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« L’élection de Tebboune a permis un retour de la diplomatie algérienne sur la scène internationale »

« L’élection de Tebboune a permis un retour de la diplomatie algérienne sur la scène internationale »

Brahim Oumansour, politologue et chercheur à l’IRIS.

Une escalade diplomatique a eu lieu ces derniers jours entre Alger et Rabat à la suite de propos tenus par le désormais ex-consul marocain à Oran qualifiant l’Algérie de « pays ennemi ». Comment analysez-vous cet épisode et ses répercussions ?

 

Brahim Oumansour, politologue et chercheur à l’IRIS. Tout d’abord, les propos du consul marocain sont une faute grave de la part d’un diplomate. Il est fort regrettable que ce genre de propos soient prononcés par un diplomate, à fortiori dans un contexte déjà difficile.

 

Bien entendu, les réactions d’Alger et de Rabat par rapport à cet épisode reflètent tout simplement les tensions traditionnelles entre les deux pays. Et cela pour plusieurs raisons. Notamment, les deux pivots du Maghreb sont en concurrence pour le leadership régional.

 

Il y a aussi la question du Sahara occidental qui envenime encore les relations entre Alger et Rabat. D’ailleurs, l’épisode de l’ex-consul marocain à Oran fait suite à la déclaration récente, début mai je crois, du président Abdelmadjid Tebboune appelant le Conseil de sécurité de l’ONU afin d’intervenir dans le but de faire cesser les hostilités régionales, en Libye, en Syrie, en intégrant le Sahara occidental. Ce qui avait déjà provoqué la colère de Rabat.

 

Ensuite, il faut rendre en compte le contexte économico-social dans les deux pays, au-delà de la crise sanitaire (pandémie de la Covid-19) et qui exerce une pression importante sur les autorités des deux pays. Ce qui rend ces deux États encore plus sensibles l’un vis-à-vis de l’autre.

 

Ces « chamailleries » diplomatiques ne reflètent pas forcément la réalité des relations entre les deux États, bien que la question du Sahara occidental et d’autres dossiers créent des tensions entre eux. Ces relations sont très solides. On est très loin des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite et d’autres pays.

 

Les relations entre Alger et Rabat sont beaucoup plus profondes. Il faut souligner la coopération au niveau sécuritaire, sur la question migratoire, deux dossiers sur lesquels les deux pays coopèrent étroitement. Il y a par exemple une convergence des points de vue sur la crise libyenne.

 

Malheureusement, ces deux pays perdent beaucoup de temps dans ces ‘’chamailleries’’ inutiles, alors qu’ils devraient mettre l’accent sur les convergences en termes de défis communs : l’insécurité, l’instabilité régionale, la menace terroriste et la crise migratoire.          

 

Récemment, aussi, une mini-crise diplomatique a éclaté entre Alger et Paris, à la suite de la diffusion de deux reportages sur le Hirak et qu’Alger a jugés offensants à l’égard de son peuple et de ses institutions notamment l’armée. De quoi cet incident est-il le révélateur, sachant que les deux pays connaissent épisodiquement des moments de crispation ?   

 

Pareillement, c’est un incident qui reflète à la fois des tensions internes liées au contexte économique et social, tant en France qu’en Algérie. Sur le plan politique, la situation est tendue des deux côtés. Elle est accentuée par la crise de la Covid-19. Ce qui rend les relations interétatiques aussi sensibles qu’auparavant.

 

Bien sûr, les deux pays ont connu par le passé plusieurs moments de tensions importantes. Mais les relations entre les deux pays restent profondes en termes de coopération et d’échanges. L’Algérie est le premier acheteur de produits français, notamment le blé. L’Algérie est aussi un fournisseur de gaz de la France. Donc, il y a des liens stratégiques importants.

 

Mais tout cela n’empêche pas l’irruption de crises cycliques. Que révèle réellement la réaction d’Alger aux deux documentaires ?

 

Il y a comme je l’ai cité, le climat et le contexte socio-économique, mais aussi il y a le contexte politique et un changement s’opère au sein de l’État algérien. La mise en l’écart des anciens cadres crée forcément des changements sur le plan diplomatique. Certes, ce n’est pas un changement profond, mais il y a des changements et des inquiétudes notamment de la part de la France vis-à-vis de ce que serait l’Algérie de demain et le futur des relations entre les deux pays.

 

Concernant l’incident diplomatique lié directement à la diffusion des deux documentaires, on pourrait dire que c’est exagéré comme réaction de la part de l’Algérie (Alger a rappelé son ambassadeur à Paris pour consultations, Ndlr). D’ailleurs, les deux films ne sont pas explicitement anti-algériens, mais reflètent une situation sociale et politique du pays.

 

Cet épisode reflète une tension beaucoup plus profonde à mon sens. Je crois qu’il y a de réelles inquiétudes des deux côtés : Alger craint que la France veuille tenter d’influencer le Hirak et Paris s’inquiète des changements qui s’opèrent au sein de l’État algérien et qui pourraient impacter les relations diplomatiques et ses intérêts dans le pays.

 

Pensez-vous qu’on assiste à un repositionnement de la diplomatie algérienne ?

 

L’élection du président Tebboune a permis un retour de la diplomatie algérienne sur la scène internationale. Cela implique la volonté d’Alger de reprendre sa place en quelque sorte sur certains dossiers, en Libye, au Mali, mais aussi sur les relations bilatérales et multilatérales. Et cela pourrait créer des tensions avec Paris. C’est cela à mon sens qui pourrait être derrière cette tension et non pas ce prétexte des deux films documentaires, qui ont permis à Alger de réagir à des tensions plus profondes.

 

Dans l’avant-projet de révision constitutionnelle algérienne, les experts chargés de faire des propositions ont introduit une nouvelle disposition relative à l’envoi de troupes de l’ANP à l’étranger. Quel est votre commentaire ?

 

Cette réforme constitutionnelle du moins concernant le volet sécuritaire et qui permet à l’Armée algérienne d’intervenir au-delà de ses frontières est inédite sur le plan juridique, même si l’armée algérienne a déjà effectué par le passé des interventions à l’étranger, pour ne citer que sa participation à la guerre de 1967.

 

Mais ce sont des interventions de courte durée. Ce qui est différent aujourd’hui c’est que l’armée algérienne et l’État algérien veulent s’adapter aux nouvelles menaces et aux défis actuels que sont la menace terroriste et l’instabilité régionale.

 

Conjugués à l’appui diplomatique, ces trois éléments sont des facteurs de long terme. Et qui nécessitent donc une intervention de l’armée algérienne de longue durée et qui, de fait, aura besoin d’une couverture politico-juridique et d’un soutien d l’opinion publique.

 

La menace terroriste par exemple n’est pas une question de quelques mois ou de quelques années. L’intervention de l’armée algérienne à l’étranger ne sera pas unilatérale et aussi elle ne se fera pas sans le consentement du pays concerné.

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