Sport

Financement des clubs professionnels : le coup de gueule du président d’El Harrach

Neuf ans après le lancement du professionnalisme dans le football en Algérie, des clubs peinent encore à trouver des sources de financement, au moment où ce mode de gestion s’est avéré finalement un échec.

Les derniers événements vécus par le CR Belouizdad, l’un des prestigieux clubs au pays, qui a été contraint de déclarer forfait pour la première journée du championnat de Ligue 1 pour dettes impayées, sont venus confirmer une fois de plus qu’il existait un « déséquilibre » flagrant entre les clubs riches et les équipes pauvres.

Devant cette situation, les pouvoirs publics sont restés les bras croisés, alors que l’objectif initial du professionnalisme, lancé en 2010, était à la base la création de sociétés par actions (SPA) pour permettre aux clubs de s’autofinancer et mettre fin définitivement aux subventions étatiques.

Depuis, rien n’a changé, et certaines formations dépendent toujours des subventions de l’État, réservées à l’origine aux clubs sportifs amateur (CSA), mais détournées par les SPA.

Pourquoi nos clubs n’arrivent plus à attirer les investisseurs ? pourquoi ne parviennent-t-ils pas à diversifier leurs sources de financement au point de se retrouver tout simplement au bord de la faillite ? Autant d’interrogations que nous allons essayer d’éclaircir avec des responsables de clubs, les premiers concernés.

« Absence de budget prévisionnel »

Nous avons pris attache avec Rachid Malek, le manager général du MO Béjaia, club qui vient de réussir son retour en Ligue 1 en s’imposant samedi en déplacement face à l’Olympique Médéa (4-2). Pour ce dirigeant, la majorité des clubs professionnels algériens n’ont aucune vision sur le plan financier, ce qui leur coûte parfois « très cher ».

« Rares sont les clubs qui ont un budget prévisionnel annuel de quoi leur permettre de couvrir leurs dépenses et établir leurs besoins. En Algérie, la gestion est au jour le jour. Il y a un déséquilibre entre les clubs riches et les équipes pauvres. Selon le cahier des charges relatif à la gestion d’un club professionnel, ce dernier est appelé à trouver des sources de financement à travers des sponsors. Mais chez nous, les investisseurs sont souvent réticents à l’idée d’investir par peur de se voir tout simplement se mettre des bâtons dans les roues », explique le manager général du MOB, qui dévoile ainsi l’une des facettes cachées de la gestion « économique » de la majorité des clubs algériens.

Avant d’enchaîner : « Au MOB, nous sommes en train de rouler avec un petit budget, nous n’avons pas le droit de faire des folies. L’apport de la Sonatrach qui est notre nouveau sponsor est une véritable bouffée d’oxygène. La compagnie nationale pétrolière va prendre en charge la masse salariale des joueurs mais avec un seuil tolérable d’un million de dinars par joueur. Cela va nous permettre de jouer la saison très à l’aise ».

Le coup de gueule de Laib

Le président de l’USM El-Harrach Mohamed Laib, ancien patron de la Fédération algérienne de football (FAF),  n’a pas hésité à remettre en cause ce mode de fonctionnement à « l’algérienne » qui pénalise des clubs aux dépens d’autres.

« Aujourd’hui, il y a des clubs qui souffrent sur le plan financier, c’est une réalité. C’est injuste de voir des équipes qui sont sponsorisées à coût de centaines de milliards par la Sonatrach (MCA, CSC, JSS), alors qu’il aurait été équitable de voir ces sommes faramineuses partagées équitablement entre l’ensemble des clubs de l’élite pour éviter tout déséquilibre. Nous sommes tous des Algériens, et nous avons aussi notre droit de bénéficier de cet argent », réclame Laib.

Le club de Mohamed Laib, à l’instar du CRB, est endetté ce qui l’a privé de ses nouvelles recrues vendredi dernier lors de la réception du NC Magra (1-1), en ouverture de la Ligue 2.

« Au niveau de mon club, j’ai réussi cette saison à attirer quelques sponsors tels que Kia et Saïdal, mais cela n’a pas suffi. On a été interdit de recrutement à cause des dettes cumulées sous l’ère des deux anciens présidents Manaâ et Bensemra, qui sont de l’ordre de 8 milliards de centimes. Nous avons réglé 3 milliards. Lors du prochain match du championnat, nous serons encore une fois contraints de jouer avec une équipe composée majoritairement d’éléments de la réserve, d’autant que je suis dans l’impossibilité actuellement de régler la totalité de ces dettes  ».

Le premier responsable du club harrachi pousse un vrai coup de gueule : « Je trouve  anormal que le CRB se voit octroyer une subvention de 4 milliards de centimes de la wilaya, alors que l’USMH n’a bénéficié que de deux milliards !.  Je pense que les autorités locales auraient dû mettre tous les clubs algérois sur le même pied d’égalité ».

Pour le financement des clubs professionnels, Laib estime que la balle est désormais dans le camp de l’État.

« Comme je l’avais déjà dit il y a plusieurs années, la solution est de voir les deux sociétés nationales Sonatrach et Sonelgaz sponsoriser respectivement les pensionnaires des Ligues 1 et 2. Autrement dit, au lieu de focaliser sur deux ou trois clubs, l’idéal et de partager leurs apports entre l’ensemble des clubs. De cette manière de procéder, personne ne sera lésé. Je propose également de confier la gestion des stades aux clubs et des panneaux publicitaires y référant, une manière d’avoir une recette assez conséquente, contrairement à la situation actuelle où le club n’a droit qu’à des miettes ».

La précipitation de l’État

Le président de la Ligue de football professionnel (LFP) Abdelkrim Medouar a reconnu que l’Algérie s’était « précipitée » à instaurer le professionnalisme en 2010, appelant à « revoir quelques mécanismes » de ce modèle de gestion.

« Nous nous sommes précipités à instaurer le professionnalisme en Algérie. Nous allons droit dans le mur, je l’ai dit et je le répète. Nous devons revoir quelques mécanismes liés au professionnalisme avec l’implication de la FAF, du ministère de la Jeunesse et des Sports et du gouvernement pour parvenir au vrai professionnalisme comme imaginé par les décideurs. Franchement, nous ne sommes pas dans le bon chemin », a-t-il regretté en juillet dernier, peu après la cérémonie de passation de consignes, tenue au siège de la Fédération algérienne de football (FAF) à Dély-Ibrahim (Alger), dont les propos ont été repris par l’agence officielle APS.

Le successeur de Mahfoud Kerbadj à la tête de la LFP, venait simplement de confirmer que le professionnalisme en Algérie était loin de réaliser ses objectifs, notamment permettre aux clubs d’avoir des sources de financement suffisantes pour éviter toute crise qui viendrait porter un coup à sa démarche.

Jeudi dernier, soit à la veille du coup d’envoi de la nouvelle saison footballistique 2018-2019, Medouar a de nouveau tiré la sonnette d’alarme, alors que plusieurs formations sont confrontées à une crise financière.

« Les clubs sont endettés et leurs dettes ne cessent de s’accumuler leur rendant la vie dure. Ils ne peuvent plus continuer à fonctionner de cette manière. L’environnement économique ne suit pas et la réglementation est contraignante. D’où l’impasse actuelle dans laquelle sont engouffrés pratiquement l’ensemble des clubs évoluant en Ligue 1 et 2. On ne pourra parler de véritable professionnalisme qu’en mettant au point les mécanismes nécessaires avec l’existence d’un soutien financier et l’apport des sponsors d’une manière bien étudiée. Il faut absolument revoir le dossier du professionnalisme, avec la participation de tous, État, tutelle, FAF, LFP et partenaires économiques », a-t-il proposé, cité par El-Moujahid.

En attendant que nos clubs trouvent leur bonne santé financière, en Europe, les sources de financement sont diverses : « Revenus marketing, droits télévisuels, recettes de matches, « prize money » et actionnaires puissants… Dans un marché en pleine expansion, les revenus d’un club de football sont multiples et lui permettent de financer l’achat de joueurs pour des montants qui, eux aussi, ne cessent d’augmenter », écrit l’AFP dans un rapport publié en août 2017, de quoi faire rêver les responsables de nos clubs, qui sont assez loin du vrai mode professionnel.

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