
De nombreux professionnels agricoles français se désolent de la perte de marchés en Algérie. Après les céréales, la poudre de lait et les veaux, c’est le tour des semences. Une question se pose à l’agriculture algérienne : sa capacité à développer une production locale de semences.
La perte du marché algérien n’est pas sans conséquences pour les agriculteurs français. En cette fin novembre, Nicolas Baverez évoque dans le quotidien Le Figaro un « Requiem pour l’agriculture française ».
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Il parle d’une agriculture « passée du lent déclin à l’effondrement » et cite l’exemple de la chute de l’excédent commercial passé, sur les huit premiers mois de l’année, à 350 millions d’euros contre 4,5 milliards en 2024. Et il se désole que « pour la première fois depuis quarante ans, il sera nul voire négatif en 2025 ».
L’Union française des semenciers (UFS) brosse un portrait de la filière semences. Pour 2024-2025, elle note que « Si le maïs et les céréales progressent, la filière doit composer avec la fermeture de marchés comme la Russie, l’Ukraine ou l’Algérie, désormais de plus en plus autonomes et protectionnistes. »
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Le média spécialisé AgroMatin qui rend compte de cette situation évoque « Une campagne semencière sous pression internationale » et parle même de « marchés qui se ferment et d’une concurrence accrue » à la suite des chiffres publiés par l’UFS.
Ce sont 59 % des semences produites en France qui sont exportées. Cependant la situation a changé avec la « fermeture progressive des marchés russe et ukrainien » qui représentait jusqu’à 7 % des exportations françaises en 2023-2024. »
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Quant à la Russie, la semence est considérée comme stratégique. L’UFS évoque des « investissements massifs, des programmes de recherche financés et de fermeture quasi totale aux produits étrangers. » Selon ces mêmes sources : « L’objectif russe était d’atteindre 75 % d’autonomie semencière en 2030. Il est déjà dépassé ».
AgroMatin évoque une « même dynamique en Algérie, où des lots français sont désormais refoulés pour des raisons politiques. »
Pour sa part, l’interprofession des semences et plants (SEMAE) rappelle que la campagne 2023-2024 a permis des exportations de 18 millions de semences vers l’Algérie, mais en baisse de 6%. Une baisse que n’a pas pu compenser la hausse des exportations de plants de pomme de terre qui ont connu une hausse de 20 % soit 6 216 t.
Semences de céréales et pomme de terre
Depuis 1995 grâce aux efforts de la filière céréales l’Algérie n’importe plus de semences. Comme l’indique l’OAIC, cet office « exploite, multiplie et commercialise exclusivement des variétés locales de céréales, certifiées par le CNCC. »
Ces dernières années, l’OAIC a consacré d’importants investissements, tel que l’achat de matériel turc de marque Akyurek avec « notamment la mise en service de 22 stations d’usinage de semences réparties sur l’ensemble du territoire national, ainsi que le lancement d’un nouveau programme d’acquisition de 20 nouvelles stations dotées de technologies de pointe » selon la même source.
La production de semences (plants) de pommes de terre est plus délicate. Le Centre de recherche en économie appliquée au développement (CREAD) a réalisé une étude concernant ce type de production. Elle est délicate car les tubercules peuvent être infectés par des virus et des nématodes. Sur les 400 enquêtes de terrain menées par le CREAD à El Oued et 50 à Aïn Defla, il apparaît une nette dépendance aux plants importés.
Les enquêtes montrent que leur coût est passé de 150 DA/kg en 2017 à 350 DA fin 2024 du fait de hausses continues à l’importation : 0,3 $/kg en 2000 contre 1,08 $/kg en 2024 selon les données des douanes. Un surcoût non négligeable, le poste semences occupe aujourd’hui 60% des charges des agriculteurs.
Les lots importés font l’objet d’analyses à la station INPV de Sayada (Mostaganem) afin de confirmer qu’elles sont indemnes de maladie.
Développement de la technique de micro-propagation
À El Oued, deux tiers des agriculteurs enquêtés réutilisent une partie de la récolte de saison comme semence d’arrière-saison. Une alternative qui n’est efficace que si une épuration est réalisée en cours de culture en éliminant les plants au feuillage jaunâtre signe d’attaques parasitaires.
La production locale de semences progresse. Les premières générations de semences font appel à des techniques de culture in vitro en laboratoire puis elles sont mises en terre sous serre à l’abri de pucerons vecteurs de virus et pour finir elles sont cultivées en plein champ sur des terres indemnes de nématodes, appartenant pour partie, à des agriculteurs-multiplicateurs.
Le non-respect d’un exigeant cahier de charges se traduit par une moindre qualité des semences et de futures pertes de rendement. Aussi, certains agriculteurs préfèrent les semences d’importation.
En mars 2025, l’expert portuaire Mohamed Bouabida notait que 89 000 t de plants sur palettes avaient été réceptionnées au port de Mostaganem et livrées par 29 navires frigorifiques contre 71 000 t déchargées un an plus tôt. Des tonnages les années précédentes d’un montant de 120 000 à 150 000 t correspondant à une facture de 90 à 120 millions $ en provenance de Hollande, Belgique, France, Espagne, Allemagne et Danemark.
Depuis 2017, grâce à ses installations de Guellal (Sétif), Agrodev, une filiale du groupe public Gvapro, produit des plants.
Cette production locale a permis de faire passer les importations de 140 000 t à 50 000 t en 2020 et a ramené la facture des importations à 70 millions $ selon un cadre du Centre national de contrôle et certification des semences et plants (CNCC).
L’utilisation de la technique de micro-propagation in vitro a progressé depuis la formation, au début des années 1980, des premiers spécialistes algériens. Elle est aujourd’hui maitrisée par Agrodev, par Vitroplant à Blida pour les plants fruitiers, par Sodea du groupe Hasnaoui et par la station Inraa de Sebaïne (Tiaret). Celle-ci est à l’origine de 12 variétés nouvelles inscrites au catalogue national.
Sodea indique disposer d’un laboratoire de 1000 m2 et de 15 000m2 de serres multichapelles et annonce une capacité de production de 550 000 vitroplants de pommes de terre par cycle de culture.
Semences, la nécessité de partenariats gagnant-gagnant
Concernant la dernière campagne, l’UFS se plaît à rappeler : « Nous restons le premier exportateur mondial » mais comme chez Nicolas Baverez, l’inquiétude est palpable comme le montre cette interrogation : « mais nous ne savons pas si nous serons encore capables de le dire l’an prochain ».
Quant à la production locale, après les céréales, les progrès en matière de plants de pomme de terre se chiffrent en réduction de la facture d’importations pour des dizaines de milliers de dollars. Après les efforts des laboratoires publics, le récent intérêt de laboratoires privés pour ce type de produits est de bon augure.
Reste les semences des filières du maraîchage, des fourrages et des oléagineux où la production locale est quasi inexistante et mérite des partenariats étrangers. Début novembre Michel Bisac, président de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française, a lancé un appel à un nouveau deal économique entre l’Algérie et la France. À cet égard, il a confié à TSA « Je sais que toute relation pérenne doit se construire sur la base d’un respect mutuel, sur des intérêts équilibrés et surtout sur une vision stratégique d’avenir ».