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Des quatre coins d’Algérie, les témoignages affluent. On semble se diriger vers la moisson du siècle. Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, et le ministre de l’Agriculture Yacine Oualid s’attendent à une « moisson qualitative » de céréales cette saison.
La raison ? Des pluies hivernales comme jamais vu. Même à l’ouest du pays où les agriculteurs commençaient à désespérer de pouvoir cultiver du blé. Une culture qui devrait-elle éternellement dépendre de la pluie ?
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Lors d’un entretien accordé au quotidien Horizon, le 30 mars dernier, Abdelghani Benali, le secrétaire général du Conseil interprofessionnel de la filière céréales (CNIFC) témoignait : « C’est une année agricole exceptionnelle surtout concernant les régions ouest du pays après plusieurs années de sécheresse ».
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À la télévision nationale, un agriculteur témoigne : « nous n’avons pas vu de telles pluies depuis une vingtaine d’années » et prend à témoin son interlocuteur : « regardez la couleur du blé, un vert qui tend vers le bleu. C’est un signe de vigueur ».
À M’sila, fin mars, un agriculteur disait espérer atteindre un rendement de 50 quintaux en orge.
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Fort soutien des pouvoirs publics
Au-delà des pluies abondantes, les agriculteurs ont pu compter sur le soutien des pouvoirs publics : subventions accordées aux semences, engrais, matériel agricole, prix avantageux à la production et même des prêts avec report de remboursement en cas de sécheresse.
Sans ces reports, certains agriculteurs n’auraient pu semer à l’automne 2025. Cependant, l’augmentation des rendements reste un défi ; récemment, le ministre de l’Agriculture rappelait l’objectif de passer de 17 à 30 quintaux de blé à l’hectare.
À l’étranger, des pays sont arrivés à des hausses de rendement malgré un climat difficile. Dans les plaines semi-arides du Kansas aux États-Unis, à partir de 1880, l’introduction de la variété Turkey Red a permis de développer la culture du blé. Mais soulignait en 1977 le géographe Jean-Paul Charvet, qu’il avait fallu attendre les années 1960-70 pour que les progrès de l’agronomie assurent des rendements moins dépendants du niveau des pluies.
En Algérie, la question préoccupe tous les spécialistes. Pour un agronome algérien installé à Montpellier : « Il est quasiment difficile d’accroître les surfaces dans le nord. Accroître d’un million d’hectares dans le sud exige des moyens assez considérables (mobilisation de l’eau, matériels, disponibilité de terres et d’intrants faute d’une fertilité naturelle…). L’on produit actuellement au maximum 10 % de notre blé dans le sud. Peut-on produire l’équivalent de 7 à 9 millions de tonnes même dans le moyen ou long terme ? ». L’expert semble en douter.
Pour sa part, sur la Radio algérienne, l’enseignant chercheur Ali Daoudi de l’École nationale supérieure d’agronomie (ENSA) d’El Harrach estime qu’il s’agit de « mettre le paquet » et que les efforts doivent avant tout contribuer à réduire le niveau des importations.
La particularité en Algérie est qu’un tiers des surfaces en céréales sont utilisées pour nourrir le cheptel ovin à travers la culture de l’orge.
« Tous n’ont pas semé »
Augmenter les surfaces cultivées en blé reste donc un défi. Abdelghani Benali regrette ainsi que pour la saison en cours les superficies emblavées n’aient pas suivi. Il estime qu’on aurait pu atteindre jusqu’à un million d’hectares. La cause ? La crainte de la sécheresse.
« Personne ne savait que nous aurions une année aussi favorable [du point de vue météo] », indique Benali. Il poursuit : « même les agriculteurs regrettent de ne pas avoir semé plus de terre. Cependant, le Centre et l’Est du pays ont bénéficié cette année de plus de superficies par rapport à l’année passée ».
La peur de sécheresses en automne au moment des semis reste un fort handicap et se traduit par des quintaux de blé perdus.
Si actuellement la couleur verte est dominante dans les champs, cet optimisme doit cependant être tempéré. Un mois d’avril trop chaud pourrait tout compromettre. Dans les prochains jours, la météo annonce des températures de 23°C à Tiaret.
Dans les années 2010, en partenariat avec le Centre international de recherche agricole dans les zones arides (ICARDA), l’Institut technique des grandes cultures (ITGC) a tenté de développer les techniques d’adaptation au stress hydrique sans que cet axe ne soit par la suite poursuivi.
Jean-Paul Charvet fait remarquer qu’au Kansas, « les techniques agronomiques (strip cropping, mulching…) tiennent davantage compte aujourd’hui de la présence d’un environnement fragile » et ont permis la progression des rendements.
En Australie, le Grains Research and Development Corporation (GRDC), cet organisme de recherche au service des agriculteurs, assure être arrivé à gagner l’équivalent de 75 mm de pluie avec ce type d’approche, de quoi gagner 3 à 4 semaines de résistance du blé en cas d’absence de pluie.
Ces techniques nouvelles de dry-farming (arido-culture) restent peu connues en Algérie où les outils les plus utilisés restent la charrue et le cover-crop.
Il y a deux ans, dans un document destiné aux services agricoles, l’ENSA d’El Harrach soulignait l’importance du roulage juste après semis. Un geste qui améliore de 30 % la germination mais ignoré de la majorité des agriculteurs algériens.
Dès 2007, l’agronome Michel Raunet, spécialisé dans les systèmes de culture pour les pays du Sud, notait l’importance d’associations paysannes qui « sont habituellement les vecteurs de la diffusion des innovations ».
Sans ces techniques spécifiques contre le risque de dessèchement du sol, l’utilisation de semences certifiées, d’engrais et toujours plus de matériel agricole ne saurait suffire à maintenir le potentiel permis par les dernières pluies hivernales.