Politique

« Le corridor Alger–Nouakchott-Dakar concurrencera forcément l’axe Tanger–Lagos »

Noureddine Khendoudi est l’ambassadeur d’Algérie en Mauritanie. Dans cet entretien, il est revient sur la foire des produits algériens à Nouakchott et l’importance stratégique du marché mauritanien pour les entreprises algériennes.

Quel bilan faites-vous de la 4e édition de la foire des produits algériens à Nouakchott qui s’est déroulée du 23 au 29 octobre ?

Le bilan est plus que positif. Il a dépassé mes prévisions les plus optimistes. Ce qui m’importe le plus c’est que les consommateurs mauritaniens ont découvert les produits algériens dans leur infinie variété et leur grande compétitivité, pris sous le rapport conventionnel de la qualité–prix.

Quatorze contrats et conventions ont été signés, en présence des ministres du Commerce des deux pays. Le nombre a augmenté ensuite à 24. L’ambassade s’attèle à recenser les textes d’accords et les partenariats conclus en marge ou après l’exposition. D’autres résultats seront connus ultérieurement.

L’engouement que le « grand prix du point de passage frontalier algéro-mauritanien » institué par l’ambassade pour célébrer l’ouverture de l’accès avec l’aimable concours de plusieurs groupes et sociétés algériennes, était indescriptible. Pour pouvoir participer au jeu, il fallait acquérir un produit algérien de l’exposition. Pas moins de 6000 clients y ont participé et les étalages ont été pris littéralement d’assaut. Faute de tickets de participation, des centaines de shoppers n’ont pu participer au tirage. Beaucoup de Mauritaniens regrettent que la durée de l’exposition soit courte et demandent une foire algérienne permanente à Nouakchott. D’autres me demandent souvent où étiez–vous ? La balle est dans le camp de nos hommes d’affaires.

Mais ma grande satisfaction c’est la connexion terrestre désormais établie entre les deux pays. L’arrivée du convoi de 47 camions du groupe Logitrans dans la capitale mauritanienne, qui a vibré pendant une semaine (23 -29 octobre 2018) au rythme d’une grande exposition de produits algériens, que l’Algérie ait jamais organisée à l’étranger et que la Mauritanie ait, de son côté, jamais accueillie, de par sa taille et son envergure. Après une traversée de 3500 km, le convoi est arrivé à bon port. Il a montré la grande utilité de ce passage, décidé par les présidents Abdelaziz Bouteflika et Mohamed Ould Abdel Aziz. Malgré les appréhensions d’une première expérience, le succès de l’opération était complet. On a déploré la perte de … 12 pneus. Les chauffeurs des camions que j’ai accueillis à l’entrée de la capitale mauritanienne, le 20 octobre en pleine nuit, m’ont agréablement surpris par l’enthousiasme qui illuminait leurs visages et par leur volonté de refaire le parcours alors que je m’attendais à des grises mines et à des jérémiades. J’ai salué en eux, non pas des chauffeurs, mais des pionniers.

Les Mauritaniens sont très intéressés par les produits algériens. Sauf que ces produits, jusqu’ici du moins, ne sont pas présents dans leur pays. A qui la faute ? Qu’y-a-t-il lieu de faire pour remédier à cette carence ?

Il faut nuancer, sinon revoir votre question, pour l’adapter à la réalité des choses. En Mauritanie, les produits algériens sont bien présents et en force depuis deux ans, si l’on doit exclure les produits de la contrebande. A la date de mars 2018, pas moins de six show-rooms ont été inaugurés dans la capitale mauritanienne. En 2017, l’Algérie est le deuxième fournisseur africain de la Mauritanie.

Le président mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz comme son premier ministre ont reçu le ministre algérien du commerce lors de sa visite en Mauritanie. Les discussions ont porté sur quoi exactement ?

Cette volonté est partagée entre nos deux chefs d’Etat. Les discussions ont porté sur le renforcement des relations fraternelles entre les deux pays et la nécessité de les diversifier à tous les domaines.

Les autorités algériennes semblent très décidées à reprendre pied en Mauritanie. Pourquoi ce grand intérêt pour le pays voisin ? Et que gagneront l’Algérie et les entreprises algériennes en s’implantant solidement chez notre voisin du sud-ouest ?

L’avenir appartient à la coopération entre les deux pays frères et voisins. Une dynamique souffle sur les relations et crée une nouvelle ambiance. Le point de passage frontalier va structurer les relations bilatérales et offrir aux deux pays d’indéniables atouts aux triples niveaux : commercial en réduisant les coûts d’approche et en luttant contre la contrebande transfrontalière.

Sécuritaire, grâce à une coopération bilatérale pour sécuriser la bande frontalière et lutter contre les phénomènes du trafic de drogue, du terrorisme et d’autres maux qui sévissent dans la sous-région.

Culturel et humain. Dans quelques mois, les deux pays renoueront avec une vielle tradition qui offre une illustration de l’osmose des populations des régions contiguës. Je parle du festival d’Al Mouggar, belle histoire algéro-mauritanienne, exhumée de l’oubli après un abandon de 43 ans.

Les deux pays sont résolument engagés dans une coopération mutuellement bénéfique. Aux hommes d’affaires de trouver cette synergie nécessaire pour un engagement commun pour les marchés de la sous-région.

Est-ce que les bonnes relations historiques entre la Mauritanie et l’Algérie vont permettre, à elles seules, aux entreprises algériennes de gagner des parts de marché dans ce pays ?

Je pense qu’il faut raisonner d’une manière pragmatique et réaliste. Vous avez entendu le PDG de Condor parler à Nouakchott de la part de son groupe sur le marché en Mauritanie et ses ambitions dans ce pays et en Afrique de l’ouest. Ses produits sont compétitifs et bien appréciés par les consommateurs mauritaniens, pour leur prix et pour leur qualité conjuguée. Avec un SAV et une formation technique de jeunes mauritaniens dans ses ateliers à Bordj Bou Arreridj, le groupe a montré qu’il est à l’heure de la modernisation et la technicité tout comme nombre d’autres entreprises. Il faut des efforts et s’armer de bonnes idées. En parlant de parts de marché, depuis 2016, la datte algérienne est leader en Mauritanie. En toute logique, elle a détrôné d’autres concurrents.

L’Algérie va-t-elle aider les Mauritaniens dans le bitumage de la partie mauritanienne de la route reliant les deux pays et dont se sont plaints les chefs d’entreprises algériens ? Ne faudrait-il pas encourager les banques algériennes à s’implanter, elles aussi, en Mauritanie ?

Pour l’heure, les autorités mauritaniennes ont assuré les transporteurs que les points critiques relevés durant le parcours de la frontière jusqu’à la ville de Zouerate seront traités. Il faut résoudre également quelques difficultés inhérentes à la nature désertique de l’immense espace dépeuplé et monotone reliant la frontière algérienne jusqu’à Zouerate. L’axe Tindouf–Zouerate offrira à la Mauritanie un poumon qui la dégagera de l’étreinte actuelle dont sa géographie l’a placée.

Pour les problèmes d’installation de banques algériennes en Mauritanie, je signale que trois PDG de nos grandes banques étaient avec nous lors de l’exposition algérienne de Nouakchott. Ils ont tenu des réunions de travail avec leurs homologues mauritaniens. Je pense que le problème des transferts des fonds sera résolu, en attendant d’autres formules et peut être l’ouverture d’une banque si l’évolution des relations commerciales l’exige.

D’aucuns estiment que le retour en force de l’Algérie en Mauritanie obéit à un objectif stratégique : couper l’herbe sous les pieds des Marocains en Mauritanie d’abord et dans les pays de l’Afrique de l’ouest, ensuite. Qu’en est-il au juste ?

Dans leur quête commune de construire une géopolitique de prospérité, de stabilité et de paix, l’Algérie et la Mauritanie sont, d’ores et déjà, replacées par le passage frontalier au cœur des grands projets intégrationnistes de l’Union africaine. Le passage ouvre la voie à la réalisation effective du corridor Alger-Dakar via Nouakchott.

Pris sous le prisme du commerce, le corridor Alger–Nouakchott-Dakar, consigné, au demeurant, dans les grands projets de l’Union africaine de l’intégration du continent concurrencera forcément, et pour le bien de la sous-région, d’autres corridors de fait comme l’axe Tanger–Lagos (en raison de l’occupation du territoire sahraoui). Dans l’absolu, la concurrence, c’est connu, fait le bonheur des consommateurs au moment où le monopole les pénalise.

La Mauritanie se trouve ainsi au centre des deux axes. C’est un pays qui gagnera en importance stratégique grâce aux prochaines constructions du pont de Rosso et de l’autoroute Dakar-Abidjan (dont le traité a été signé, le 04 juin 2017 à Monrovia, lors du sommet de la CEDEAO) et grâce aux exportations de gaz prévues en 2021 sans parler d’autres ressources. C’est ce que j’ai expliqué à nos opérateurs.

Globalement et immanquablement, le passage frontalier « chahid Mustapha Benboulaid (côté algérien)– « PK 75 » (côté mauritanien) impactera positivement les relations algéro-mauritaniennes et constitue une jonction fraternelle multiples retombées positives sur la sous-région.

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