Société

Caricatures, Islam et musulmans en France : entretien avec Ghaleb Bencheikh

L’islamologue et président de la Fondation de l’Islam de France, Ghaleb Bencheikh, évoque dans cet entretien les réactions suscitées dans le monde musulman par la publication de caricatures du Prophète et la position du président français sur le sujet. Il aborde aussi d’autres questions liées à la place de l’Islam et des musulmans en France. Adepte d’un islam modéré et libéral, il plaide pour une meilleure explication et préconise de montrer toute la mansuétude et la magnanimité de l’enseignement prophétique.

La France fait face à la colère d’une partie du monde musulman. Que faut-il faire pour désamorcer la crise ?

A mon avis, il ne reste que l’explication. Je ne suis pas porte-parole de la présidence française, seulement, mais au niveau de la Fondation de l’Islam de France, nous essayons de procéder par l’éclaircissement et l’explication. Il faut savoir qu’en France, on a une tradition désormais séculaire de caricature et de liberté d’expression, un corollaire des libertés fondamentales. Un peu à la manière du premier amendement de la constitution des États-Unis, la liberté d’expression en France n’est pas bordée, si ce n’est que par la responsabilité éthique de celui qui l’exerce. S’il a comme volonté de ne pas blesser le sacré d’autrui, il se retiendra. S’il veut aller jusqu’à ce que lui autorise la liberté d’expression, quitte à blesser autrui, avec un manquement au devoir de fraternité et d’amitié civique, il n’y a rien d’autre à faire que de saisir les tribunaux, c’est la seule manière civilisée d’agir. Il se trouve aussi que, le plus souvent, les plaignants sont déboutés parce que les juges estiment qu’il n’y a pas lieu de brider la liberté d’expression. Il appartient donc aux musulmans de France de se montrer plus intelligents et de faire d’une faiblesse, un levier pour une force. Il faut montrer la mansuétude, la magnanimité et la patience enseignée déjà par le Prophète de l’Islam.  On oublie que, en 619, particulièrement et pas uniquement, qu’on appelle l’année de la tristesse (perte de son oncle, de son épouse, l’interruption de la révélation), le Prophète part à Taif où il a été mal accueilli. Lapidé à coups de pierres, sa mâchoire fracassée, le visage ensanglanté et il ne rien dit d’autre que : « Ô mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il reste aux musulmans de France de saisir ces occasions pour montrer la grandeur et la longanimité de notre propre Tradition et de l’enseignement prophétique.

Vous parlez des musulmans de France, et pour les autres, à travers le monde ?

A travers le monde, je constate que les musulmans, qui sont dans des contextes différents, ne comprennent pas cette notion de liberté d’expression. Je perçois leur émotion sincère, mais ce n’est pas en insultant ou en brûlant des drapeaux qu’on rendra justice au Prophète. Les appels au boycott sont pour l’instant plutôt à la marge, mais il faut aussi faire attention à la manipulation et à l’instrumentalisation politique pour des raisons internes. Certains partis islamistes, par le biais de leurs porte-paroles, sont dans la surenchère. Je ne les ai pas entendus appeler au boycott des produits chinois eu égard aux persécutions dont sont victimes les Ouïgours. Il faut quand même un peu de cohérence. Nous traversons encore une séquence malheureuse. C’est une convulsion paroxystique de la crise qui secoue le monde musulman. Il est temps d’en sortir par le haut et par la sagesse.

On vous a entendu dire qu’il faut atteindre une certaine maturité pour ne pas se laisser choquer par une caricature…

Oui, il est temps d’atteindre même deux choses : une maturité psychologique et surtout une élévation spirituelle pour ne pas être offensé par une caricature. Si on avait fait preuve d’indifférence en son temps, nous n’aurions pas prêté le flanc aux provocateurs et les haineux qui sont mus par leurs ressentiments et la détestation des musulmans. C’est la réaction de 2005-2006, qui était celle de l’hystérisation, qui a provoqué l’engrenage.

Certains avancent que ce ne sont pas les caricatures proprement dites qui ont suscité toutes ces réactions, mais le « je ne renonce pas » du président Macron…

Encore une fois, je ne suis pas le porte-parole de l’Elysée. Quand il a dit « nous ne renoncerons pas aux caricatures », nous avons compris qu’il s’agissait des caricatures d’une manière indéfinie. N’oublions pas qu’il y a une longue tradition de caricature. A mon avis, il appartient au président Macron et à ses conseillers de déminer en expliquant que ce n’est pas le Prophète de l’Islam qui est visé dans son discours. Certains vont dire, et à juste raison, qu’on voit les caricatures placardées en grand format sur les murs de certaines mairies. Oui c’est navrant voire affligeant, mais les collectivités locales ne sont pas l’État français. Donc c’est un travail d’explication, de déconstruction et de déminage qu’il faut mener pour sortir, encore une fois, par le haut de cette crise.

Parallèlement à la montée de l’extrémisme religieux, il y a aussi celle du courant xénophobe. Peut-on dire que la communauté musulmane est prise en tenaille ?

Quand les choses sont complexes, il faut savoir séparer les paramètres et faire preuve de froideur d’esprit. Une bonne partie de la société française a glissé vers la droite conservatrice, voire vers l’extrême-droite. Nicolas Sarkozy par exemple a voulu caresser les bas instincts d’un électorat, malheureusement, avec le discours sur l’identité nationale, et les choses se sont corsées depuis lors. Entretemps, du côté de l’islamisme radical, il y avait une déferlante obscurantiste et meurtrière. N’oublions pas les attentats qui sont passés par là. Il y a aussi le triomphe du discours idéologique qui sévit actuellement sur certaines chaînes d’information, par le discours de quelques rhéteurs de piètre qualité oratoire, condamnés par la justice française. C’est la fameuse « zemmourisation » des esprits. Donc le politique s’est trouvé dans une situation où l’on attendait de sa part une réaction ferme.

La composante islamique de la nation, elle-même, se trouve prise en tenailles entre la mâchoire de l’extrémisme religieux et le discours suprémaciste et identitariste de l’extrême-droite. Et si on élargit au-delà de la composante islamique, la société française est traumatisée. Elle est dans une situation de résilience. Chaque attentat rouvre les blessures, ce qui explique aussi, pour la classe politique, de vouloir rassurer en se montrant ferme. Les gouvernements, quels qu’ils soient, sont composés d’hommes et de femmes et réagissent aussi sous le coup de l’émotion, là où l’on demande plutôt de la froideur d’esprit et de la distanciation.

Avant cette affaire des caricatures, on a beaucoup parlé de communautarisme musulman, voire de séparatisme…

La sémantique est importante. Le désordre lexical et l’approximation du vocabulaire ajoutent à la confusion.  D’abord, on a longuement parlé de communautarisme, puis le glissement se fait vers les séparatismes au pluriel, qui est ensuite devenu singulier, et enfin le projet a changé d’appellation pour devenir la loi de consolidation du principe de laïcité, et certains veulent ajouter « et des valeurs républicaines ».

Aussi étonnant que cela puisse l’être, il n’y a pas de communautarisme musulman en France. S’il s’agit des accoutrements improbables, des comportements inacceptables, des discours intolérables, oui, cela existe et ça fait beaucoup de mal aux Français musulmans eux-mêmes et au reste des Français. Mais la communauté musulmane est la plus désorganisée, la plus désunie et elle n’est pas communautariste au sens qu’on entend, alors que d’autres types de communautarismes existent bel et bien dans la République. Donc du coup, on a compris que ce n’est pas le bon mot qu’il faut utiliser et on est passé au séparatisme. Mais même ce terme commence à poser problème, parce qu’on a parlé longtemps de séparatisme de territoire. Il y avait le séparatisme breton, corse, basque… En réalité, il y a des individus mus par une idéologie salafiste qui pensent que les lois religieuses priment les lois de la République. Ils ne reconnaissent pas la loi fondamentale qu’est la Constitution. Alors, pouvoir consolider le principe de laïcité, oui. N’oublions pas que la loi de 1905 n’est pas une loi de laïcité mais une loi de Séparation, la nuance est de taille. S’il faut elle-même l’amender, pourquoi pas, s’il faut une autre, pourquoi pas aussi. Simplement, il faut qu’on sache de quoi on parle au juste.

Qu’est-ce qu’il faut selon vous pour structurer l’Islam en France ?

Il faut d’abord dire qu’on a un paradoxe qu’il faut rompre : on demande à l’État français de ne pas se mêler de l’organisation des cultes, en même temps on s’accommode de l’ingérence de puissances étrangères autocratiques. Même si cela paraît irréalisable pour l’instant, je pense qu’il faut que de l’intérieur de la composante islamique, on suscite l’adhésion autour d’hommes et de femmes probes, intègres, sérieux et ayant une connaissance fine de la question religieuse, de la bonne communication, de la liberté de ton et de parole et qui jouissent du respect des fidèles musulmans, afin d’être les interlocuteurs privilégiés des pouvoirs publics et en finir par exemple avec la présidence tournante du CFCM. Un coup on fait plaisir au Maroc, un coup à l’Algérie ou à la Turquie. Cela explique la désaffection de la jeunesse musulmane qui est restée comme une proie facile à des sermonnaires et des prédicateurs qui viennent de l’étranger.

A un moment donné, il faut comprendre que l’État français, ne serait-ce que pour sa souveraineté, aplanisse ces difficultés et résolve ces problèmes. La composante islamique de France est essentiellement sunnite, or il n’y a pas de clergé chez les sunnites qui ont toujours été représentés d’un point de vue religieux par un collège d’ulémas qu’on appelle « ceux qui savent lier et délier », sous-entendu les questions épineuses. De nos jours, on n’a pas « ceux qui savent lier et délier », et bien, que l’on suscite par la connaissance et la maîtrise théologique, des hommes et des femmes qui aient aussi la volonté de parler avec compétence de ces problématiques. Pour l’instant, nous n’en voyons pas, ce qui explique la détresse des fidèles musulmans.

La complexité de la situation actuelle ne découle-t-elle pas aussi d’autres considérations, comme la marginalisation d’une bonne partie de la population d’origine immigrée par exemple ?

Oui, la situation est complexe. Il y a une condensation multidimensionnelle et plurifactorielle qui explique pourquoi on est arrivé à cette situation. Il y a dans cette sédimentation d’analyses et de grilles de lectures, d’abord l’approche sociologisante, il y a la lecture politique, les rapports internationaux dans la géostratégie, il y a l’approche psychanalytique, il y a encore une autre lecture millénariste, apocalyptique, nihiliste et je rajoute deux autres qui sont de la plus haute importance, c’est la lecture théologique et la lecture culturelle. Il faut savoir que chacune de ces approches a sa pertinence propre, mais aucune d’elles n’épuise à elle seule le sujet. Le drame qu’on voit sur les plateaux de télévision, c’est qu’on mélange l’ensemble, ce qui n’aide pas à la lisibilité ni à la compréhension de la crise de l’islamisme politique et son corollaire l’extrémisme djihadiste violent. Si on prend l’approche sociologisante, oui, une bonne frange de la composante islamique de la nation se trouve être prolétarisée, marginalisée, défavorisée, même déscolarisée. Et l’on assiste à une réislamisation de néophytes telle une revendication politico-identitaire. Il faut travailler là-dessus bien entendu. Si je vais à la strate psychanalytique, l’absence de repères, le manque d’autorité du père, les failles identitaires, le fait de colmater les fêlures morales et identitaires. Parce que la citoyenneté leur a été déniée, ils ont été sensibles au discours de ceux qui viennent leur dire « vous avez une autre appartenance, une autre identité, une autre citoyenneté supranationale » qui est la donne religieuse. Pour la strate théologique, malheureusement, la pensée islamique est en crise. Donc il faut appeler à sa refondation pour entreprendre les différents chantiers titanesques que sont ceux des libertés fondamentales, la liberté de conscience, de ne pas criminaliser l’apostasie, de passer au chantier de l’égalité ontologique et juridique entre les êtres humains par-delà le genre ou les options métaphysiques, de désacraliser la violence, et surtout de séparer le champ du savoir et de la connaissance par rapport à celui de la révélation et de la croyance. Il faut donner de la liberté, de l’autonomie aux sujets musulmans pour qu’ils ne soient pas soumis à la pression communautaire.

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