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Marasme économique et corruption : un dossier brûlant pour les autorités de la transition et au-delà ?

Marasme économique et corruption : un dossier brûlant pour les autorités de la transition et au-delà ?

Tribune. Les manifestations populaires contre le régime politique algérien ont démontré par leur durée, par leur ampleur et par leur détermination la nécessité absolue d’en finir avec lui, maintenant que le clan Bouteflika l’a conduit à son ultime conséquence. Elles mettent en cause la forme de gouvernance instaurée depuis la crise de l’été 1962, fondée sur une démocratie de façade qui déguise en son contraire l’illégitimité du régime autoritaire instauré par l’armée des frontières, réduite à user de la violence sous toutes ses formes pour contenir son désaveu.

Ces manifestations soulignent les limites d’une cohésion précaire des clans associés au pouvoir dans un régime velléitaire qui s’est extériorisé de la société, dont le caractère factice des institutions ressort à chaque élection. Elles pointent du doigt en des slogans non équivoques le mode de gestion économique arc-bouté à la manne pétrolière, distribuée en gratifications aux affidés du régime et à des groupes sociaux ciblés, possédant un pouvoir de nuisance.

Portées par une jeunesse déterminée, elles gagnent chaque vendredi en ampleur contre la volonté affichée des serviteurs encore en poste de ce régime d’inscrire le changement réclamé dans un schéma préétabli, prétendument respectueux de la Constitution. Pourtant, l’inéluctabilité de l’effondrement du régime est inscrite dans son propre calendrier : samedi 25 mai, le délai pour le dépôt des candidatures auprès du Conseil Constitutionnel aura été forclos sans que la moindre candidature un tant soit peu crédible ne se sera déclarée.

Mais la fin du régime ne fera que préluder au travail de refondation de l’Etat et des institutions qui le composent, gangrénées par la corruption et le favoritisme qui se déclinent en pratiques de népotisme, de régionalisme et de clanisme. A tous les échelons de l’Administration, des entreprises publiques et des organismes affiliés, à tous les échelons des institutions de représentation politique, ces pratiques ont été érigées en règle par le clan Bouteflika, surpassant en cela le clan Bendjedid qui a enclenché le phénomène. De l’ascension de Chadli Bendjedid à celle d’Abdelaziz Bouteflika, l’économie du pays a été mise en coupe réglée.

Une désindustrialisation programmée

Non content d’avoir accéléré la désindustrialisation, amorcée sous Chadli Bendjedid, non content d’avoir dilapidé les ressources en devises en organisant l’épuisement des réserves de change du pays par leur affectation à des projets de prestige, le président Bouteflika et son clan ont fait émerger du néant des fortunes privées que de prétendus hommes d’affaires aussi incultes qu’incompétents ont amassées en quelques années, moyennant soutien inconditionnel et financement informel de ses campagnes électorales pourtant gagnées d’avance par la fraude.

Renonçant aux activités industrielles que le pays a laborieusement mises en place au cours d’une décennie, des importateurs sans la moindre expérience des pratiques du commerce international ont mis la main sur des secteurs entiers, parfois au prix de règlements de compte administratifs. Plus invraisemblable, des hommes de grande instruction et d’autres de moindre, de haute culture et d’autres de faible ont, dès les deux premiers mandats, joué le jeu du clan Bouteflika, qui en présidant un Conseil Constitutionnel aux ordres, qui en occupant les plus hautes fonctions au sein d’organismes publics économiques (Cour des Comptes, Conseil des participations de l’Etat etc.), qui en acceptant des portefeuilles ministériels où se traitent les dossiers relatifs à des projets d’investissement à fort potentiel de corruption (travaux publics, agroalimentaire, télécommunications notamment).

Partout le système a fait des émules : des personnes sans instruction adéquate, voire sans instruction du tout, ont accédé à de hautes responsabilités administratives et politiques et se sont mués en potentats locaux, en se faisant des clientèles d’entrepreneurs véreux, d’élus fraudeurs, de juges et de procureurs prévaricateurs, d’hommes de réseaux occultes, d’officiers de l’armée, de la gendarmerie et de la police déloyaux.

L’appât du gain, le désir d’une vie de luxe (voire de luxure) ostentatoire, l’envie de faire partie de la prétendue élite gouvernante, ont eu raison de la moralité d’un grand nombre de personnes associées de près ou de loin aux affaires. Une mentalité de prédateur s’installe chez elles en se diffusant d’autant plus facilement dans le corps social que ni les institutions de formation depuis l’école primaire jusqu’à l’université, ni les centres d’activité (entreprise, administrations) ne jouent leur rôle social dans la transmission des valeurs, de la culture du sens et du goût de l’effort.

Bien qu’on ait pu en deviner l’ampleur depuis l’explosion de l’affaire des 701 kilogrammes de cocaïne, des révélations d’affaires scabreuses impliquant des hommes du sérail dans le détournement des deniers publics apportent quotidiennement la preuve d’une machination antinationale, dont les racines plongent dans l’ascension fulgurante des anciens officiers de l’armée française aux postes de hautes responsabilités sous Chadli Bendjedid – qui les a promus au rang de généraux. Tirant avantage de leur statut, ceux-ci ont organisé au profit de leur progéniture et de leurs proches et alliés une libéralisation sauvage de l’économie consistant à supplanter les activités productives du pays par des opérations d’importations sur lesquelles ils ont instauré un quasi-monopole.

Après que les réformes du secteur public économique, conduites par le gouvernement Hamrouche, ont réalisé le démembrement des grandes entreprises industrielles – qui plus est selon un schéma parfaitement absurde consistant en la séparation des fonctions de production, de commercialisation et d’investissement d’une même entreprise – la privatisation des nouvelles entreprises a pris le relais pour mener l’économie du pays à la ruine. Acquises à vil prix, elles servent de couverture à la mise en veille de l’économie productive au profit de l’économie de rente.

Les résultats de cette orientation sont édifiants : la part de l’industrie dans le PIB (y compris Hydrocarbures) est passée de 45% en 1999 à 37% en 2017 selon les statistiques de la Banque Mondiale (perspective.usherbrooke.ca/bilan/tend/DZA/fr/NY.GDP.MKTP.CD.html). Entre 2012 et 2017, le taux de croissance du PIB hors hydrocarbures chute de 8 à 2,2% selon l’ONS (voir le bulletin « Les Comptes nationaux trimestriels » n° 828) tandis que la balance commerciale a connu, selon les statistiques douanières, une évolution erratique depuis 2005, passant d’excédent à déficit et d’un taux de couverture (des importations par les exportations) de 226% à 74% en 10 ans (www.douane.gov.dz/pdf/r_periodique/Serie.pdf).

Sans doute peut-on imputer cette dégringolade à la crise pétrolière de 2014, dont les effets se font ressentir encore aujourd’hui. Mais c’est précisément là où le bât blesse : comme de nombreux analystes le déplorent depuis les années 1980, l’économie de l’Algérie est adossée à la rente pétrolière, laquelle nourrit à la fois les importations de toutes natures par les quasi-monopoles privés déjà mentionnés et toutes sortes de malversation que les régimes Bendjedid et Bouteflika ont érigées en mode de gouvernance économique. Dans ces conditions, la question est de savoir comment les autorités de transition et par-delà, les autorités légitimes qui seront issues de la révolution en cours, pourront mettre fin à la dérive de l’économie en prélude à la relance qu’il leur faudra bien engager.

Les difficultés attendues pour la relance

La question n’est évidemment pas d’ordre purement technique : elle est même avant tout politique en ce sens qu’il conviendra non seulement de définir un nouveau mode de gouvernance, une stratégie de relance par l’investissement productif et une forme de souveraineté économique compatible avec le système des relations internationales comme Alexandre Kateb le suggère (voir sa contribution publiée par TSA le 5 mars 2019), mais aussi de trouver les modalités adéquates de (re)mise au travail des algériens, tous statuts sociaux confondus, que la gestion clientéliste de l’économie par le régime Bouteflika a achevé de démobiliser.

Il va de soi que la récupération par l’Etat des biens et des deniers publics que se sont indument appropriés les affidés du clan Bouteflika sera une opération préalable. Par leur importance et par leur nature (biens immobiliers situés en Algérie et à l’étranger, comptes en devises dans les banques étrangères, usines et entrepôts acquis à vil prix auprès des EPE), ils peuvent constituer une manne inattendue à même de desserrer pour un temps l’étau que la contrainte de ressources exerce sur les finances et le patrimoine de l’Etat. Mais outre qu’une telle opération ne doit pas être de caractère sélectif (comme semble l’être jusqu’à présent la présentation devant la justice de personnes du clan Bouteflika habilement choisies), elle ne pourra venir à bout de la désaffection des algériens pour leurs gouvernants ni des déficits en compétences techniques, en capacités managériales et en volonté de se remettre au travail en situation de resserrement de la contrainte de ressources. Car un tel resserrement s’avère inéluctable et pas seulement en termes financiers : comme le souligne Mouhoud El Mouhoub, s’ajoute à « la détérioration des marges de manœuvre de l’État pour soutenir l’emploi des jeunes (dont, ajouterons-nous, le déficit en formation constituera une entrave majeure à toute politique de relance), une détérioration de la situation des élites, dont le pouvoir d’achat commence à être grignoté par l’inflation et la dégradation des équilibres sociaux » (theconversation.com/algerie-economie-politique-dune-rupture-annoncee-112633). Tout cela ne peut que nuire à la volonté de réforme des gouvernants légitimes, passée la période de transition qui s’annonce plus longue qu’attendue.

Peut-on envisager, dans ces conditions, une sortie de crise par le jeu des mécanismes du marché comme le proposent les professeurs Hartmut Elsenhans et Rachid Ouaissa (El Watan du 5 mai 2019) ?

Ceux-ci présentent les éléments fondamentaux d’une nouvelle stratégie économique consistant à agir sur le taux de change du dinar pour ré-internaliser les processus menant à la relance. Résumée, leur analyse consiste à inaugurer une sorte de stérilisation de la rente pétrolière et gazière par la déconnexion du taux de change du dinar par rapport aux réserves de change du pays. Par la dévaluation du dinar, les prix à l’importation de tous types de produits augmenteront automatiquement en sorte que la partie des classes moyennes en recherche de privilèges et de rentes adossés à l’importation préférera investir sa fortune en interne, dans l’économie productive à bas coûts de main-d’œuvre (la main-d’œuvre algérienne étant pour l’heure encore beaucoup trop chère en prix internationaux à cause de la surévaluation du dinar). Par un apprentissage technologique progressif, le niveau de la productivité du travail tendra à s’élever pour réduire les coûts de main-d’œuvre même en dinar dévalué en sorte que le pays pourra à terme se replacer dans le commerce régional (maghrébin et africain).

Pour séduisante que soit cette analyse, il convient de noter que les handicaps dont souffre l’économie algérienne sont beaucoup plus nombreux qu’il ne semble. Nous avons déjà cité la désaffection au travail qui résulte de la généralisation de l’esprit de la débrouille qui s’est répandu dans tout le corps social sous le régime du clientélisme institué par les présidents Bendjedid et Bouteflika. Il faudrait ajouter à cela que, en dépit de l’idée répandue selon laquelle la main-d’œuvre algérienne est relativement bien formée, la réalité est qu’elle a subi à tel point les contrecoups d’une idéologisation du système éducatif que les générations montantes manqueront cruellement de savoir et de savoir-faire sur plus d’une décennie (à supposer qu’il soit remédié immédiatement à ce handicap). Enfin il conviendra de ne pas perdre de vue l’état de délabrement du secteur industriel (public et privé) pour espérer qu’une simple dévaluation du dinar produira les effets escomptés.

Concernant la dévaluation proprement dite, il importe d’en indiquer les limites :

– D’une part, et en l’absence d’une reprise en main politique des leviers de l’économie, les bénéficiaires habituels (ou nouveaux) des privilèges et des rentes continueront d’accéder aux ressources en devises du pays (si celles-ci ne sont pas mises à l’abri de la prédation) à travers les négociations de contrats donnant lieu à réversion de commissions, la gestion opaque des budgets d’équipement etc. ;

– D’autre part, et à moins d’une compensation adéquate des pertes de pouvoir d’achat des salariés induites par la dévaluation (qui aura pour effet d’annuler les effets de la dévaluation sur les coûts de main-d’œuvre), les mêmes classes sociales qui se seront mobilisées pour faire tomber le régime pourront se retrouver les principales perdantes du changement. Sans doute le maintien des subventions (que les auteurs suggèrent de personnaliser) pourra-t-il atténuer quelque peu les conséquences négatives de la mesure. Mais l’enchérissement prévisible de tous les intrants importés des biens industriels produits localement empêchera que se forme un marché domestique viable tant que ne se sera pas produit le saut technologique susceptible de faire croître la productivité à hauteur des attentes de l’économie.

Pour conclure, et à ce qu’il nous semble, tout est suspendu en fait à la nature et à l’ampleur des réformes que les gouvernants légitimes seront enclins à mener et décidés à faire aboutir. Ces réformes sont d’abord de nature politique en ce sens que, ainsi que le disent les auteurs précités, l’algérien pourra intégrer l’idée qu’il est citoyen et non pas client de quelque clan que ce soit. Ici, la refondation de l’ensemble des institutions et l’instauration de l’accès aux postes de responsabilités sur la base du mérite est la condition sine qua non de la réussite. Cette seule mesure nécessitera un délai d’autant plus long qu’elle est conditionnée par la réforme de l’école dans un esprit authentiquement républicain et patriotique.

Sur le plan économique, et quoique la dévaluation du dinar puisse être envisagée comme une mesure complémentaire, l’essentiel pour la période de transition me paraît être de remotiver les gens par la disqualification politique de tous les bénéficiaires de rente et par la récupération des biens de l’Etat ainsi que des ressources financières en dinars et en devises dont il a été dépossédé. Celles-ci pourront être injectées dans l’économie productive sous diverses formes (investissement public re-légitimé par la nature publique des ressources, aides à l’investissement privé, refonte du système éducatif, du système de santé publique etc.) ; toutes mesures qui nécessitent une grande volonté, un sens aigu des responsabilités et un esprit de patriotisme à la mesure des enjeux et des défis.


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