culminant avec la mobilisation populaire de 2019. Mais l’illusion n’aura visiblement pas fait long feu.
La nomination de la magistrate et ex-ministre Leïla Aslaoui à la tête de la Cour constitutionnelle et celle, quelques jours plus tôt, de Zakaria Belkhir, député du MSP, à la présidence de la commission de l’Éducation à l’Assemblée populaire nationale (APN), ont suffi à raviver les antagonismes, réveillant les fantômes, particulièrement ceux de la décennie noire.
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Algérie : deux nominations relancent le clivage islamistes-démocrates
Entre les accusations d’« éradicateurs » lancées par certains – un terme désignant ceux ayant soutenu l’arrêt du processus électoral en 1992 – et les mises en garde d’autres contre une « école sous tutelle obscurantiste », le débat a repris une tournure idéologique virulente.
C’est surtout la désignation de Leïla Aslaoui, ancienne ministre issue du courant moderniste, dont le mari avait été tué par les groupes terroristes en 1994, qui a suscité des remous. Si sa compétence n’est pas contestée, c’est son profil – perçu par certains comme emblématique du courant dit des « éradicateurs » – qui a soulevé des critiques, notamment dans les milieux islamo-conservateurs ou se réclamant du courant « badissia-novembria ».
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Ce mouvement, apparu récemment, se veut nationaliste et se réclame de l’héritage de l’Association des Ulémas et de son fondateur Abdelhamid Ben Badis. Ses partisans, sans structure mais très actifs en ligne, s’opposent à la référence au congrès de la Soummam, à la séparation du religieux et du politique, à la diversité culturelle de l’Algérie, et à la langue française, qu’ils souhaitent remplacer par l’anglais.
Dans un post Facebook, l’ex-président du MSP Abderrazak Makri s’est interrogé sur la portée de la nomination de Leïla Aslaoui : « Pourquoi rouvrir les blessures du passé ? Le peuple algérien n’a-t-il pas voté pour la réconciliation nationale ? ». Il ajoute : « Assimiler la nomination d’un islamiste à la tête de la commission Éducation à celle d’une figure emblématique du camp laïc, nommée à un poste souverain, relève d’un deux poids deux mesures ».
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Peu avant Leïla Aslaoui, la nomination de Zakaria Belkhir, député du MSP (ex-Hamas), à la tête de la commission Éducation, avait mis le feu aux poudres. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) a vigoureusement dénoncé une décision lourde de conséquences : « Confier l’Éducation à un représentant d’un courant politique qui combat les valeurs universelles du savoir et de la liberté, c’est compromettre l’avenir de notre jeunesse ». Pour le RCD, cette nomination est une régression : « L’Éducation nationale ne doit pas être soumise aux intérêts religieux ni devenir l’extension d’un projet de société fermé. L’école est un enjeu de souveraineté culturelle et démocratique ».
Vieilles fractures
Face à ces critiques, les islamistes dénoncent un retour au discours de la décennie noire. Dans son texte, l’ancien président du MSP accuse le RCD de raviver artificiellement une polarisation idéologique : « Il n’y a pas de neutralité dans cette affaire. Le courant laïc est bien installé dans les cercles de l’État. Les islamistes sont cantonnés à des fonctions symboliques ».
Il affirme que le débat autour de l’école masque une lutte de pouvoir déguisée, où les postes servent à maintenir une illusion de pluralisme tout en marginalisant le courant islamiste : « Le projet islamiste est devenu un tremplin pour des ambitions personnelles. Il n’y a pas de projet collectif, pas de stratégie ».
Dans une longue réponse signée par Othmane Ben Saïd, secrétaire national à l’éducation du RCD, le parti défend sa ligne : « Nous ne renions pas nos positions des années 1990. Nous avons défendu la République face à la violence fondamentaliste. Comparer Aslaoui à Belkhir est une manipulation grossière ».
Et de rappeler : « L’école a été l’un des premiers terrains attaqués par les courants islamistes dans les années noires. Nous maintenons notre position : pas de compromis sur l’école républicaine ». Quant aux accusations d’éradication, le RCD répond sans détour : « Refuser une nomination partisane au nom d’un projet politique obscurantiste, ce n’est pas de l’éradication. C’est de la cohérence politique ».
Cette série de passes d’armes intervient après l’arrestation et la condamnation de l’historien Mohamed Lamine Belghit, qui a remis en cause la dimension amazighe de l’identité algérienne. Début mai, dans un entretien accordé à une chaîne émiratie, il avait qualifié l’amazighité de « complot franco-sioniste » et les détenteurs de la nationalité française de « harkis ».
Des propos qualifiés de « dérive gravissime » par une partie de la société civile, mais défendus par certains islamistes au nom de la liberté d’expression. Incarcéré, il a été condamné à cinq ans de prison, mardi 3 juillet, par le tribunal de Dar el Beida (Alger).
Ces tensions, qu’elles soient spontanées ou alimentées, reflètent une lutte de projets que rien ne semble pour l’heure rapprocher, même si des représentants des deux courants se retrouvent, par intermittence, autour d’une même table, sans réussir à s’accorder sur un socle commun. La question que d’aucuns se posent aujourd’hui est : comment dépasser ce clivage et bâtir un socle commun ?
Par bien des égards, le débat autour de Leïla Aslaoui et Zakaria Belkhir dépasse leurs personnes. Il illustre le retour d’un conflit idéologique que beaucoup espéraient révolu. Reste à savoir si ce retour du clivage idéologique entre les islamistes et le courant dit démocratique est éphémère ou durable.