
L’Algérie doit trouver des solutions durables pour nourrir son cheptel et réduire sa dépendance aux aliments de bétail importés. Après les récentes mesures ministérielles contre la spéculation touchant le son de blé, des éleveurs de moutons réclament des mesures d’encadrement concernant la vente d’orge.
Les prix de cette céréale sont jugés élevés et dans un contexte chronique de déficit fourrager, les éleveurs de moutons se plaignent des coûts de production.
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En cette saison à Djelfa, le marché aux bestiaux ne désemplit pas. Une partie est occupée par des camions de petit tonnage aménagés en bétaillères. D’autres sont chargés de balles de foin ou de paille et sont alignés dans les allées prêts à accueillir les acheteurs. Plus loin, autour de petits enclos circulaires en treillis soudé réservés aux moutons, les discussions vont bon train.
Une brebis avec deux agneaux à 450.000 DA !
Des éleveurs font état d’agneaux à plus de 50.000 DA. Pour les brebis, leur prix peut aller jusqu’à 300.000 dinars. Un éleveur confie à Ennahar Tv : « On n’en peut plus des prix de l’orge. Le quintal est à 4.500 DA, il faudrait que son prix soit moitié pour que l’élevage soit rentable ». À Béjaïa, un éleveur affirme avoir assisté à une vente d’une brebis avec deux agneaux à 450.000 DA. « J’ai un mouton, ils m’ont offert 170.000 dinars. Avant, pour 450.000 DA, j’achetais une dizaine d’agneaux ».
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Un autre intervient : « Ce n’est pas le son de blé qui va nous permettre d’engraisser les agneaux. L’État doit établir des quotas pour que l’orge soit disponible. » Les éleveurs ont en tête la décision ministérielle demandant l’établissement de listes d’éleveurs à destination des minoteries afin que les éleveurs puissent acquérir du son de blé à prix administré.
Un autre éleveur révèle : « Le son nous est facturé à 2.500 DA le quintal par les propriétaires de garages, mais on le paye 4.500 DA le quintal. » Ses voisins acquiescent et l’un ajoute, « et même à ce prix, parfois, on n’en trouve pas ».
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C’est la parade trouvée par les revendeurs pour échapper aux contrôles : mentionner un prix sur la facture pour éviter des sanctions en cas de contrôle des services de l’État, et exiger un autre prix aux acheteurs. Dans le jardon des barons de l’informel, cela s’appelle la « facture pour la route ».
Explosion de la demande en viande
Avec une population passée de 18 millions en 1980 à 47 millions aujourd’hui, la demande en viandes explose en Algérie. À l’augmentation du nombre de consommateurs et de la surcharge des pâturages en moutons sont venus s’ajouter l’effet du réchauffement climatique qui touche de plein fouet le pays. Des études montrent que là où les pluies annuelles étaient auparavant de 350 mm, elles ne sont plus aujourd’hui que de 250 mm.
De tout temps, les éleveurs ont bénéficié gratuitement des parcours steppiques, cependant ils ne suffisent plus. Face au déficit actuel, les services agricoles préconisent le développement de la culture des fourrages. Problème, cela nécessite de disposer d’eau.
Au Nord du pays, en zone de montagne, des éleveurs de vaches laitières se sont mis à cultiver des fourrages. Mais de nombreux élevages restent qualifiés d’ « hors-sol » du fait du manque de terrains.
Dans la steppe, les surfaces sont largement disponibles, cependant les éleveurs manquent de fourrages. La mutation des pasteurs en agro-pasteurs reste lente. Certains pratiquent la culture extensive de l’orge tandis que d’autres, disposant d’irrigation, pratiquent la culture de luzerne, orge en vert et vesce-avoine là où les sols sont plus profonds.
La culture de ces fourrages conditionnés sous forme de balles rectangulaires ou « balla » s’est développée ces dernières années. Plus récemment, grâce à l’irrigation, l’ensilage du maïs fourrager conditionné en balles rondes ou « boulas » a fait une percée.
À Aïn Ben Khelil (Naâma), certains agriculteurs équipés d’engins de petite taille produisent des balles rondes de maïs de 100 kilos. L’un d’eux déclarait récemment à la presse locale ne plus avoir besoin de son de blé : « aujourd’hui, je suis autosuffisant ».
Députés et universitaires proposent
Les propositions d’amélioration de la disponibilité en fourrages proviennent de toutes parts, en particulier de députés et d’universitaires.
Récemment, lors de ses déplacements à l’intérieur du pays, le ministre de l’Agriculture et du Développement rural a eu l’occasion de rencontrer des députés, notamment dans la wilaya de Biskra.
Le député Abderrazak Bezziou a ainsi plaidé pour plus de disponibilité en aliments du bétail, rappelant à l’occasion la grave situation des éleveurs exposés aux vols de bétail.
Un de ses collègues a proposé que les agriculteurs puissent disposer d’un bail de location de 5 ans, mais avec interdiction de planter des oliviers ou des palmiers.
Un autre a proposé d’augmenter le prix à la production du blé afin d’attirer plus d’investisseurs au Sud et s’est félicité de ce type d’échanges et a suggéré de les étendre avec la présence d’agriculteurs.
Côté université, dès le milieu des années 1970, la recherche agronomique locale a proposé des solutions pour pallier le déficit fourrager. Parmi elles, figurent la plantation d’arbustes fourragers en milieu steppique ou la confection, comme en Irak, de ration de survie pour les périodes de soudure. Des rations à base de co-produits provenant des industries agro-alimentaires comme les grignons d’olive, le son, les rebuts de datte ou la mélasse sucrière.
Plus étonnante est l’idée émise dans les années 1980 par les chercheurs de l’ENS d’Agronomie d’El-Harrach de compléter les rations d’orge données aux moutons par de l’urée, un engrais produit par Asmidal.
Autre idée émise, la pulvérisation d’une solution d’eau et d’urée sur des bottes de paille pour les enrichir en azote. En 2014, des chercheurs de l’université de Batna notaient que le poids des agneaux provenant de brebis de Ouled Djellal nourries avec ce type de paille était 20 % supérieur aux autres.
Ces travaux confirment ceux menés en 2003 et qui avaient fait l’objet d’une thèse de doctorat proposant une « Approche systémique pour l’analyse du rôle de la paille traitée à l’urée ou à l’ammoniac dans l’amélioration des systèmes alimentaires des ovins ».
L’université et les éleveurs semblent être deux mondes qui se côtoient, mais s’ignorent. La création des chambres d’agricultures et le développement relativement récent d’associations professionnelles agricoles peut contribuer à la recherche d’alternatives pour la nourriture du cheptel. Reste la formation des éleveurs, une action pour laquelle, contrairement à d’autres pays, les fabricants locaux d’aliments du bétail sont absents.
Le déficit en fourrages reste préoccupant, seul le développement des cultures peut permettre de réduire la tension sur la demande en son et orge. Les choses évoluent, en témoigne le terme de « boula » qui illustre les innovations actuelles. Seront-elles suffisantes face à la demande ?