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Le roman historique s’impose comme une nouvelle tendance au Salon du livre d’Alger

Le roman historique algérien est fortement présent au 23e Salon international du livre d’Alger (SILA) qui se déroule au Palais des expositions des Pins maritimes. Les romanciers semblent se réapproprier l’Histoire pour la raconter à leur manière. Reportage.

La littérature dépoussière des faits oubliés, dévoile les non-dits et expose le non-écrit. S’il n’es pas l’antithèse du récit historique, le roman creuse un sillon dans le champs de la vérité.

Dans « Débâcle », son premier roman, paru aux éditions Casbah, Mohamed Sadoun raconte la saga de la tribu des Beni Ameur lors du début de la colonisation française. Cette tribu vivait, depuis le XIIe siècle, entre Tlemcen, Ain Temouchent, Sidi Bel-Abbes et Oran.

« C’était une tribu libre, ne s’est jamais soumise ni aux espagnols, ni aux ottomans. Et lorsque les français sont arrivés, la tribu s’est rebellée contre les envahisseurs. Elle a été vaincue et disloquée d’une manière violente. La société traditionnelle algérienne a été éparpillée. L’élément perturbateur premier était le 5 juillet 1830. Je voulais donc raconter la manière avec laquelle la société s’est fracturée dès le début du colonialisme et du contact avec le capitalisme français », explique Mohamed Sadoun.

Il s’est appuyé sur des fonds d’archives militaires françaises et sur des écrits locaux. « A Sidi Bel-Abbes, j’ai trouvé les mémoires de Léon Bastide, qui était le premier maire français de la ville. Il décrivait la société algérienne de l’époque. Je voulais décrire l’époque avec un regard algérien », a-t-il noté. Mohamed Sadoun, 45 ans, a décroché le prix Mohammed Dib du meilleur roman 2018 avec « Débâcle ».

Louis XIV échoue sur les côtes de Jijel

Pour son premier roman aussi, Amira Géhanne Khalfallah est remontée, dans « Le naufrage de la Lune », paru aux éditions Barzakh, jusqu’au XVIIe siècle pour raconter un fait oublié par l’Histoire. En 1664, les troupes du roi français Louis XIV attaquent les côtes de Gigiri (ancien nom de Jijel) avant de détruire en grande partie la ville. Les habitants font appels aux Janissaires. La ville résiste. C’est la défaite. Restée secrète à Versailles, la défaite de Gigiri devait le demeurer à tout jamais. D’où le naufrage d’un navire, La Lune.

« Louis XIV avait besoin d’un coup d’éclat, aller là où Charles Quint a échoué (vers 1541), c’est à dire l’Algérie. Et donc, il avait envoyé toute sa flotte vers Gigiri. Gigiri était restée indépendante par rapport aux Ottomans. Le roi pensait pouvoir utiliser ce petit port, loin d’Alger, pour avoir plus de présence en Méditerranée. Mal préparée, l’expédition de Gigiri fut un fiasco total pour les hommes de Louis XIV», souligne Amira Géhanne Khalfallah

Laghouat, l’année de l’anéantissement

Dans « Laghouat, la ville assassinée ou le point de vue de Fromentin », sorti chez les éditions Hibr, Lazhari Labter dévoile un épisode peu connu sur l’avancée des troupes françaises vers la sud algérien après la prise d’Alger. « J’ai conçu ce livre comme un roman historique. Le but est de raconter l’Histoire autrement. Et, c’est la meilleure façon puisque le roman est plus accessible aux nouvelles générations. C’est l’histoire d’une génocide et d’une résistance d’une ville », explique Lazhari Labtar.

L’auteur a rassemblé des documents pour narrer les faits sanglants liés à l’attaque le 4 décembre 1852. « Le drame est que les documents existent d’une manière pléthorique côté français. Les généraux et les écrivains français ont écrit. Autant qu’Eugène Fromentin (peintre français) qui a écrit « Un été dans le Sahara » où il raconte ce qui s’est passé. Mais, les documents sur la résistance à l’intérieur de Laghouat comme celle de Benasser Benchohra, Mohamed Ben Abdallah et les autres sont inexistants. Nous n’avons aucune trace », a précisé l’auteur.

Il a rappelé que vers 1852, les troupes françaises décidaient d’occuper Laghouat pour des raisons stratégiques dans une entreprise de conquête du sud algérien « Le général Youssouf (Joseph Vantini de son vrai nom) accompagné de 1500 hommes s’était déplacé à Djelfa avant d’attaquer Laghouat. Il voulait prendre la ville tout seul, mais n’avait pas les canons. Il a attendu l’arrivée des renforts notamment ceux du général Pélisssier. Laghouat a été finalement attaquée par 6000 soldats face à 1000 hommes qui étaient prêts à défendre la ville. La résistance était farouche. Sur ordre de Pélissier et de Youssouf, les soldats avaient massacré tout ce qui bouge. Les deux tiers de la population de Laghouat avaient été massacrés. 2500 morts. Un vrai carnage. Depuis, dans la mémoire des Laghouatis, 1852 est appelé « Aâm el khelia », l’année de l’anéantissement », a détaillé l’écrivain.

Amour atomique

Djamel Mati est, lui, revenu sur les essais nucléaires français dans le sud algérien, dans les années 1960, à travers son nouveau roman, « Sentiments irradiés », paru aux éditions Chihab. Dix sept tests atomiques ont été effectués par la France entre 1960 et 1966 dans la région de Reggane et de In Ecker.

« Ces essais nucléaires ont toujours hanté mon esprit. Jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu de reconnaissance de ce crime humanitaire. Mon livre n’est pas un livre historique, mais la trame s’inspire d’un fait historique », a note Djamel Mati. Les personnages de son roman vivent en 1986, vingt ans après le dernier essai atomique. « C’est une histoire d’amour entre un algérien et une française. Dès leur rencontre, la tragédie est racontée. L’homme est un ancien moudjahid qui a assisté accidentellement à la tragédie et qui l’a marqué à vie. La femme a, elle aussi, un lien avec le même drame, même si elle n’était pas née à cette période. L’histoire d’amour va-t-elle aboutir ou pas ? Le lecteur le saura. Il reste que l’amour est irradié par le passé », a-t-il appuyé

« Moi, soldat algérien de la guerre 14-18 »

Kader Ferchiche, pour sa part, est remonté jusqu’à la première guerre mondiale. Dans son nouveau roman « Moi, soldat algérien de la guerre 14-18 », publié par les éditions ANEP, il s’est concentré sur le sort de soldats algériens impliqués durant ce conflit. Ils seraient au nombre de 175.000 algériens à avoir été enrôlés, certains de force, dans cette guerre.

« La période 14-18 est occultée dans l’Histoire. Tout le monde sait que des soldats algériens sont allés combattre pour la France. Mais, les effets du basculement de l’Histoire mondial sur l’Algérie, personne n’en parle. On parle de la naissance du mouvement nationaliste à partir de 1919, de l’arrogance coloniale avec l’exposition mondiale de 1930 mais on n’évoque pas tout ce qui s’est passé durant cette période. Période qui a enclenché tous ces phénomènes historiques. C’est le soubassement premier de mon envie d’écrire ce roman », a-t-il souligné. Kader Ferchiche a consulté la presse écrite de l’époque (L’Echo d’Alger, La Dépêche algérienne, etc). « En piochant dedans, j’ai trouvé des liens avec des livres écrits à cette époque là, notamment celui du chef de cabinet du gouverneur général d’Algérie. Il avait écrit un livre : « La guerre mondiale 14-18 à Alger ». C’est une source phénoménale.C’est un roman historique. Une jeune française, trouve le manuscrit de Saci Boutaleb, son ancêtre, où il raconte sa guerre. L’histoire commence à partir de là… », a résumé l’auteur.

Des Algériens aux Balkans

La deuxième guerre mondiale a démarré à partir de Sarajevo, après le meurtre du prince François Ferdinand d’Autriche et son son épouse. Et c’est dans la capitale actuelle de la Bosnie-Herzégovine que Saïd Khatibi est allé chercher la trame de son nouveau roman « Hattab Sarejvo » (Le bois de Sarajevo), paru à El Ikhtilaf, à Alger, et à Dhifaf, à Beyrouth.

« Par hasard, j’ai découvert dans un Musée à Sarajevo, consacré à la guerre des Balkans (dans les années 1990), une chronolgie détaillée sur les événéments avec une liste des victimes et leurs origines. Jj’ai trouvé le nom d’algériens. J’ai entamé alors mes recherches. Certains algériens sont revenus, d’autres ont disparu ou ont été tués. J’ai pu renconter quelques rescapés. A partir, j’ai tissé la trame romanesque», a expliqué Said Khatibi.

L’écrivain n’a rien trouvé dans les archives algériennes sur cette séquence de l’Histoire. « A Sarajevo, j’ai trouvé un riche fond documentaire écrit et audiovisuel à la bibliothèque nationale et à la mairie. J’ai passé deux ans à apprendre la langue serbo-croate pour accéder à ces archives. En Algérie, cette question est ignorée par les historiens. Une grande partie de notre Histoire, y compris contemporaine, n’est pas encore écrite. Je pense que le roman est là pour apporter la contre-Histoire, combler les failles et récupérer ce qui a été perdu », a analysé l’auteur.

Oran, à la veille d’un coup d’Etat

Oran, juste après l’indépendance du pays et avant le coup d’Etat militaire du colonel Houari Boumediène contre Ahmed Ben Bella, apparaît comme un personnage dans « Le jour où Pelé », le nouveau roman de Abdelkader Djemaï, publié par Barzakh. L’histoire se passe en juin 1965, quelques jous avant le célèbre match entre l’Algérie et le Brésil. Le Roi Pelé visite la ville. Noureddine, personnage central du roman, rêve de voir évoluer la star du football brésilienne sur le terrain.

A travers son regard, le lecteur découvre Oran, ses rues, ses boutiques, ses cafés, ses maisons. Le romancier restitue l’atmosphère sociale post-indépendance et se rapproche, sans s’y attarder, des doutes politiques. « Le 17 juin 1965, j’avais dix sept ans. C’était l’époque de l’enthousiasme. Il y a ce fabuleux match. Une fête populaire. Le président Ben Bella arrive. Et, on sait ce qui va se passer deux jours après. J’avais donc tous les éléments pour raconter une histoire. Ce roman fait partie d’un trilogie que j’ai consacré à Oran. Je suis dans une forme de continuité », a relevé l’écrivain. Abdelkader Djemaï, qui s’est intéressé à la dernière nuit de l’Émir Abdelkader avant son exil forcé en France, cherche à donner un autre vie à son personnage Noureddine durant les années Bouemdiène. Une autre période peu explorée par les historiens et par les romanciers.

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