
Ambition de conquête du Groenland, critiques sévères de l’Union européenne, menaces d’augmentation de taxes à l’égard des pays réfractaires à ses « désirs » et un « Conseil de la paix » taillé sur mesure : sitôt passé le « consensus tacite » et la « complaisance » autour de la violence infligée aux Palestiniens par Israël à Gaza, l’Occident – particulièrement l’Europe – observe avec inquiétude la marche à la hussarde imposée par Donald Trump.
Le président américain opère depuis quelques semaines comme un rouleau compresseur diplomatique.
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Après la capture de Nicolás Maduro, le 3 janvier dernier lors d’une opération spectaculaire de l’armée américaine, Donald Trump déploie d’autres axes d’une politique étrangère dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle inquiète, désoriente et fracture.
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Loin d’un simple ajustement stratégique, c’est une rupture assumée avec l’ordre international hérité de l’après-guerre qui se joue sous les yeux du monde. D’aucuns s’interrogent déjà jusqu’où ira ce président au tempérament insaisissable.
Un outil concurrent à l’ONU
Présenté initialement comme une solution politique au conflit à Gaza, le « Conseil de paix »-appuyé par de nombreux pays-voulu par Donald Trump s’est finalement révélé être un outil concurrent, voire supplétif, à l’ONU que le locataire de la Maison-Blanche n’a jamais portée dans son cœur.
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Selon des extraits révélés par des médias internationaux, la charte de ce Conseil instaure une instance de règlement des conflits opérant en dehors des mécanismes de l’ONU, privilégiant la stabilité et les rapports de force au droit international.
La gouvernance y est fortement centralisée autour du président américain, tandis que l’adhésion repose sur invitation et une contribution financière fixée à un milliard de dollars.
Rien ne filtre cependant sur les critères politiques et stratégiques fixés par les États-Unis aux pays appelés à y siéger, ni sur la liste exhaustive des États devant faire partie de cette instance.
Selon les informations ayant fuité dans certains médias internationaux ou révélées par des diplomates, y sont conviés des pays comme Israël, certains États du Golfe, l’Inde, le Japon, la Turquie, l’Égypte, le Maroc, l’Indonésie, l’Australie, ainsi que des alliés européens triés sur le volet.
Certains pays, comme l’Algérie, n’ont pas été mentionnés comme invités du tout, mais cela ne signifie pas automatiquement qu’ils ont été exclus : simplement, leur position n’a pas été rendue publique. Reste que l’opacité des critères d’invitation alimente les critiques sur le caractère sélectif et stratégique de l’initiative.
Plusieurs pays occidentaux ont en effet refusé d’y participer, dénonçant une initiative unilatérale des États-Unis. C’est le cas, par exemple, de la France, du Royaume-Uni, de la Norvège ou encore de la Suède, attachés au multilatéralisme.
Ces refus s’expliquent en grande partie par la crainte de voir l’ONU contournée, en plus du fait que la nouvelle organisation est perçue comme trop centrée sur les intérêts américains.
Autre lourd dossier de fracture : l’affaire du Groenland. Au Forum de Davos (19 – 23 janvier 2026), Donald Trump n’a pas seulement réaffirmé son intérêt pour l’île arctique, mais a exigé des « négociations immédiates » en vue de son acquisition.
S’il a exclu pour l’heure l’usage de la force, il n’a pas totalement rassuré les Européens, qui tentent de faire bloc derrière le Danemark pour s’opposer à la convoitise américaine.
La fracture
« Nous sommes en pleine fracture, pas en pleine transition », a affirmé à Davos le Premier ministre canadien Mark Carney, dont le pays est visé par des provocations répétées de la part de l’administration Trump.
Dans un discours marquant, salué par une standing ovation, Mark Carney a estimé que l’ordre international fondé sur des règles était une « fiction utile », désormais remplacée par une réalité brutale : celle d’un monde où les grandes puissances n’acceptent plus aucune contrainte.
Son message ? « Les puissances moyennes doivent s’unir, la soumission ne garantit plus la sécurité et l’ancien ordre ne reviendra pas ».
Il a également exprimé un soutien ferme au Groenland et au Danemark, dénonçant implicitement toute tentation néo-impériale.
Un diagnostic qui s’ajoute à celui établi peu avant par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, laquelle avait dressé le portrait d’un monde « de plus en plus anarchique », dominé par la puissance brute, qu’elle soit économique, militaire ou technologique.
Elle a mis en garde contre une spirale dangereuse entre alliés et appelé l’Europe à rompre avec sa prudence traditionnelle, se disant prête à agir de manière unie et déterminée.
Mais derrière les discours, les Européens restent divisés et vulnérables aux menaces de droits de douane massifs brandies par Washington, et dépendants stratégiquement des États-Unis sur le plan militaire.
Dès lors les questions qui s’imposent désormais : comment vont évoluer les rapports entre Donald Trump et les Européens dans un proche avenir ?
Les Européens pourront-ils dépasser leurs divisions pour opposer une réponse stratégique crédible ? Quel avenir pour l’ONU, marginalisée, contournée, affaiblie ? Quel sort pour la Palestine, prise en étau entre des solutions imposées et l’effacement du droit international ?
Le « Conseil de paix » survivra-t-il ou restera-t-il un outil conjoncturel au service d’un agenda américain ? Quelle parade face à Trump de la part de la Chine, de la Russie ou plus globalement des Brics ?
Quelle place pour le Sud global ? Autant de questions qui vont agiter désormais l’opinion mondiale. Une certitude cependant : nous assistons à un basculement historique, pour reprendre une formule de Jean-Luc Mélenchon.
Un nouvel ordre (ou désordre) se dessine, où la loi du plus fort devient la règle et où ceux qui ne s’organisent pas risquent, selon l’expression du Premier ministre canadien, de ne plus être à la table… mais au menu. Dans son discours à Davos, le Premier ministre canadien a résumé les dangers du Conseil de la paix de Trump : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ».