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France : les Gilets jaunes, enfant indésirable du macronisme

France : les Gilets jaunes, enfant indésirable du macronisme

Il ne manquerait que notre ministère des Affaires étrangères pour édicter ses consignes aux Algériens se rendant en France et les appelant à la prudence. Une manière de se venger des consignes parisiennes aux voyageurs français, que l’on vivait toujours comme un coup de poignard dans notre ventre déjà noué par la peur du terrorisme.

Ce touriste algérien surpris samedi par une action des “Gilets jaunes” à la très commerçante rue de Rivoli, dans le premier arrondissement de Paris, n’en revenait pas de la violence déployée sous ses yeux. Depuis Alger, son épouse, les yeux rivés sur BFMTV, l’appelait à la prudence. Par précaution, il s’est empêché de lui dire qu’il était proche du “champ de bataille”. Quelle ironie !

Depuis Singapour, un Algérien établi sur les lieux dit avoir reçu sur son téléphone un message du gouvernement de l’archipel : se signaler auprès des autorités en cas de voyage en France. Et dans ce cas, éviter de se rendre à Paris. Il y a de quoi : dimanche, la capitale parisienne ne s’est pas réveillée comme un lendemain de manifestation. Le lexique et la voix de tous les commentateurs bégaient avec émeutes, guérilla, insurrection. “Paris brisé, Paris outragé, Paris meurtri”. Les images de l’Arc de Triomphe, profané, vandalisé, convoquent le souvenir du général de Gaulle et son discours de la Libération.

La troisième journée d’action des Gilets jaunes, cet enfant indésirable du macronisme, a pris une tournure inattendue, surprenante. Pour éviter les dégâts de la précédente journée, le gouvernement a cru judicieux de verrouiller comme un coffre-fort la plus belle avenue du monde, les Champs Élysées, protégée par 5.000 policiers et gendarmes.

Sauf qu’en face, il n’y avait pas un cortège de manifestants mené et canalisé par des leaders canaux. Mais des groupes déterminés, munis d’armes hétéroclites comme des fusées, des marteaux, des pavés, des cutters.

L’affrontement dégénère. Sur l’avenue Kléber, des magasins sont mis à sac. Des véhicules de luxe sont incendiés. Sur la terrasse de l’Arc de Triomphe, les Gilets jaunes triomphent. Une patrouille de police s’est faite délester de son véhicule, aussi incendié. De la fumée s’élève de quelques immeubles, obligeant les pompiers à évacuer les habitants. À Saint-Étienne, un gérant de supermarché d’origine irakienne croit revivre le chaos vu dans son pays. Il n’en revient pas.

Revenu de Buenos Aires où il a assisté à une réunion du G20, le président Emmanuel Macron, sous les huées de plusieurs “Gilets jaunes”, est allé constater les dégâts dimanche à Paris au lendemain des scènes de guérilla urbaine, avant de présider une réunion d’urgence à l’Élysée pour tenter de répondre à ce qui est devenu une crise politique majeure.

Tout juste revenu du sommet du G20 à Buenos Aires, le chef de l’État s’est d’abord rendu à l’Arc de Triomphe, place de l’Étoile, théâtre de violences et de dégradations samedi. Accompagné du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner et du secrétaire d’État Laurent Nuñez, il s’est rendu au pied de la tombe du Soldat Inconnu, avant d’entrer à l’intérieur du monument, en partie saccagé.

Il a ensuite rendu hommage aux forces de l’ordre et rencontré des commerçants sur l’avenue Kleber. Parfois applaudi, le président a aussi essuyé les huées d’une foule de plus en plus nombreuse. “Macron démission”, ont scandé à plusieurs reprises des “Gilets jaunes”.

Samedi soir, alors que des voitures brûlaient en plein Paris, Emmanuel Macron avait déclaré qu’il “n’accepterait jamais la violence” qui n’a “rien à voir avec l’expression d’une colère légitime”, celle des “Gilets jaunes” protestant contre la hausse des carburants et la baisse du pouvoir d’achat.

Revenu à l’Élysée, le chef de l’État a présidé pendant environ une heure et demi une réunion de crise avec le Premier ministre Édouard Philippe, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner et son secrétaire d’État Laurent Nuñez ainsi que le ministre d’État chargé de la Transition écologique François de Rugy.

“Il est de notre devoir de répondre” à la colère, a affirmé la ministre des Transports Elisabeth Borne dimanche au Sénat,

Un peu plus tôt, la commission des lois du Sénat a annoncé qu’elle entendra “les explications”, mardi, de Christophe Castaner et de Laurent Nuñez sur les violences de samedi, au cours desquelles 263 personnes ont été blessées en France.

“Le gouvernement n’a pas le droit à un troisième samedi noir”, a mis en garde le président du Sénat Gérard Larcher, alors que plusieurs appels ont été lancés sur Facebook pour manifester à nouveau samedi prochain à Paris.

Des professionnels de l’hôtellerie, du tourisme et du commerce ont appelé le gouvernement à rétablir un “climat favorable à l’activité économique”.

Au total, à Paris, 412 personnes ont été interpellées et 378 placées en garde à vue, selon un bilan, dimanche, de la préfecture de police qui chiffre à 133 le nombre de personnes blessées dans la capitale.

Une réunion de crise présidée par la maire de Paris Anne Hidalgo avait lieu dimanche. “Lorsque nous aurons le coût de ces dégradations, je crois que tout le monde sera surpris tant elles sont immenses”, a-t-elle déclaré en demandant à être reçue par M. Castaner.

Des incidents ont également eu lieu en province en marge d’une mobilisation qui a rassemblé samedi 136.000 manifestants en France selon l’Intérieur, contre 166.000 le 24 novembre.

À Arles (Bouches-du-Rhône), un automobiliste est décédé dans la nuit de samedi à dimanche après avoir percuté un poids lourd à l’arrêt en raison d’un bouchon provoqué par un barrage des “Gilets jaunes. Ce troisième décès s’ajoute à celui d’une manifestante tuée le 17 novembre en Savoie après avoir été percutée par une conductrice prise de panique et à celui d’un motard tué après une collision avec une camionnette deux jours plus tard dans la Drôme.

Dimanche, la zone de péage autoroutier de Narbonne sud et un peloton autoroutier de la gendarmerie ont été incendiés.

Dans l’immédiat, la réponse de l’Exécutif a d’abord été celle de la fermeté. “Les coupables de ces violences (…) veulent le chaos. Ils seront identifiés et tenus responsables de leurs actes devant la justice”, a insisté Emmanuel Macron.

Une image insoutenable donne des frissons : celle d’un CRS à terre, lynché par la foule. “Un policier au sol c’est la démocratie qui est à genoux”, pleure un délégué d’Alliance Police qui dénonce des “crapules” et des “gens dangereux”.

Face à la furie, les syndicats réclament l’instauration de l’état d’urgence. Car, il n’y a pas d’accalmie annoncée. Les “Gilets jaunes”, jouissant d’un élan de sympathie populaire nourri par la haine de Macron, hésitent à appeler à un arrêt des actions faute de résultat. Le voudraient-ils que cela serait difficile car le mouvement est l’objet de tentatives de récupération diverses.

C’est le lot de tout ce qu’on appelle un “mouvement horizontal” non structuré et non doté d’un leadership. C’est ce qui le rend poreux, perméable à toute sorte d’infiltration et de tentative de manipulation. Mais c’est d’avoir méprisé les forces organisées comme les syndicats que le macronisme a enfanté les “Gilets jaunes”. Son arrogance et sa sympathie pour les “premiers de cordée” l’ont peu à peu éloigné des Français. Et ce n’est pas son parti, produit artificiel sans ancrage social, qui va le réconcilier avec ses concitoyens. La rupture risque de se révéler inéluctable.


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