Société

Covid-19 : « La solution est de faire comme pour le vaccin antigrippal »

La campagne de vaccination contre la Covid-19 en Algérie cristallise les critiques des spécialistes de la santé publique en raison du flou qui entoure cette opération lancée en grandes pompes samedi 30 janvier.

Plus d’une semaine après son lancement, rien n’est encore clair sur le calendrier vaccinal, la disponibilité des doses des vaccins commandés par l’Algérie, la procédure d’inscription pour se faire vacciner…

Le chef du service d’oncologie au Centre Pierre et Marie Curie (CPMC) du CHU Mustapha, le Pr Kamel Bouzid, déplore une gestion bureaucratique de la campagne vaccinale.

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« On gère cette crise d’une manière bureaucratique »

« On gère cette crise d’une manière bureaucratique et on n’a pas su tirer de leçons des erreurs qui ont été commises par d’autres pays, notamment la France et l’Italie », tance le Pr Bouzid, dans une déclaration à TSA.

« Au CPMC, on a reçu 25 doses et on a commencé à vacciner mercredi 3 février avec 5 premiers médecins vaccinés et 5 autres jeudi, dont moi-même. D’après ce qu’on a entendu, on a mis en priorité les professionnels de santé, mais à mon avis la vaccination ne doit pas se limiter aux professeurs et aux chefs de service », soutient-il.

Et de déplorer un volume de doses du vaccin (Spoutnik V) inversement proportionnel au nombre de personnels soignants. « Il y en a 5 000 au CHU Mustapha et 1.500 au CPMC. Un problème d’approvisionnement risque de se poser, compte tenu de ce qu’on a annoncé comme doses reçues (100 000 doses à raison de 50 000 pour chacun des deux vaccins Spoutnik V et AstraZeneca, NDLR) », prévient le Pr Bouzid.

« Cela veut dire qu’en une semaine, on aura épuisé le tout rien qu’en vaccinant les professionnels de santé. Les personnes âgées de plus de 65 ans et celles souffrant de comorbidités sont pour le moment invitées à s’inscrire sur des registres au niveau des polycliniques. Telle qu’elle se présente, la vaccination des autres catégories prioritaires est un combat douteux », s’inquiète le Pr Bouzid.

« Les personnes qui ne se sont pas fait vacciner maintenant vont se demander sur quels critères le choix a été fait. Puisque le vaccin est gratuit, la solution aurait été de faire comme pour le vaccin antigrippal. Acheter ce qu’il faut (en doses), les mettre dans les officines, que ces doses soient à la disposition aussi bien des médecins libéraux et des praticiens, et que les personnes qui veulent se faire vacciner aillent le faire », propose le spécialiste qui critique la démarche consistant à mettre en place une plateforme numérique pour les rendez-vous de vaccination en ce qu’elle n’est pas accessible à tous.

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« L’Algérie aurait dû s’y prendre déjà au mois de mars dernier » 

« Cette histoire de plateforme numérique pour l’inscription, imaginez-vous l’agriculteur de Tissemsilt ou le vendeur de thé de Timimoune disposer d’une application sur son portable pour s’inscrire ? », interroge le Pr Bouzid.

Tout en reconnaissant qu’il y a des tensions sur les approvisionnements à l’échelle mondiale, il considère que l’Algérie aurait dû faire ses commandes très tôt.

« Il fallait copier le Maroc qui a pris ses dispositions il y a neuf mois en lançant ses commandes en juillet 2020. Il y a juste une semaine, ce pays a reçu 2,5 millions de doses du vaccin AstraZeneca. En Algérie, on débarque fin décembre en disant on vaccinera en janvier ! Il y a une grosse pression sur les approvisionnements en vaccin et l’Algérie aurait dû s’y prendre déjà au mois de mars dernier », martèle le Pr Bouzid qui se montre très critique quant à l’alignement de l’Algérie sur l’Organisation mondiale de la santé à travers son mécanisme Covax. « On a perdu du temps et l’OMS n’a pas été réactive et maintenant on risque de le payer très cher », déplore-t-il.

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Un début de vaccination symbolique

Le Dr Mohamed Yousfi, chef du service des maladies infectieuses à l’EPH Boufarik, contacté par TSA, met en avant le caractère symbolique de ce début de campagne de vaccination contre la Covid, mais concède un manque de communication de la part des autorités sanitaires.

« Il ne faut pas oublier que c’est une vaccination symbolique qui a commencé juste avant la fin du mois de janvier pour rester dans l’engagement du président de la République. La symbolique, je la vois d’abord dans le nombre de doses (100 000 doses des vaccins Spoutnik et AstraZeneca). Il ne fallait donc pas en espérer plus que ça », explique le Dr Yousfi tout en faisant le parallèle avec des pays européens qui ont démarré timidement leur campagne de vaccination.

« Une campagne de vaccination à proprement parler suppose beaucoup de doses dont il faudra organiser la distribution, etc. Et là, on revient au problème de la communication. Il devrait y avoir une campagne d’information et un échéancier », développe-t-il.

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Manque de visibilité et problème de communication

 Il ajoute que le « climat de suspicion et d’appréhension » qui prévaut actuellement en Algérie autour du vaccin anti-Covid est « tout à fait logique » et « attendu ». Un sentiment qui est accentué et nourri par ce problème de manque de communication, relève le Dr Yousfi.

Il pointe aussi le facteur lié au manque de visibilité sur planning des commandes qui sont censées arriver suivant un calendrier supposé être déjà établi. Le praticien estime urgent de lancer une campagne de sensibilisation en vue de rassurer en premier lieu les professionnels de la santé, facteur déterminant pour convaincre et rassurer la population.

« On attend des pouvoirs publics une meilleure communication et une meilleure visibilité. Et quand le citoyen, à qui l’on est en train d’expliquer l’importance de la vaccination pour sortir de cette pandémie, pose la question pour savoir quand il pourra se faire vacciner, personne n’est en mesure de lui fournir la moindre réponse. C’est là que les pouvoirs publics sont interpellés pour nous fournir, nous praticiens de la santé, les informations nécessaires », interpelle le Dr Yousfi.

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