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Les Maghrébins se remettent à émigrer en Espagne

Les Maghrébins se remettent à émigrer en Espagne

Le grand rafiot transportait environ 650 passagers à son départ de Libye, « en majorité des Marocains » mais la Marine militaire italienne n’a réussi à secourir que 562. Le nombre de disparus, pour la plupart des Marocains, pourrait donc s’élever à une centaine faisant de ce naufrage « l’une des plus importantes tragédies en mer Méditerranée ». 

Flavio de Giacomo, porte-parole de l’Organisation Internationale pour les Migrations, donnait ses explications à l’Agence France Presse le 26 mai 2016. La catastrophe, qui avait eu lieu la veille, a été passée sous silence par les autorités du Maroc et la majorité de la presse.

Des Marocains et des Algériens

Les propos de Di Giacomo et d’autres fonctionnaires internationaux confirmaient qu’après avoir utilisé la route maritime qui relie la Turquie à la Grèce, Marocains et, dans une moindre mesure Algériens, continuent à émigrer vers l’Europe en empruntant maintenant le passage entre la Libye et l’Italie, surtout la Sicile.

Jusqu’au 13 juillet, dernier pas moins de 4.190 Marocains ont débarqué illégalement sur les côtes italiennes, d’après le ministère italien de l’Intérieur . Parmi eux, 866 ont demandé l’asile politique -chiffre disponible jusqu’à juin dernier-, soit près de la moitié des demandes enregistrées en 2016 (1.556). Le nombre d’Algériens arrivés dans les mêmes conditions dans la Péninsule italienne équivaut à un tiers de celui des Marocains. Ils ne viennent pas tous de Libye. Quelques-uns ont levé l’ancre près d’Annaba pour se rendre en Sardaigne.

Le canal de Sicile est un itinéraire dangereux pour rejoindre l’Europe, à en juger par le nombre de naufrages, et la traversée de la Libye un enfer avec son lot de violences, d’extorsions, de séquestrations et même de courtes périodes d’esclavagisme pour les candidats africains et maghrébins à l’émigration.

La route de la Méditerranée occidentale

Même si elle continue à croître (8,9% au cours du premier semestre 2017) la voie italo-libyenne le fait à moindre rythme que la route de la Méditerranée occidentale qui relie le Maghreb à l’Espagne. À l’ouest, la hausse est de 200% sur les six premiers mois de l’année et même de 300% si l’on compare le dernier mois de juin avec celui de 2016.

En tout, 10.108 immigrés sont rentrés irrégulièrement en Espagne jusqu’au 9 juillet dernier, selon des chiffres dévoilés lors d’un séminaire organisé en début de semaine par l’Université d’Almería (sud-est de l’Andalousie). À ceux qui ont réussi à rejoindre les côtes espagnoles, il faut ajouter, au bas mot, 93 morts par noyade.

Un peu plus de 70% d’entre eux sont arrivés par la mer et le reste en sautant les clôtures qui entourent les villes de Ceuta et Melilla. Au rythme où croît l’immigration, 2017 sera la pire année pour l’Espagne depuis qu’en 2006, 31.600 Subsahariens navigant sur des canoës surchargés avaient débarqué aux îles Canaries.

La mauvaise nouvelle, pour les autorités espagnoles, ne tient pas seulement au nombre élevé de « sin papeles », comme on appelle à Madrid les « harragas », mais aussi à leur origine. Les Subsahariens restent certes majoritaires, mais les Marocains, pratiquement disparus depuis une quinzaine d’années, sont de retour. Les Algériens commencent aussi à arriver.

Ils sont 1.423 Marocains à avoir été arrêtés jusqu’au 9 juillet pour entrée illégale par mer -un nombre non négligeable échappe aux recherches de la Guardia Civil (Gendarmerie espagnole)- selon le chiffre dévoilé à Almería. La plupart sont arrivés en juin et très peu -seulement quatre- ont eu apparemment la possibilité de demander l’asile arguant qu’ils sont « victimes de la répression au Rif ».

 

Plus de 500 Algériens arrêtés

Quant aux Algériens, ils étaient à la même date 474 à avoir été interceptés, mais un décompte des dernières informations de presse élève leur nombre à 542 à la mi-juillet, le quadruple de l’année dernière. Leur destination est souvent plus à l’Est que les Marocains. Les régions de Murcie, des Baléares voire même de Valence sont leurs principaux points de chute en Espagne.

Quand la presse demande au ministre espagnol de l’Intérieur, Juan Ignacio Zoido, a quoi est dû cette poussée migratoire, il répond systématiquement : « Au beau temps ». À croire qu’en juin 2016, les tempêtes se succédaient constamment en Méditerranée. La plupart des rafiots bondés d’immigrants appareillent des côtes marocaines mais Rabat n’est, selon Zoido, en rien responsable. « Sa coopération est loyale et intense », répète-t-il à tue-tête.

Francesca Friz-Prguda, représentante en Espagne du Haut commissariat pour les réfugiés des Nations unies, pense, quant à elle, que « les énormes souffrances qu’endurent les migrants en Libye incitent certains d’entre eux à chercher des routes alternatives moins pénibles » comme celle de la Méditerranée occidentale qui représente aujourd’hui la plus forte croissance.

Marocains et Algériens, quand ils sont appréhendés en Espagne, sont systématiquement renvoyés dans leurs pays d’origine –le ferry Alicante-Oran tourne à plein régime- ce qui est loin d’être le cas des Subsahariens. Faute de pouvoir les rapatrier, ils sont libérés au bout de deux mois d’incarcération avec un ordre d’expulsion sous le bras qui ne sera sans doute jamais exécuté.

Cette disparité d’objectifs à l’arrivée -échapper à la police pour les Maghrébins et être pris en charge temporairement par l’administration espagnole pour les Subsahariens- « explique qu’ils ne se mélangent pratiquement jamais à bord des rafiots », fait observer Miguel Zea, coordinateur de l’agence publique qui se charge du sauvetages maritimes dans la province d’Almería, celle qui maintenant reçoit le plus grand nombre d’immigrés.

Les centres d’internement pour étrangers en situation irrégulière en Andalousie, qui dépendent du ministère de l’Intérieur, sont débordés depuis la fin du printemps. Pour ne pas trop entasser les Subsahariens, les autorités remettent régulièrement quelques-uns d’entre eux à la Croix Rouge ou aux ONG ce qui, dans la pratique, équivaut souvent à les libérer avant les deux mois réglementaires d’incarcération.

Relâchement de la surveillance au Maroc

Ce qui inquiète Madrid, ce n’est pas tant que les Marocains s’éternisent en Espagne mais que leur venue apporte la preuve que Rabat néglige, depuis fin mai, depuis le début des arrestations d’activistes rifains, le contrôle de ses côtes septentrionales pour se consacrer à liquider la révolte du Rif.

Avec une moyenne de 35 passagers à leur bord, la plupart des rafiots partent maintenant vers l’Espagne de criques entre Al Hoceima et Nador, deux villes rifaines, et non plus de la province de Tétouan ou de Tanger. De cette inattention profitent, sans s’entremêler, Marocains, Subsahariens (ivoiriens, guinéens, camerounais) et aussi quelques rares Algériens qui tentent la traversée à partir du Maroc plutôt que de leur pays.

« On assiste à un relâchement de la surveillance du Maroc » dont les forces de l’ordre « se consacrent prioritairement à en finir avec les manifestations à Al Hoceima », affirme Pablo Pumares, directeur du Centre d’Études des Migrations de l’Université d’Almería.

Certains activistes rifains ont avancé le chiffre de 25.000 agents, des divers services de sécurité et aussi une bonne poignée de militaires en arrière-garde, déployés dans la province d’Al Hoceima, dont la population dépasse à peine les 400.000 habitants. Rabat n’a jamais donné d’indication sur l’effort consenti pour rétablir l’ordre.

Les autorités espagnoles sont en tout cas convaincues que, si relâchement il y a, elle n’est pas due cette fois-ci à des motifs politiques. « Rabat ne cherche aucunement à régler un compte avec l’Espagne », souligne un haut fonctionnaire espagnol qui suit le dossier.

Le Maroc a cependant dans le passé joué la carte migratoire pour faire pression sur son voisin du Nord. La dernière fois remonte au début de cette année quand ses forces de sécurité n’ont rien fait pour empêcher l’irruption en masse, à deux reprises, de Subsahariens à Ceuta, d’après des confidents de la police espagnole qui opèrent en territoire marocain dans les environs de cette ville.

 

L’ombre du dossier sahraoui

Il s’agissait alors vraisemblablement, d’après de sources diplomatiques européennes, d’avertir Madrid et Bruxelles, d’une manière un peu sui generis, de ne pas appliquer trop à la lettre l’arrêt de la Cour européenne de justice, de décembre 2016. Celui-ci stipule que le Sahara occidental ne fait pas partie du Maroc et que l’accord agricole entre ce pays et l’Union européenne ne peut donc lui être appliqué.

Les turbulences que traverse le Rif ont porté en plus un coup dur à la fragile économie officielle -l’abondant trafic de drogues est clandestin- de la région. La presse marocaine indique, par exemple, que la moitié des réservations hôtelières ont été annulées cet été dans la province d’Al Hoceima. C’est là sans doute un autre élément qui incite les jeunes à tenter l’aventure de l’émigration.

« Ils ont d’ailleurs souvent la perception que l’Espagne a récupéré économiquement -elle croît à plus de 3%- après une longue crise et que désormais ils peuvent trouver du travail pas très loin de chez eux », indique le professeur Pumares. La distance en ligne droite d’Al Hoceima à Málaga, la ville la plus dynamique d’Andalousie, est de seulement 169 kilomètres. Les Latino-Américains l’ont bien compris eux dont le nombre d’immigrés en Espagne a augmenté un 3,94% en 2016, d’après l’Institut National des Statistiques espagnol.

La représentante du Haut-Commissariat aux Réfugiés en Espagne affirme que cette hausse de l’immigration en Méditerranée occidentale, qui avait lentement commencé ces deux dernières années, « n’est pas un phénomène conjoncturel ». « Il faudrait donc que les responsables espagnols changent leur approche et mobilisent les ressources nécessaires pour affronter dans les meilleures conditions ce qui semble s’avoisiner », ajoute-t-elle.

En mer, les moyens disponibles sont pour le moment suffisants pour secourir les « harragas » en détresse mais sur terre, une fois en Espagne, « c’est une autre paire de manches », regrette Francesca Friz-Prguda. « Il faut davantage d’infrastructures pour les accueillir, davantage d’interprètes, davantage de policiers pour procéder à leur identification et être à l’écoute de leurs besoins de protection », insiste-t-elle, car parmi ceux qui arrivent, certains sont des réfugiés et pourraient avoir droit à l’asile.

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