Politique

La présidence à vie, un lourd héritage de Boumediène

DOSSIER SPÉCIAL – Quarante ans après la mort de Boumediène, le système politique algérien, qu’il a contribué grandement à façonner, se retrouve presque dans la même situation, c’est-à-dire à voir les différentes factions qui le composent se tirailler pour peser sur la succession, à la place de la partie qui, légalement et moralement, est supposée être la seule source de légitimité : le peuple.

Boumediène est mort en décembre 1978, après 13 ans de règne. Une curieuse maladie l’a surpris, ainsi que tous les pontes du régime et toutes les institutions. À 46 ans, on ne pense pas à la maladie, encore moins à la mort. Pourtant, trois ans plus tôt, en 1976, soit après onze années de concentration de tous les pouvoirs entre les mains du Conseil de la Révolution présidé par le même Boumediène, le pays s’était doté d’une charte nationale, d’un parlement et surtout d’une constitution qui prévoyait la procédure à suivre devant pareil imprévu : le président de l’Assemblée nationale assure l’intérim et une élection présidentielle est organisée sous 45 jours.

Dans la forme, la procédure fut suivie à la lettre. Dans le fond, ce fut une autre histoire. D’abord une lutte acharnée entre les différents clans du régime, les différents courants qui traversaient le FLN, alors parti unique, et surtout entre les nombreux prétendants, tous d’anciens membres influents du Conseil de la Révolution, qui se voyaient chacun comme le successeur légitime du « raïs », parmi lesquels un certain Abdelaziz Bouteflika.

Ensuite, un conclave des militaires à l’école de Bordj el Bahri, sur la côte est d’Alger, pour trancher. Le colonel Chadli Bendjedid, chef de la deuxième région militaire, est choisi pour présider aux destinées du pays. Le peuple n’a fait que « plébisciter » celui qu’un autre colonel, Kasdi Merbah, chef des services, a imposé suivant la géniale formule : l’officier le plus ancien dans le plus haut grade.

C’est la constitution non écrite de la République algérienne. Les « décideurs » décident et le peuple « plébiscite ». Ce sera ainsi à chaque fois que le pays se cherche un timonier. En 1994-1995, Liamine Zeroual accédera à la magistrature suprême suivant le même procédé et, surtout Abdelaziz Bouteflika en 1999. Et rien ne dit qu’il n’en sera pas de même en 2019. Les grandes manœuvres semblent même avoir commencé au vu des gesticulations des soutiens du régime depuis quelques semaines.

On n’en est pas encore là puisque, jusqu’à preuve du contraire, le chef de l’État n’a pas encore renoncé. On a toujours prêté à Abdelaziz Bouteflika l’envie de mourir sur le fauteuil présidentiel et rien ne dit qu’il n’ira pas au bout de sa volonté.

L’Histoire est un éternel recommencement dit-on, mais parfois aussi une interminable intrigue. En 1979, celui qui était considéré comme le plus proche collaborateur de Boumediène fut empêché de lui succéder par la règle non écrite décrite plus haut. Vingt ans plus tard, il prendra sa revanche grâce au même procédé. Depuis, il ne lâche plus rien. En 2008, il change la Constitution pour faire sauter le verrou de la limitation des mandats introduit en 1996. Victime d’un AVC en 2013, il se représente quand même en 2014 et, aujourd’hui, on lui prête, à tort ou à raison, des velléités de triturer encore la loi fondamentale pour pouvoir rester au-delà du 16 avril prochain sans briguer un cinquième mandat en bonne et due forme.

Bouteflika s’est toujours revendiqué de l’héritage de Boumediène dont il fut le ministre des Affaires étrangères pendant 13 ans. Et quand on imite quelqu’un, autant le faire jusqu’au bout. Car, ne l’oublions pas, Boumediène est mort président. Aurait-il collectionné les mandats si la mort ne l’avait pas surpris à la fleur de l’âge ? On ne peut pas faire parler les morts, mais on peut écouter ceux qui l’ont connu. Et qui mieux que sa femme connaît le fond de la pensée du deuxième président de l’Algérie indépendante ?

Voilà ce que disait Anissa Boumediène dans un entretien à TSA il y a un peu plus d’une année : « Il me disait toujours qu’il quitterait le pouvoir à 50 ans car il entendait se reposer, n’ayant jamais profité d’une journée complète de repos, tant il était sollicité du fait que l’Algérie était immense dans le tiers-monde. Je suis persuadée que s’il avait été mis au courant de la gravité de sa maladie que les médecins soviétiques nous avaient cachée en évoquant des coliques néphrétiques, il aurait démissionné pour se consacrer à sa santé. »

Doit-on la croire sur parole ? Bien sûr que non. Aucune déclaration publique, un geste, un texte ou même un autre témoignage ne permettent de conforter l’idée. Les faits la démentent même formellement. Si son intention était de partir un jour, il aurait par exemple introduit la limitation des mandats dans la constitution de 1976. Certes, la question a besoin d’être creusée davantage, mais l’Histoire ne retient que les faits et se moque des intentions, bonne ou mauvaises. Houari Boumediène a acquis le pouvoir par la force et ne l’a jamais lâché. Jusqu’au dernier souffle.

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