Société

Microbiote : quelle influence du « deuxième cerveau » sur la santé ?

Qu’est-ce que le microbiote, qui est considéré comme le « deuxième cerveau humain » ? Quel est son rôle ? Quel lien y a-t-il entre le déséquilibre du microbiote et l’apparition du cancer colorectal, les maladies neurodégénératives, les maladies inflammatoires, cardiovasculaires, obésité ?

Des spécialistes viennent de lancer une initiative maghrébine à partir d’Algérie pour étudier les liens entre les maladies et le microbiote. Ils en parlent à TSA.

« Contrairement à ce que l’on pensait dans le passé que les microbes de l’organisme ont un effet négatif, il y a des microbes appelés les microbiotes humains qui jouent un rôle important pour le corps quand ils sont en équilibre », explique la Professeure Leila Amar Keskes, enseignante à la faculté de médecine de l’université de Sfax et coordinatrice du projet intitulé MicAfrica dans le cadre du programme européen H2020, visant le renforcement de capacités dans le domaine du microbiome humain.

Parmi les objectifs du projet MicAfrica, figurent la création d’un Consortium nord-africain en microbiome humain qui représente l’ensemble des microbes qui existent dans notre organisme.

« C’est ce que nous avons réalisé, depuis une année », explique la Professeure Leila Amar Keskes qui participe à un workshop qui s’est tenu à Alger jeudi 7 et vendredi 8 septembre dans le cadre de ce projet du Consortium nord-africain en microbiome humain.

Microbiote : symbiose entre chercheurs nord-africains

Ce consortium nord-africain en microbiome humain permet aux partenaires algériens, tunisiens, marocains, égyptiens et prochainement libyens et mauritaniens, de collaborer ensemble pour développer des recherches et échanger des expériences.

Le but est aussi de nouer un réseautage entre chercheurs dans le domaine du microbiome humain.

« Le consortium nord-africain en microbiome humain a pour but de promouvoir, comprendre, former, valoriser et innover dans le domaine du microbiote. Notre équipe de chercheurs est pluridisciplinaire et horizontale. Elle est composée de biologiques, de médecins, de bio-informaticiens…etc. Ce cercle peut s’agrandir », développe de son côté le Pr Souhil Tliba, chef de service neurochirurgie au CHU Frantz-Fanon de Blida.

Cet éminent spécialiste a initié ce workshop, premier du genre en Algérie, dans le cadre d’un projet international de chercheurs d’Afrique du Nord.

Parmi les présents, on cite, le Professeur Nabil Aouffen, chef de service d’anesthésie réanimation pédiatrique et enseignant à la faculté de médecine d’Oran, le Pr Mourad Belkhalfa, biotechnologue de l’université Houari Boumediene (Bab Ezzouar à Alger), le Pr Samy Kammoune, chef de service de pneumologie et ancien doyen de la faculté de médecine de Sfax et d’autres éminents professeurs tunisiens.

« Le microbiote peut être déséquilibré par différents facteurs comme l’alimentation, le stress, l’environnement qui peut être responsable de certaines pathologies », reprend l’enseignante à la faculté de médecine de l’université de Sfax.

De plus en plus d’études soulignent l’intérêt à analyser le microbiote pour pouvoir agir sur ce dernier, le but ultime étant de prévenir les maladies. « Il s’agit d’agir en amont en améliorant les conditions de vie, l’alimentation et en agissant sur l’environnement pour garder le microbiote en équilibre et prévenir les pathologies », poursuit la Professeure Leila Amar Keskes.

C’est justement l’engagement fait par tous les partenaires du Consortium nord-africain. « C’est un domaine en pleine croissance. Il y a beaucoup de recherches qui sont en train d’être faites à travers le monde, qui démontrent l’intérêt du microbiome humain », insiste la Professeure Leila Amar Keskas.

Vers la production de bonnes bactéries

Le Consortium nord-africain en microbiome humain décline ses objectifs à long terme. « Plus tard, notre objectif est d’investir dans le domaine des prébiotiques et des probiotiques », se projette le Pr Souhil Tliba.

Les probiotiques sont des bactéries ou des levures spécifiques qui régulent la symbiose (équilibre) bactérienne de l’intestin. Le microbiote est un domaine de recherche de plus en plus répandu, qui gagne de l’intérêt du point de vue de la recherche.

« On a compris que de nombreuses pathologies sont liées au microbiote. Avant de comprendre les maladies, il faut d’abord faire le lien entre ces maladies et le microbiote intestinal. Quand on parle de microbiote humain, il y a aussi le microbiote animal et végétal. Tout est lié et tout est important », détaille le Professeur Tliba.

Le spécialiste cite certaines maladies inflammatoires du tube digestif à l’image de la maladie de Crohn, la rectocolite hémorragique et certaines maladies neuro-dégénératives comme la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson et aussi certaines formes d’autisme.

« De plus en plus, on parle de lien entre les maladies neuro-dégénératives et le microbiote. Certaines maladies psychiatriques comme l’anxiété, mais aussi l’obésité, sont liées au microbiote », fait savoir ce professeur.

Le Pr Tliba évoque même un lien entre le microbiote et les maladies cardiovasculaires, à l’image de l’hypercholestérolémie et des troubles du rythme cardiaque.

« Le microbiote agit fortement sur notre organisme. Si on doit aller vers la prévention et vers le traitement, il faudrait au préalable connaître l’une des sources de ces maladies qui est le microbiote », dit-il.

« Le maître mot est la prévention »

Dans la foulée, le Professeur Souhil Tliba évoque deux intérêts sur lesquels travaille ce consortium nord-africain en microbiome humain : la prévention et la nécessité de produire des probiotiques.

« Il est nécessaire de comprendre comment équilibrer le microbiote. L’alimentation, le mode de vie et l’environnement jouent un rôle très important. Un régime méditerranéen est très recommandé pour rééquilibrer le microbiote », argumente le Pr Tliba qui cite des exemples d’expériences faites par des chercheurs.

« Deux souris ont subi des greffes de microbiotes différents. La première a reçu un microbiote déséquilibré alors qu’à la seconde souris, on a inoculé un microbiote équilibré. La première est devenue obèse juste parce qu’on lui a inoculé des bactéries déséquilibrées. Inversement, la souris qui a reçu des bactéries équilibrées, n’a pas été affectée par l’obésité », appuie le Pr Tliba.

Le spécialiste déplore au passage le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de publications sur le microbiote en Algérie. « Il faudrait que nos chercheurs se penchent sur cet aspect », plaide-t-il.

Ce workshop a été aussi l’occasion de rapprocher le monde académique du monde industriel notamment la Eurl Cemra qui a soutenu cette rencontre. En effet, un débat a été animé avec des partenaires économiques avec des présentations concrètes de trois firmes étrangères : une belge, une luxembourgeoise et une française.

Le Professeur Tliba souligne aussi l’intérêt de produire des probiotiques en Algérie. « Les probiotiques sont très importants pour l’équilibre. Une équipe italienne a travaillé sur l’efficacité du chocolat dans la lutte contre la maladie d’Alzheimer. Il y a aussi des sucettes pour les enfants autistes. Ce ne sont pas des médicaments, mais des probiotiques », explique-t-il.

Le but du Consortium nord-africain en microbiome humain est ainsi de valoriser la recherche.

« Nous avons fait appel à des partenaires économiques pour établir des passerelles et leur transmettre l’idée et de les accompagner. Ce projet a été lancé par l’université de Sfax. Il a fait appel à des chercheurs de différents pays d’Afrique du Nord, ajoute le Pr Tliba. Pour lui, le maître mot est la « prévention » qui est la « solution la plus moins coûteuse et la plus efficace ».

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