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Canada : quand le Premier ministre du Québec fait le jeu des islamophobes

Une fois n’est pas coutume, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, somme les musulmans de la province – ils sont un peu plus de 300 000 – à se dissocier sans équivoque des attaques terroristes perpétrées au nom de l’islam. Philippe Couillard réagissait à l’attaque au couteau contre un policier américain à l’aéroport de Flint (Michigan) perpétrée, la semaine dernière, par un Montréalais d’origine tunisienne.

Pour le responsable québécois, on ne peut pas « dissocier cet acte-là de la version pervertie de l’islam radical que certains dans cette communauté religieuse font circuler. Il faut que ce soit dit très, très, très fortement. Il faut que ce soit dit avec force », a-t-il insisté lors d’un point de presse.

Une déclaration « raciste »

Même s’il a pris le soin de mettre en garde contre la stigmatisation de la communauté musulmane à partir de cette affaire, Philippe Couillard a ajouté : « Malheureusement, on ne pouvait pas déconnecter ce genre d’événements de l’islam en général ».

Il n’a pas fallu plus pour que la polémique s’installe au Québec. La province vit au rythme des débats autour de l’islam depuis déjà une dizaine d’années. Le politologue Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes de Toronto, a qualifié la déclaration de Philippe Couillard sur l’islam de « raciste ». « C’est une nouvelle étape franchie dans la course à l’islamophobie au Québec et un coup de pousse au populisme », a-t-il affirmé.

Miloud Chennoufi n’est pas le seul à être scandalisé. L’imam Hassan Guillet rendu célèbre par son sermon qui avait fait le tour de la planète au lendemain de l’attentat contre la mosquée de Québec, le 29 janvier dernier, ne cache pas sa déception. Celui qui considérait l’assaillant de la mosquée de Québec, un Québécois de souche, comme la septième victime de l’attaque, victime de la haine, a expliqué dans les médias locaux : « C’est un problème complexe. Venir dire à de pauvres citoyens comme moi ou mes collègues que c’est notre responsabilité, je trouve que c’est injuste et inhumain. On a une responsabilité de dénoncer le terrorisme comme tous les citoyens. Mettez-moi à la tête de la police, je vais voir ce que je peux faire de plus ».

Mais ce n’est pas tout le monde qui partage cette approche. Le professeur Noomane Raboudi de l’université d’Ottawa estime que « Couillard dit tout haut ce qu’une majorité de musulmans pensent tout bas », dans une tribune dans le journal Le Devoir.

« Il est grand temps que nous nous remettions en question »

Pour ce professeur d’origine tunisienne, le Premier ministre québécois « dit ce que disent la plupart des intellectuels réformistes musulmans depuis des décennies, c’est-à-dire depuis que l’islamisme s’est imposé comme acteur sociopolitique dans toutes les vies politiques des pays musulmans, mais aussi en Occident ».

« Sans minimiser l’effet des politiques occidentales sur les injustices qui touchent l’espace de l’islam partout dans le monde, il est grand temps que nous nous remettions en question et que nous cessions d’accuser constamment les autres pour les malheurs qui nous frappent… L’islam a aujourd’hui besoin d’être réformé. Qui pourrait lancer ce projet de réforme ? Qui, à part nous autres, les musulmans, pourrait le faire ? », ajoute-t-il.

Cette déclaration partagée des centaines de fois sur les médias sociaux a fait réagir le politologue Miloud Chennoufi. « Qui a mandaté ce Monsieur pour parler au nom de tous les musulmans ? De tous les intellectuels musulmans ? La haine de soi et l’esprit du colonisé, voilà de quoi il s’agit », affirme-t-il. Avant d’ajouter : « Ceux qui exigent la réforme de l’islam ignorent totalement l’histoire des efforts de réforme (Arkoun, Nasr Hamid Abou Zaid, Shahrour, Mernissi, etc). Il en existe toutes sortes aujourd’hui. Sans compter celles qui remontent aussi loin que le XIXe siècle. Si au moins il avait reconnu cela et appelé à un approfondissement ».

« Il est important de le reconnaître pour ne pas tomber dans le piège du populisme et de l’islamophobie. Quant à l’islamisme, en tant que mouvement doctrinaire, sectaire, toujours potentiellement violent à cause de l’utopie de son projet, il ne peut en aucun être considéré comme réformateur », explique Miloud Chennoufi.

Des appels « douteux » à la réforme

Le politologue trouve douteux ce type d’appels à la réforme qui est « juste une figure rhétorique pour dire que l’islam est impossible à réformer. Voilà pourquoi, dans cette logique, il est impératif d’ignorer les efforts de réforme. Un slogan commun à tous les mouvement d’extrême droite en Occident ».

Sur l’échiquier politique québécois, de telles déclarations sur l’islam sont habituellement entendues du côté des partis de droite ou des proches du Parti québécois, une formation indépendantiste qui a été plusieurs fois au pouvoir. Ce parti historiquement progressiste a amorcé un virage identitaire depuis quelques années et confié la gestion de la diversité à des personnalités pro-sionistes et proches du MAK (mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie).

Aux dernières élections, le parti du Premier ministre avait battu le Parti québécois sur le terrain de l’inclusion, entre autres. Ce dernier avait mené campagne pour la laïcité à travers un projet de « charte des valeurs québécoises » et dont l’une des mesures phares était l’interdiction du voile dans la fonction publique – une charte qui avait ravi les islamophobes de la province.

Contrairement à la France, en Amérique du Nord, il n’est pas mal vu d’appartenir à une communauté, mais pour le Québec le sujet est délicat puisque la majorité francophone est elle-même une minorité dans un océan anglophone. Elle reste frileuse à toute manifestation ou émergence d’une autre culture sur son territoire. Quant aux musulmans du Québec, ils sont encore au stade d’une représentation folklorique.

La proximité linguistique avec la France fait que les mêmes débats se retrouvent, parfois sans raison, dans l’espace public québécois (Burkini et autres…).  Des observateurs vont jusqu’à dire que quand il pleut à Paris, certains ouvrent leur parapluie à Montréal.

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