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« Je voulais secouer la guerre pour tenter de comprendre »

Adlène Meddi, journaliste et écrivain, vient de publier aux éditions Barzakh à Alger, « 1994 », un roman sur les tourments des années 1990 en Algérie. C’est l’histoire de quatre adolescents d’Alger « happés » par les violences en 1994. Que deviennent-ils dix ans après ? Entretien.

Vous venez de publier « 1994 », un roman dont l’histoire se situe en Algérie durant les années de violences. Le titre nous rappelle « 1984 » le roman d’anticipation de Georges Orwell (paru en 1949). Y a-t-il un rapport ?

Il n’y a pas de rapport direct. Je voulais rester dans la tradition du roman noir avec des titres qui frappent tout de suite. D’un autre côté, 1994 a été une année charnière dans la lutte antiterroriste en Algérie. C’était le début du basculement de la massification de la violence terroriste et de la contre-violence d’État.

C’est également une année qui m’avait personnellement marqué. Je voulais donc, au niveau graphique et du roman lui-même, signifier, voire poser la pierre sur cette année-là.

Dès les premières pages, il y a un dialogue introductif bref et sec : « À qui je parle ? À la guerre ». Votre roman est-il une manière d’interpeller « directement » la guerre ?

Oui, je voulais la tutoyer et la sortir de son silence, cette guerre. Je veux qu’elle rende des comptes, qu’elle m’explique que faisait-elle là, dans nos quartiers, dans nos maisons, dans nos familles. Lui demander qui lui a ouvert la porte, qui l’a invitée à ce banquet de sangs et de chairs humaines. Qui ? Je n’aurais pas de réponse, je ne me soucie pas des raisons politico-historiques de la crise des années 1990-2000, ce n’est pas l’objectif du roman. Mais je voulais secouer la guerre pour tenter de comprendre le déferlement de haine et d’intolérance qui a emporté tout un pays.

Le roman se situe sur deux périodes, 1994 et 2004. Pourquoi ces deux périodes ?

Il y a quatre personnages dont Amine et Sidali, adolescents et lycéens vivant à El Harrach, dans la banlieue est d’Alger. Cette partie de la capitale était exposée à la violence terroriste et à la répression de l’État. Ces jeunes ont subi des horreurs qu’ils ne pouvaient pas nommer eux même. Dix ans après, on revient pour voir ce que la guerre a fait d’eux, de leur jeunesse, de leurs amours et de leurs aspirations. Qu’est-ce que la guerre a détruit en eux ? Qu’est-ce qu’ils ont préservé en souvenir de ce qui s’était passé ? Dix ans après, peuvent-ils réellement se reconstruire et être de vrais hommes et de vraies femmes qui peuvent se projeter dans la vie, le futur ?

Votre roman tente donc de comprendre les changements que peuvent imposer ou introduire les violences.

Voilà. Ce que fait la guerre des gens, d’adolescents qui sont en phase de formation de leur personnalité. En fait, ils apprennent à aimer au milieu de la mort. Qu’est-ce que cela donne après ? Il s’agit de questions qui restent d’actualité chez nous parce que souvent la thématique de la violence est balayée trop vite dans nos débats. On se contente des réponses techniques ou d’actualité alors que le mal est profond.

Et pourquoi la mort est si présente dans votre roman ?

C’est pour souligner le grand paradoxe, la tragédie de cette période pour ces adolescents : la jeunesse, l’amour, la vie, l’avenir, les projets, etc., tout ce que constituerait normalement leur vécu est confronté à la négation de tout cela, la mort et la destruction. La haine et le désespoir.

Dans le roman, le personnage d’Amine, s’engage militairement dans le combat contre le terrorisme. Qu’est-ce qui l’amène à le faire ?

S’engager militairement est, pour lui, une manière de se cacher, de fuir la vie civile. Quelque part, il est complètement inadapté à la vie civile (dans le roman, un officier instructeur à l’Académie de Cherchell ordonne aux élèves de « libérer la crasse de civil qui empoisonne leurs poumons »). Il a l’héritage de son père qui était un général des Services de renseignements en charge de lutte anti-terroriste (le général Zoubir Sellami). Il a une histoire difficile avec son père.

 Et la disparition du père semble le libérer…

C’est une manière de dire qu’il s’agit d’une génération qui a trop subi d’accidents de l’Histoire et qui a eu un processus de vie complètement accidenté après les années 1990. On n’en sort pas indemne. On adopte parfois des parcours assez étranges. Une sorte de génération sacrifiée (bien que je n’aime pas trop parler au nom d’une génération, mais je regarde mes amis autour de moi), coincée entre la mémoire de la guerre de Libération et l’horreur des années 1990.

On perçoit dans le roman une critique fine du système militaire. Un système que vous présentez comme une mécanique froide qui broie les sentiments humains, mais les aspects politiques paraissent évacués. Pourquoi ?

Vous faites référence à des passages comme celui-là : « Même le père d’Amine, fils d’El-Harrach, parlait de sa ville comme d’un dépotoir de salauds qui ont vendu leur cul aux barbus rien que pour faire chier ces merdeux de civils au pouvoir ».

En fait, mes autres personnages principaux, à part le groupe d’amis adolescents, sont des hauts gradés des services spéciaux, des militaires qui, pour certains, réfléchissaient ainsi. Ils faisaient le sale boulot accusant le pouvoir politique d’avoir provoqué la catastrophe. C’est le point de vue de ces personnages et non pas mon opinion sur la question. Si j’avais un personnage de ministre par exemple, ça aurait été différent. Mais la trame de l’histoire est une sorte d’huis-clos d’une partie des acteurs directs de la guerre.

Vous qui êtes journaliste, avez-vous pris suffisamment de recul par rapport à cette période. À première vue, le début du roman n’a pas commencé aujourd’hui. N’est-ce pas ?

C’est vrai. Le début du roman a commencé il y a très longtemps. En fait, c’est une manière de se réapproprier le récit par rapport aux années 1990. Ces années sont coincées entre un discours officiel qui essaie de légiférer sur cette période d’un côté, et de l’autre, des groupes mémoriels, comme pour la guerre d’indépendance. Les victimes ont un discours. Les militaires ont un discours. Les islamistes ont un discours. Les « démocrates laïcs » ont un discours. Les militaires ou plus généralement les sécuritaires ont aussi leurs discours. (Et encore, pas individuellement, pas à hauteur d’homme). Mais, les gens qui ont vécu cette période, qu’est-ce qu’ils en disent ? Il y a des témoignages épars de victimes et d’acteurs de la guerre dans la presse algérienne, mais on ne sait pas exactement ce que les Algériens ont vécu d’une manière individuelle. Donc, ce roman est une façon pour moi de me réapproprier cette Histoire et de dire voilà ce que j’ai vécu, même si ce n’est pas complètement autobiographique mais j’emprunte beaucoup à mon parcours personnel. 

Quelle est justement la part d’autobiographie dans ce roman ?

Il ne faut pas que je le dise, sinon je passerai des nuits en prison ! (Je plaisante !)

Des vérités qui sont dites à travers la fiction !

Je me suis inspiré de personnages réels, certains étaient proches de moi. L’intérêt n’était pas de raconter ma propre histoire mais de prendre des éléments d’autobiographie pour crédibiliser davantage les personnages et le milieu modeste de la banlieue est d’Alger. La fiction est une sorte de réimpression du réel. Ce n’est pas vraiment le réel et ce n’est pas une fiction à 100%.

Vous décrivez avec détails El Harrach et la banlieue est d’Alger. Que représente El Harrach pour vous en tant que lieu, en tant que mémoire et en tant que douleur ?

Mon roman « La prière du Maure » explorait Alger-centre pour plusieurs raisons : cela correspondait à une partie de ma vie où je me suis plongé nuits et jours dans les dédales réelles et imaginaires de la ville ; et aussi parce que Alger m’obsédait comme décor de roman noir, d’histoires interlopes, comme ambiances littéraires. Là, avec El Harrach, c’était aussi bien un retour aux sources, de renouer avec la racine (ma famille est native de là) qu’une volonté de décentrer les récits (et les imaginaires) vers des territoires oubliés, méprisés et stigmatisés aussi bien par les autorités, la presse parfois ou même la convenance des petits cercles intellos, zaâma.

Pourquoi la littérature algérienne peine toujours à écrire sur la période des années 1990 ? Cela est également valable pour le théâtre et pour le cinéma.  

Il y a une ressemblance dans le traitement entre les années 1990 et la guerre d’indépendance. Nous avons vu comment les écrits sur la guerre d’indépendance ont évolué depuis vingt ans avec la publication de récits personnels et de témoignages. Aujourd’hui, les films tentent d’aborder autrement la guerre d’indépendance à hauteur d’hommes. Je pense que les années 1990 sont encore victimes d’une prise d’otage de la part de groupes mémoriels. C’est encore très idéologisé. Et, c’est toujours le discours sur l’autre : l’islamiste a fait ceci, le laïc a fait cela. Donc, ça reste une Histoire assez piégée. Quand on entre dedans, on se méfie tellement des uns et des autres qu’on n’arrive pas à raconter ce qui s’est passé réellement.

Justement, à travers les personnages d’Amine et de son père Zoubir, il y a un croisement évident, entre la guerre de libération nationale des années 1950/1960 et la guerre contre le terrorisme dans les 1990. Pourquoi ce rapport ? 

Tout simplement parce que, El Harrach, ou encore les personnages adultes avaient une histoire. La construction d’un récit ne pouvait faire l’économie de cette plongée dans la guerre de Libération. Aussi, cette guerre de Libération est présente dans nos imaginaires, dans nos mémoires et dans l’héritage familial : on ne peut raconter l’histoire de personnages contemporains algériens sans y faire référence. Non pas pour légitimer ou dénigrer tel ou tel aspect, mais parce que c’est dans l’ADN de nos récits de vie.

Permettez-moi d’insister. Comment avez-vous pris le recul pour écrire le roman ?

C’est tout simplement en faisant vivre les personnages à l’intérieur. Ils avaient une fausse naïveté. Ils étaient adolescents, avaient un regard « vierge » sur les événements, étaient en train d’apprendre. Donc, à partir de leur regard, on peut voir leur perception de la réalité. Après, le roman n’est pas là pour raconter les années 1990. C’est un regard qui peut être appuyé par d’autres ou contredit par des recherches, par des articles ou des films. Mon roman est une brique dans la construction d’un récit qui reste à écrire. L’important est de mettre des mots sur les monstruosités des années 1990 sans se contenter de le dire seulement. Il faut réfléchir, échanger entre nous en tant qu’Algériens pour essayer de comprendre pourquoi le frère a égorgé le frère. 

Pensez-vous que nous allons trouver réponse à cette question ?

On en a besoin, pour ne pas répéter la catastrophe. Pour ne pas contaminer les générations qui arrivent. Pour que cessent ces mini-guerres civiles qui se poursuivent souvent entre nous et en nous. Il faut poser les questions qui fâchent franchement, sans surenchères. Nous ne sommes pas pires ou meilleurs que d’autres en tant qu’Algériens. Un ami étranger m’a dit un jour : « Vous les Algériens, vous êtes des gens super… mais malheureusement, vous ne le savez pas » !

Y aurait-il une suite à ce roman ?

Je ne sais pas. Pour le moment, il y a d’autres pistes d’écriture. En fait, je ne devais pas écrire ce roman puisque j’étais sur un autre projet. En visitant les lieux de massacre de Had Chekala (Relizane), il y a une dizaine d’années, j’ai eu l’idée d’écrire ce roman. Sur place, j’ai rencontré des survivants. Je me suis rendu compte que ces fantômes vivent. Qu’on les avait mis de côté pendant une décennie ! Je me suis rendu compte que je ne voulais pas moi aussi faire face à mes propres fantômes et me suis posé la question pourquoi, cela a donné ce roman.

Vous avez évoqué le rapport avec le père. En lisant les romans, parus ces dernières années, il apparaît que les écrivains ont un problème avec le père. Où se situe le problème surtout que votre roman débute avec l’enterrement du père d’Amine, le général Zoubir Sellami ?

Amine s’interroge d’ailleurs, s’il restera quelque chose après l’enterrement du père comme s’il avait mis sous terre l’univers entier ou une chape de plomb qui était sur lui. Je pense que nous sommes toujours dans un souci historique. Qui sont les pères ? Sont-ils ceux qui nous expliquent du matin au soir qu’on leur doit tout : la vie et l’air qu’on respire. Il ne s’agit pas, bien entendu, des pères biologiques mais des pères politiques pour dire les choses autrement. Il y a une caste historique générationnelle qui ne cesse de nous dire que nous resterons toujours mineurs. Ce poids qui pèse sur nous fait qu’on nous oblige à rester sous tutelle. Aujourd’hui, la société algérienne et les sociétés arabes sortent de ces chapes de plomb, graduellement. C’est pour cela que l’obsession du père est toujours présente. Le problème réside dans cette génération et dans ces systèmes qui n’arrivent pas à évoluer et qui n’ont pas compris que les enfants ont grandi. Je comprends qu’ils se sentent un peu seuls, paumés ou esseulés par le temps et le siècle qui passe, mais ils doivent aussi comprendre que nous sommes là pour eux aussi, pour, au besoin, apprendre d’eux et même prendre soin d’eux. Mais ils ne le savent pas.

Vous faites partie de la nouvelle génération d’écrivains algériens. Que différencie cette génération de celle qui l’a précédée ?

Franchement, j’ai du mal avec cette notion de génération. Je crois que les écrits n’ont pas d’âge. Un jeune pasteur m’a dit un jour : « J’ai 2000 ans » ! Rachid Boudjedra continue à écrire des romans avec une fraîcheur subversive déconcertante et les écrits de Malek Haddad sur le face à face avec la guerre sont toujours d’actualité (et le seront à jamais). Je pense qu’il y a une continuité dans l’écrit algérien (qui s’enrichie de plus en plus avec des plumes arabophones et amazighes qu’on ne fait pas assez connaître) : ne pas céder à l’attrait des modes ou à la facilité du factuel, de l’instantanéité marchande. Une sorte de réinvention du réel et des mythes, continuelle et fulgurante. Une grande littérature. Maintenant, 42 ans c’est si jeune que ça ?!     

Bachir

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