search-form-close

Confessions d’un officier du plus secret service du MALG

Chronique livresque. On dirait que Mohamed Lemkami, officier du plus secret des services du MALG, le fameux service spécial S4, ne s’est tu hier que pour mieux se répandre aujourd’hui. Pas pour livrer des secrets, pour ça on peut lui faire confiance, mais pour dresser, par petites touches surprenantes, parfois désopilantes, le portrait d’une génération qui a combattu pour l’indépendance et qu’on retrouve aux commandes d’une Algérie libérée qui faisait ses premiers pas.

On la voit cette génération, on la fréquente même, on s’étonne des manies des uns, de la brutalité des autres, de la petitesse de certains et de la grandeur de quelques-uns. A ma connaissance, jamais récit n’est allé aussi loin dans la franchise, et quelle franchise !, si bien que parfois on a même droit à des détails qui ne sentent pas bon. Comme les pets de certains compagnons, ou l’odeur d’ail d’autres. A se tordre de rire.

Si la vérité est amère, ce livre en a le goût. Amer sans amertume. Jouissif, écrit à la diable, d’une rare truculence, il nous donne envie de connaitre Lemkami, ce guide unique, qui nous prend par la main pour nous montrer les hommes tels qu’ils étaient pendant la guerre et tels qu’ils étaient devenus après avec l’air de nous dire : « La vie est une comédie, à vous d’en faire ce que vous voulez : du drame ou du mélo ou les deux entremêlés. Mais ne vous laissez jamais marcher sur les pieds. »

Quand Boussouf gifle Boumediène

Faisant l’impasse sur sa jeunesse sur laquelle il s’étend longuement. Elle ressemble à celle de millions d’Algériens modestes. Loin du fils du pauvre. Avec cette différence, c’est qu’il sera, lui, bachelier. Un exploit à l’époque. L’enfant de Khemis, dans la région de Tlemcen, sera affecté comme instituteur stagiaire à Zoudj Beghal, pas loin des frontières marocaines.

Sans avoir encore rejoint les rangs de l’ALN, il était souvent en mission secrète à Oujda, Maghnia et Tlemcen. Un jour, invité à diner, il rencontra une vieille connaissance, Si Lahbib, et un jeune très blond, mutique aux yeux perçants, qu’il avait pris pour un légionnaire allemand. C’est ce soir qu’il découvrit que Si Lahbib n’était pas qu’un simple taleb étudiant le Coran à la grande mosquée de Khemis, mais l’un des chefs de la Révolution, Si Mabrouk en personne, de son vrai nom Boussouf Abdelhafid.

Quelques jours plus tard, il céda sa chambre à l’école où il était instituteur à Boussouf accompagné du légionnaire allemand qui n’était autre que…Boumediène. Il fut alors témoin d’une scène humiliante pour le terrible colonel qui dirigea l’Algérie d’un froncement de sourcils. « Je n’avais jamais rien entendu de ce qui se passait dans cette chambre, sauf un matin de bonne heure. Je venais de préparer le café et de le déposer devant la porte de la chambre comme d’habitude. En le faisant entrer, Si Mabrouk avait oublié de refermer la porte à clé comme il le faisait régulièrement. Elle était restée entrouverte. De la cuisine, j’entendais uniquement la voix de Si mabrouk qui semblait très en colère contre son compagnon. Il l’avait apparemment giflé et traité de tout. »

Terrible humiliation qui nous renseigne sur la brutalité de Boussouf et la maitrise de soi de Boumediène qui se vengera à sa manière d’animal à sang froid: il écartera son mentor du pouvoir à l’indépendance.

De Boussouf, Lemkami ne dira pas un mot de trop. Bien au contraire, selon lui c’était un homme de rigueur, de devoir, de discipline et d’organisation qui a créée de toutes pièces Boumediène dont le portrait est tout en contraste, comme on le verra plus loin. La question que pourrait se poser tout lecteur curieux sur l’énigme de l’ascension fulgurante à l’ALN de Boumediène, Lemkami la posera à l’indépendance à Boussouf : « Pourquoi tout au début de 1955 et dès leur arrivée au maquis, avait-il donné une grande responsabilité à Boumediène en tant que Contrôleur Général de l’ex-Zone V de l’Oranie en accord avec Larbi Ben M’Hidi alors que les trois autres compagnons du yacht de la princesse Dina n’étaient relégués qu’à des responsabilités subalternes ? » Oui, pourquoi lui et pas les autres ? Qu’avait-il de plus qu’eux ?

La réponse de Boussouf explique bien des choses : « Seul Boumediène avait une recommandation personnelle de Ben Bella, qui était alors l’un des premiers dirigeants de la Révolution du 1er Novembre. » Sans doute la recommandation a son importance, mais sans doute aussi Boumediene a-t-il laissé entrevoir d’autres qualités qui faisaient de lui un élément sur lequel Boussouf pouvait compter. La pâte était là. Il lui suffisait de la pétrir. On a vu que c’est à coups de gifles et de réprimandes que Boussouf la pétrissait. C’était sa manière de former ce qui allait le réformer.

En attendant, dans les maquis, « Boumediène fumait et buvait du café sans arrêt et aimait discuter toute la nuit, mais dormait toute la journée. (…) S’adressant à chacun d’entre nous et à tour de rôle, Boumediène avait posé la question de savoir à quoi chacun d’entre nous pensait quand il mettait sa tête sur l’oreiller avant de s’endormir. Chacun avait sa réponse (…) Toutes nos réponses n’avaient apparemment pas satisfait Boumediène. Il avait alors développé un véritable scénario : l’Algérie allait avoir bientôt 10 millions d’habitants. Si chaque Algérien, avant de s’endormir chaque soir, pensait à un même thème et que la guerre de libération allait durer au moins 10 années, au lendemain de l’indépendance, les Algériens seraient regroupés en fonction du thème qu’ils avaient imaginé, développé et muri durant 10 ans. Chaque groupe établirait une synthèse consensuelle. L’ensemble des synthèses constituerait la politique de l’Algérie souveraine. »

L’auteur ajoutera que ce projet cogité dans les maquis se concrétisera par la Charte nationale 18 ans plus tard. Conclusion de Lemkami : « Donc dès cette période, Si Boumediène avait un projet : le pouvoir. Il avait besoin d’un projet : ce sera la fameuse « charte nationale ».

Avoir une ambition masquée, une vision, un projet, telles ont été les qualités qui ont fait de Boumediène le patron de l’armée avant d’être celui du pays. C’est un redoutable joueur d’échec qui calcule tout. On comprend ici que si Boussouf lui a donné un coup de pouce, il portait en lui toutes les qualités d’un leader.

Boumediene et le mal (MALG)

Au maquis de la Wilaya V, Lemkami croisera la route d’un héros de passage : Abane Ramdane. A propos de la traversée du barrage frontalier du côté de Boubekeur ou Lemkami devait prendre en charge Abane et Saad Dahlab, il entendit l’impétueux chef kabyle traité les Oranais de froussards ! Lemkami ne pouvait pas laisser pareille insulte sans réponse. Dispute. C’est Dahlab qui réconciliera les deux moudjahine à coups de blague. Abane offrira son arme de poing chromé Largo à Lemkami. Dans cette anecdote on retrouve tout Abane résumé : langue blessante et cœur d’or.

En 1957, à l’issue de la réunion de tous les capitaines chefs de zone de la wilaya V, Boumediène succédera à Boussouf devenu membre titulaire du CCE (Comité de Coordination et d’Exécution), organe central de la direction du FLN qui sera remplacé en 1958 par le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne). En 1959, en raison de relations tendues avec son chef direct, un ancien d’Indochine, Lemkami alias Abbes se fait muter au service de renseignement en liaisons de la wilaya V grâce au colonel Lotfi alors patron de cette wilaya à la place de Boumediène qui a été désigné à la tête du COM-Ouest (Commandement des opérations Militaires de l’Ouest).

Affecté dans la SAP (section de l’Action de Propagande), puis quelques semaines plus tard, le voilà à la SMG (Section Militaire Générale) dirigée par « un jeune, grand de taille et avec un long nez ». Ce jeune s’appelle Kasdi Merbah. Chargé par Boumediène de régler un différend en Zone 8 entre le commandant Farradji, membre du commandement général de la wilaya V et le capitaine Abdelghani (Mohamed Ben Ahmed), il nous dresse un portrait haut en couleur de ce dernier: « Abdelghani était un maniaque connu par tout le monde dans sa façon de s’habiller (…) Il se rasait de près tous les matins, cirait ses bottes, portait une cravate comme s’il allait à une réception officielle (…) Il dormait toujours sous une moustiquaire. Cette manie désespérait Farradji, un homme très traditionnaliste avec son côté fermé et intransigeant, mais courageux et brave. Il le qualifiait de « soldat parfumé ». Dans la base du MALG l’esprit était sain, et « la vie dure voire insupportable » : bouffe infecte, punaises, scorpions aux aguets, chaleur, manque de sommeil à cause de la rigidité des horaires, ennui…

Le voilà directeur-adjoint du fameux Service Spécial S4, le dernier né des services et le plus secret à tel point que « beaucoup de cadres des services du MALG avaient ignoré et ignorent encore à ce jour son existence. » Le mot d’ordre de Boussouf entourant ce service a été : ni vu, ni connu, ni entendu. Le secret le plus total. Ce service avait une double mission : faire passer les armes aux différentes wilayas dans les délais les plus rapides d’une part et « décharger Boussouf de certains réseaux très importants de renseignement et de liaison qu’il avait toujours gérés personnellement. » d’autre part. C’est Lemkami lui-même qui aura à gérer cette partie dont certains réseaux étaient implantés en France, en Espagne et au Maroc.

Rendant hommage à Boussouf, il témoignera de sa qualité d’homme à principe et de rigueur, de militant convaincu de la cause nationale ainsi que de sa vision au service de la future Algérie indépendante : « Après sa mort un certain 31 décembre 1980, il serait injuste à présent de lui imputer des velléités de prise de pouvoir à l’indépendance du pays sans lui permettre de se défendre. Si c’était le cas, il n’aurait jamais permis à d’autres que tout le monde connait, de devenir ce qu’ils étaient devenu. » Boumediène en premier évidemment. Boumediène qui avait l’habitude d’interpeller les moudjahidine par la même expression : « Oh Les arabes ! » avait ajouté une autre phrase lourde de sens : « comment se porte le mal ? » Comprendre le MALG.

Lemkami n’avait pas besoin de dessins pour comprendre qu’il y avait de l’eau dans le gaz entre Boussouf et son ex-adjoint Boumediene devenu le patron de l’état-major. La confirmation lui viendra d’une rencontre fortuite avec Boumediène et son staff dans un café de Rabat. Il fut invité à s’assoir par Boumediene qui le bombarda de questions sur le MALG. Lemkami, forte tête et enfant de la balle, ne donna aucune information. C’est alors que Boumediene lui demanda devant son staff : quand est-ce qu’il allait rejoindre sa mère l’ALN ? Il lui répondit du tac au tac qu’il ne l’avait jamais quitté. Lemkami a compris que pour Boumediène le MALG était une entité différente de l’ALN, donc une entité en laquelle il ne pouvait avoir tout à fait confiance. Pour lui le MALG, c’est le mal, c’est Boussouf.

Ingrat Boumediène? L’histoire nous l’explique. Pour régner, il faut d’abord s’affranchir de son maitre. César ne peut souffrir son bienfaiteur.

En fermant le chapitre sur sa période d’agent de l’ombre, Lemkami ne manque pas de poser, tête haute et avec défi, quelques questions dont il avait les réponses : « Au fait qui avait fait fonctionner la radio et la télévision algérienne après la désertion des techniciens français ? qui avait pris en main le système des transmissions nationales et du chiffe au niveau des nouvelles institutions de l’Etat : la présidence de la république, la défense nationale, le ministère de l’Intérieur et ses démembrements, le ministère des affaires étrangères ? Qui avait pris en main les services dde sécurité de l’armée et de la police ? Qui avait organisé les services des douanes nationales, etc… » Pour finir, il dira que les hommes de l’ombre n’avaient jamais pensé à un problème de pouvoir. Il a raison Lemkami. Avec cette nuance : ils ne pensaient pas au pouvoir parce qu’ils étaient le Vrai pouvoir.

La leçon à « Hamid La science », ministre de la Planification

Dans la deuxième partie, concernant l’indépendance, Lemkami nous raconte avec truculence, ses tribulations dans cette nouvelle Agérie où l’opportunisme et le clientélisme l’emportaient sur le mérite et le patriotisme. La lecture vaut le détour pour tout lecteur qui souhaiterait apprendre comment les révolutionnaires finissent en fonctionnaires avachis et comment les coups tordus ont commencé à pleuvoir et comment les commissions financières ont commencé à fleurir. Nous étions partis du mauvais pied.

Heureusement que des hommes comme Mohamed Lemkami ont sauvé ce qui pouvait l’être en ne transigeant jamais sur les principes, se permettant le luxe d’engueuler quelques ministre dont Mahroug et Ait Messaoudène qu’il « traita de tous les diables. Après avoir vidé mon sac, je l’avais quitté sas égards même pour la fonction qu’il occupait. » Il faut dire qu’Ait Messaoudène qui venait d’hériter du poste de ministre de la Santé avait eu « à mon égard un comportement qui n’était pas admissible ».

Lemkami n’a peur de rien. Il défia Merbah et refusa des postes proposés par Boumediène en personne. Quel diable d’homme ! Quant à Abdelhamid Brahmi, alors ministre de la Planification, il lui fit la leçon avec beaucoup de dédain. Il ne l’estime pas, c’est clair. L’échange mérite qu’on s’y arrête, car il résume, mieux que tout, le caractère intraitable de Lemkami alors député. De quoi se dérider en ce ramadan tristounet : « A l’Assemblée, j’avais trouvé la commission économique présidée par Abbes Dilmi en train d’étudier deux projets de loi…(…) J’avais noté entre autres, un article de l’un des deux projets qui faisait une page et demie sans point, ni point-virgule, ni même une virgule. Quand on le lisait d’un trait, il fallait avoir du souffle…(…) J’avais assisté tout l’après-midi au débat de cette commission. A la fin j’avais demandé la parole pour faire mes observations notamment au sujet de ce long article que j’ai cité plus haut et en expliquant qu’il fallait le restructurer et peut être même le couper en deux ou trois articles, car tel qu’il était rédigé, il n’était pas clair. Quel sacrilège ! Qu’est-ce que j’avais dit ? La foudre de Hamid la science m’était tombée sur la tête : « non, Monsieur le député, m’avait-il répliqué, notre politique est très claire. Ne faites pas l’amalgame : » J’avais alors répondu que si sa politique à lui était très claire, son français ne l’était pas du tout, que je ne parlais pas de politique, mais de rédaction et que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément. » Après cette tirade de Boileau, il quitta la salle.

Ces mémoires fourmillent de mille anecdotes qui renseignent sur les hommes et les guerres de tranchées. Encore cette autre pour le Ramadan :

Alors qu’il était conseiller du ministre des Finances, il vit une situation cocasse digne de l’Inspecteur Tahar. Qu’on en juge. Cherif Belkacem, ministre d’Etat chargé des finances avait le même conseiller que Belaid Abdeslam, ministre de l’Industrie et de l’Energie. Ces deux ministres se détestaient à ne pouvoir se voir en peinture. Ce conseiller, un français du nom de Georges Simon, se coupait en deux : il travaillait le matin au ministère de Belkacem et l’après-midi à celui de Belaid. Incroyable ? Oui, mais vrai. Le matin le conseiller Simon, répondait par télex au nom de Belkacem au télex de Simon au nom de Belaid. Kafka n’aurait pas mieux trouvé.

« Chaque télex mesurait au moins deux mètres et le contenu ne se rapportait ni aux problèmes financiers, ni aux problèmes énergétiques, ni même à des problèmes politiques. C’était des insultes avec un vocabulaire très recherché pour abattre l’autre. » Ces échanges faisaient la joie de Lemkami ainsi que les autres conseillers et secrétaires qui lisaient les télex avant les ministres. Ces ministres, pince sans rire, savaient au moins faire rire à leurs dépens.


*Mohamed Lemkami
Les hommes de l‘ombre
Dahlab éditions
Prix NC
close