Politique

Le gouvernement peine à dissimuler les effets d’une crise économique qui s’aggrave

Il s’agit certainement d’un indice révélateur de l’ambiance qui règne actuellement au sein des milieux économiques algériens. Le patron d’un important cabinet de comptabilité confie à TSA que parmi les centaines d’entreprises que compte son portefeuille de clients, la quasi-totalité lui ont demandé d’adresser à l’administration fiscale une correspondance indiquant qu’elles seront dans l’incapacité de verser, au deuxième semestre 2019, les « acomptes prévisionnels » au titre de l’impôt sur les bénéfices pour l’exercice en cours.

Explication : les entreprises algériennes tous secteurs confondus anticipent une baisse sensible de leur activité et une forte réduction de leurs profits voire, pour nombre d’entres elles, des pertes sévères dans les mois à venir.

Plus globalement, de nombreux signaux semblent indiquer que les nuages s’amoncellent au-dessus de l’économie nationale. L’année 2019 pourrait bien mettre à l’épreuve, plus tôt que prévu, une économie et des entreprises déjà fragiles pour la plupart d’entre elles. Pour l’instant, la communication gouvernementale et les statistiques officielles restent discrètes sur la réalité d’une crise économique dont la plupart des opérateurs font pourtant état de plus en plus franchement.

Le pétrole, le bâtiment et l’agriculture en difficulté

C’est ainsi que, pas plus tard que la semaine dernière, les médias officiels tentaient encore de présenter les résultats de la croissance au premier trimestre 2019 comme une nouvelle « rassurante » sur l’état de santé de l’économie nationale.

Selon les statistiques de l’ONS, la croissance globale du PIB de l’Algérie a atteint 1,5% au 1er trimestre 2019. Les commentateurs officiels ont juste oublié de dire que cette « performance » globale est la plus mauvaise des 20 dernières années.

Dans le détail, elle recouvre d’abord une baisse de l’activité du secteur des hydrocarbures qui recule encore de -7,7% au 1er trimestre 2019, contre -2,4% durant la même période de l’année écoulée.

Personne pour l’instant, ni au sein du gouvernement ni à Sonatrach, n’a jugé utile de fournir des explications convaincantes sur cette réduction persistante de l’activité du secteur pétrolier qui semble s’amplifier et qui est en passe de prendre des proportions catastrophiques.

De son côté, la croissance du PIB hors hydrocarbures, est jugée « appréciable » par la communication gouvernementale. Elle est tirée essentiellement par l’activité des services marchands, de l’industrie, du bâtiment, des travaux publics et de l’hydraulique (BTPH) et enfin du secteur agricole.

En réalité, selon l’ONS, seule l’activité des services marchands a connu une croissance importante, de l’ordre de 5,6%, durant le 1er trimestre 2019, contre 3,6% à la même période en 2018. Dans la terminologie de l’Office des statistiques, les services marchands sont les transports et communications, le commerce, les services fournis aux entreprises et aux ménages, ainsi que les Hôtels-cafés-restaurants.

Les autres secteurs connaissent tous une réduction sensible de leur rythme de croissance. Il s’agit, en premier lieu, du secteur du BTPH qui a réalisé une croissance inférieure à 3%, contre 5,1% durant la même période de 2018. La croissance est également en forte baisse dans le secteur de l’agriculture avec seulement 2,7%, contre 4,5% et celui des services non marchands avec +1,7% contre 2,3%, détaillait l’Office algérien des statistiques.

Les réserves de change en chute libre

On relève la même évolution inquiétante et la même dénégation de la réalité des faits de la part de la communication du gouvernement dans le cas des réserves de change.

En juillet, le ministère des finances annonçait que les réserves de change de l’Algérie avaient reculé à 72,6 milliards de dollars à la fin avril 2019, contre 79,8 milliards à la fin de l’année 2018, soit une baisse de 7, 2 milliards de dollars en seulement 4 mois. Aucune explication officielle non plus sur cette accélération inattendue de la fonte de nos réserves internationales. A ce rythme elles pourraient se réduire de près de 22 milliards sur l’ensemble de l’année et passer largement sous la barre des 60 milliards de dollars à fin 2019, d’autant que les prix du pétrole sont orientés à la baisse : en une semaine le Brent a perdu près de 10% passant largement sous la barre symbolique des 60 dollars. Les analystes anticipent une poursuite de la baisse dans les prochaines semaines dans un contexte de ralentissement de la demande mondiale.

Dans un entretien à l’APS. Mohamed Loukal jugeait imperturbablement que « le niveau des réserves est relativement satisfaisant, il équivaut à deux années d’importation et il nous permet une marge de manœuvre importante en matière de redressement de la situation financière ». Un commentaire des autorités financières algériennes exactement identique depuis 2014. A l’époque les réserves de change frôlaient la barre des 200 milliards de dollars.

En juillet, le ministre des finances ajoutait quand même que « pour faire face à l’érosion continue des réserves de change, le gouvernement s’est récemment engagé dans une démarche basée sur la rationalisation des importations des biens, à travers leur limitation aux besoins réels du marché national, en attendant la généralisation de cette approche aux services ».

Au cours des derniers mois ce sont successivement les activités du montage automobile, de l’électroménager, de l’électronique grand public ainsi que, tout récemment, les minoteries qui se sont vus imposer des quotas d’importation en forte baisse et qui ont considérablement réduit leur niveau d’activité en contraignant beaucoup d’entreprises à prendre des mesures de chômage technique.

Les moteurs de la croissance en panne

Malheureusement, ces premiers résultats en matière de croissance et de réserves internationales de change, déjà très préoccupants, ne couvrent que les premiers mois de l’année en cours et sont donc pour l’essentiel de cette période exempt de l’impact de la crise politique et des conséquences des décisions des nouveaux décideurs sur le climat des affaires dans notre pays.

Ces conséquences devraient surtout être sensibles au cours de la deuxième partie de l’année 2019 et seront marqués, selon les experts consultés par TSA, par une aggravation de la crise économique.

Pour la plupart des analystes, les principaux moteurs de la croissance économique sont aujourd’hui gravement affectés et risquent de s’éteindre l’un après l’autre.

Le premier de ces moteurs, celui qui a été traditionnellement le plus important, est la dépense publique. Il est déjà fortement grippé. C’est le ministère des finances lui-même qui annonçait très officiellement en juin dernier que les dépenses d’équipement de l’Etat ont connu une véritable dégringolade au premier trimestre 2019.

Tandis que les dépenses de fonctionnement continuent de battre des records et sont en hausse de plus de 12%, les dépenses d’équipement ont enregistré une baisse de 28 %. Elles ne représentent plus que 890 milliards de dinars contre près de 1250 milliards l’année dernière à la même époque.

Un chiffre qui confirme et explique sans doute en grande partie les inquiétudes exprimées par beaucoup d’associations professionnelles, qui ont tiré la sonnette d’alarme sur la situation des entreprises dépendantes de la commande de l’Etat. C’est en particulier le cas des entrepreneurs du BTP qui dénonçaient au cours des derniers mois l’accumulation des arriérés de paiement et la baisse de leur plan de charge qui aurait déjà conduit à la fermeture de plusieurs milliers d’entreprises et la mise au chômage de plus de 200 000 travailleurs depuis le début de l’année.

Un secteur privé déstabilisé

Un autre moteur de la croissance est désormais très sérieusement menacé. Il s’agit de l’investissement privé. L’impact de la situation politique du pays est très fortement ressenti par le secteur privé qui a été la première cible de la campagne anti-corruption.

Au cours des derniers mois, dans le cadre de l’opération « mains propres », de nombreux hommes d’affaire parmi les plus en vue ont été placé sous les verrous. La liste s’allonge, chaque semaine, des chefs d’entreprises du secteur privé qui ont été incarcérés de manière expéditive bien que beaucoup d’observateurs et de juristes aient souligné que de nombreux autres instruments, bien moins risqués pours les entreprises et les emplois, soient pourtant à la disposition de la justice.

Cette opération qui est en train de prendre les dimensions d’un véritable jeu de massacre pour le secteur privé se poursuit « sans que personne puisse en prévoir la fin » commente un patron algérien.

Dans ce contexte, les patrons algériens semblent tétanisés et hésitent aujourd’hui à s’exprimer publiquement. De très nombreux témoignages indiquent cependant sans aucune ambiguïté que l’effort d’investissement des entrepreneurs algériens, à quelques rares exceptions près, est aujourd’hui quasiment à l’arrêt tandis que de vives tensions sont également signalées par les opérateurs économiques notamment en matière de distribution du crédit.

Vers une contraction du PIB en 2019 ?

Le dernier moteur de croissance encore actif commence de son côté à donner lui aussi des signes de fatigue. Il s’agit de la consommation des ménages. Beaucoup de professionnels commencent au cours des derniers mois à se plaindre d’une baisse sensible de la demande. Même des secteurs comme l’agroalimentaire semblent désormais être touché. Depuis le début de l’été les agences de tourisme signalent une baisse sensible de leur activité et, signe qui ne trompe pas, même le cours des devises sur le marché parallèle a reculé fortement en raison d’une demande nettement plus faible que les années passées.

Comment l’économie algérienne encaissera t’elle le choc ? Pour l’instant les pronostics sont très défavorables. On pourrait bien être à la veille d’une contraction du PIB en 2019 d’autant plus que la croissance prévue initialement pour l’année en cour était déjà anémique.

Dans ce contexte l’évolution de l’emploi devrait constituer une préoccupation de plus en plus importante dans la période à venir. Les institutions financières internationales annoncent déjà une aggravation sensible du chômage au cours des prochains mois alors que des centaines de milliers de jeunes, diplômés ou non, se préparent à se présenter sur le marché du travail.

De façon assez paradoxale, les principaux bénéficiaires de la situation actuelle devraient être d’abord le secteur informel qui risque de profiter mécaniquement du ralentissement de l’activité des entreprises privées légalement constituées. Les importations pourraient également être appelées à la rescousse et se trouver stimulées par les défaillances de la production nationale.

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