Société

Blocage des projets touristiques : Bejaia, une wilaya hostile à l’investissement

Dans la commune de Beni Ksila, sur la côte ouest de Bejaia, plusieurs projets touristiques qui devaient être réalisés sur la côte par des investisseurs privés sont bloqués par la Direction de l’Environnement alors qu’ils ont été validés par la wilaya et qu’ils ont reçu des assiettes foncières de la part du Calpiref.

Le projet de village touristique porté par Zouaoui Hellal est l’illustration parfaite de l’absurdité de la situation dans laquelle est plongée la wilaya de Bejaia.

Première victoire sur les squatteurs

En 2016, un terrain a été concédé à Hellal Zouaoui, investisseur de nationalité algérienne qui a vécu la grande partie de sa vie en France et qui a souhaité investir dans sa région natale, Bejaia, répondant ainsi aux appels répétés que les autorités algériennes lancent à la diaspora pour revenir travailler et investir au pays et participer à son développement.

 

Hellal Zouaoui


 

Le terrain que l’investisseur a obtenu de la part du Calpiref (Comité d’Assistance à la Localisation et à la Promotion des Investissements et de la Régulation du Foncier) de Bejaia était destiné à accueillir un village de vacances comprenant 36 bungalows, une aire de jeu, des piscines, une salle de fitness, des équipements verts et autres installations, le tout en structure légère. Mais le projet prometteur s’est heurté à plusieurs obstacles dont le premier a été les squatteurs de terrains nombreux dans la région.

La parcelle qui devait accueillir le projet, située dans la commune de Beni Ksila, sur une falaise au bord de la RN 24, était déjà attaquée par les pilleurs de foncier lorsque l’investisseur à qui elle a été concédée a voulu en prendre possession pour lancer son projet. Huit « propriétaires » étaient déjà sur place et avaient entamé des travaux de terrassement et de fondation de maisons sur des lots qu’ils avaient « achetés » à des particuliers.

Le promoteur qui tient à son projet a tenu bon face aux pilleurs. Déterminé, il a pu les chasser de son terrain, « non sans difficulté », a-t-il avoué. L’usage de la force a été nécessaire, selon lui, tout comme le recours à la justice. Jusqu’à ce jour, même si le terrain a été libéré des squatteurs, une procédure judiciaire oppose toujours l’investisseur aux squatteurs.

Cet « exploit », réalisé par l’investisseur qui a pu récupérer son terrain est rare dans la wilaya. Un autre entrepreneur qui a obtenu une concession dans la même commune pour un projet similaire a été dans l’incapacité de déloger les squatteurs qui avaient construit plusieurs habitations illicites sur son terrain. Il a fini par plier bagages, abandonnant définitivement son projet.

 

Travaux de fondation illicites entamés par les squatteurs avant que l’investisseur ne les déloge de son terrain


 

Bloqué par les services de l’Environnement

La joie de Hellal Zouaoui à la suite de cette première victoire sera de courte durée puisqu’il a rapidement vu son projet bloqué par la Direction de l’Environnement qui a prétexté la localisation du projet sur la bande des premiers cent mètres à partir du rivage qui est inconstructible.

Pourtant, affirme l’investisseur, le projet a été validé par le Calpiref et par une commission comprenant tous les services techniques de la wilaya, y compris la Direction de l’Environnement. « Le terrain m’a été accordé dans le but de réaliser un projet précis. J’ai présenté une étude bien ficelée, un plan de masse et j’ai rempli tous les critères, y compris les critères écologiques en intégrant dans mon projet des panneaux photovoltaïques et une station d’épuration des eaux usées », explique M. Zouaoui.

Le blocage est inexplicable pour l’entrepreneur, puisque, la loi 90-29 du 1er décembre 1990 relative à l’aménagement et l’urbanisme et à laquelle se réfère la Direction de l’Environnement pour s’opposer au projet, comporte un article qui prévoit des exceptions à l’application de la règle des 100 mètres aux projets nécessitant la proximité de l’eau (de mer), ce qui est, en toute logique, le cas pour le projet de village de vacances.

Le wali par intérim de Bejaia, Toufik Mezoud est lui-même « très favorable au projet », selon l’investisseur Zouaoui qui affirme que le premier responsable de la wilaya a apporté son soutien au projet sans toutefois vouloir ou pouvoir passer outre l’avis de la Direction de l’Environnement à cause, « probablement de son statut de wali intérimaire qui ne lui laisse pas les coudées franches ».

Un projet qui fait l’unanimité

Le projet de village de vacances qui représente un investissement de 25 milliards de centimes est soutenu aussi bien par la population locale que par le maire de Beni Ksila qui y voit un projet de développement dans une commune qui n’a d’autres ressources que la pêche et le tourisme.

« A Dubaï, ils ont construit à l’intérieur même de la mer pour attirer les touristes du monde entier et nous, dans un endroit comme Beni Ksila où ce sont des falaises, des terrains solides, on nous bloque alors qu’on nous répète sans cesse qu’on a des ressources qu’il faut exploiter », commente amèrement Rachid Hannoune, maire de la commune.

Le village de vacances est « un projet de développement nécessaire », pour le maire car, selon lui, « les gens viennent de partout pour voir nos belles plages et ils ne trouvent pas où s’installer pour leurs vacances, ce qui n’est pas normal ».

Incohérences

Pour l’investisseur et nombre d’acteurs de la commune de Beni Ksila et de la wilaya de Bejaia que TSA a interrogés sur le sujet des projets touristiques bloqués, la situation est anormale. « On ne sait pas ce qui se passe à Bejaia », explique le maire de Beni Ksila pour qui la situation est incompréhensible.

Le blocage de ce projet met en avant les incohérences qui existent entre les différentes structures de l’État. La wilaya a validé le projet, le Calpiref l’a adopté à son tour et lui a attribué une assiette foncière qu’il a jugée adaptée à la nature des infrastructures à réaliser mais la Direction de l’Environnement a fait fi de tous ces éléments et a bloqué le projet en avançant l’argument des 100 mètres qui n’arrive à convaincre ni l’investisseur, ni les élus locaux ni même le wali.

La ministre de l’Environnement Fatima-Zohra Zerouati a reçu Hellal Zouaoui dans son bureau à la fin juillet et lui a permis d’exposer son problème, lors d’une longue entrevue au terme de laquelle elle a pris l’engagement de débloquer la situation.

Mais, une fois arrivée à Bejaia, début août, pour une visite de travail de deux jours, « la ministre est revenue sur sa parole et a informé le wali par intérim qu’elle ne lèverait pas l’avis défavorable émis par la Direction de l’Environnement et la commission interministérielle qui a visité la parcelle de terrain », a raconté M. Zouaoui.

« J’ai demandé à madame la ministre de m’imposer un cahier des charges que je respecterai, elle était d’accord mais ça n’a pas été fait », explique l’investisseur.

« Ils ne bloquent que les projets légaux et les entrepreneurs qui respectent la loi, ceux qui pillent le foncier, ils ne les dérangent pas, il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé sur le terrain qui m’a été cédé et sur les terrains voisins », s’insurge Zouaoui Hellal qui a vu son terrain squatté alors que les terrains voisins du sien ont été pillés et recouverts de maisons et de villas depuis des années et en toute impunité.

« Je suis fils de chahid, mon père est mort pour l’Algérie et même si j’ai vécu en France, où j’avais une situation solide, je suis revenu pour investir dans mon pays mais on me bloque, on m’empêche de travailler », ajoute l’investisseur pour qui ce blocage est « des plus absurdes ».

Le blocage absurde du projet de Zouaoui Hellal comme les sept autres ne cause pas de tort qu’aux investisseurs mais à toute la commune où on ne trouve que très peu d’établissements touristiques dignes de ce nom alors que le tourisme est le seul domaine de développement possible.

En plus de freiner le développement de la région, le « sabotage des projets touristiques » comme l’ont décrit nos interlocuteurs laisse les parcelles concédées aux investisseurs exposées au pillage et à la dégradation. Nombre de ces terrains situés sur des sites enchanteurs sont transformés en décharges, en parkings sauvages alors que d’autres sont tout simplement pillés par des squatteurs qui y construisent des villas et, comble de l’ironie, des auberges et des hôtels illicites.

 

Dégradation d’un terrain concédé par le Calpiref à un investisseur bloqué


 

Des entrepreneurs piégés et une wilaya bloquée de toute part

M. Zouaoui s’étonne que « des services de la wilaya accordent un projet, que le Calpiref concède un terrain et qu’un autre service, de la même wilaya, à savoir l’Environnement bloque le même projet ». Pour lui, « on dirait que chaque partie relève d’un État indépendant ».

La prise de la concession a nécessité de grandes dépenses par les investisseurs qui, comme M. Zouaoui, se sentent piégés par les différents services de la wilaya.

L’investisseur a dû payer la première tranche ainsi que la première année pour pouvoir prendre possession du terrain et lancer les travaux et il se retrouve aujourd’hui bloqué, sans recours possible.

Le maire qui déplore le blocage de pas moins de 8 projets touristiques d’envergure affirme que sa commune n’est pas la seule touchée mais que des projets similaires sont actuellement bloqués, sous les mêmes prétextes aussi bien sur la côte ouest que sur la côte est de la wilaya.

Le blocage de projets touristiques sur la côte vient s’ajouter au blocage, au gel ou à l’annulation pure et simple de nombreux autres projets, tel que le CET de Sidi Boudrahem, l’usine de trituration de graines oléagineuses de Cevital, le projet d’aménagement de la forêt urbaine de Sidi M’hammed, le projet du nouveau centre hospitalo-universitaire ou encore le projet de tramway, passé à la trappe et celui du téléphérique qui a connu le même sort.

Tous ces blocages qui ne peuvent entièrement être expliqués par les restrictions budgétaires font que « bloquée » est le terme qui convient le mieux pour décrire la wilaya de Bejaia.

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