
A Staouéli sur la côte ouest d’Alger, l’ingénieur agronome Mostefa Mazouzi souhaite relancer la production de bananes en Algérie. Depuis plusieurs années, il en produit sous serre et se bat pour arriver à une « autosuffisance » en ce produit tropical.
En bon connaisseur du dossier, sur les réseaux sociaux, il indique que « contrairement à d’autres pays méditerranéens, la banane n’a jamais été perçue en Algérie comme un fruit strictement exotique ».
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Cette particularité remonte à l’époque coloniale où la banane était présente sur le marché. Mostefa Mazouzi rappelle que « l’administration française en assurait l’importation, au même titre que d’autres produits destinés aux départements d’outre-mer. »
Il fallait en effet écouler la production française de bananes martiniquaises. Vers 1820 ce fruit a été implanté en Martinique et Guadeloupe et a conquis les Caraïbes. En 2014 la production française de bananes a culminé à 320.000 tonnes.
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Pression des lobbies d’importateurs
Après 1962, les importations de bananes se sont poursuivies. Toutefois fait remarquer l’ingénieur : « la politique d’austérité adoptée au début des années 1970 a fortement limité l’accès à ce fruit sur le marché national » et c’est dans les années 1980 que « dans le cadre du Programme Anti-Pénurie (PAP), la banane a fait son grand retour, devenant un symbole d’abondance ponctuelle et retrouvant sa place dans les habitudes de consommation des Algériens ».
Un élan qui « fut brutalement freiné par la crise économique de 1986, conséquence directe de la chute des prix du pétrole. Le retour aux mesures d’austérité a une fois de plus restreint les importations de bananes », poursuit cet ingénieur et passionné de la culture de la banane.
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C’est dans ce contexte qu’une volonté politique forte a émergé pour « amorcer une production locale » de bananes, poursuit Mostefa Mazouzi : « Entre 1985 et 1990, le ministère de l’Agriculture a lancé un programme ambitieux visant à développer 1 000 hectares de bananeraies sous serre, confié aux CASSDEP (Coopératives Agricoles de Services Spécialisées pour le Développement de la Plasticulture). »
Il se félicite que « la CASSDEP de Staouéli ait joué un rôle central dans ce projet structurant. Grâce à l’engagement des cadres et techniciens impliqués, 225 hectares de serres ont été réalisés, permettant une production annuelle de plus de 12 000 tonnes dans les années 1990. »
Un élan qui faiblira par la suite. Il se désole que « la pression croissante des lobbies d’importateurs, ont mis un terme prématuré à cette dynamique de souveraineté agricole » et pronostique : « Si ce programme avait pu se poursuivre, l’Algérie aurait pu prétendre à l’autosuffisance en matière de production de bananes. »
Un programme national banane
Ce passionné par la culture de la banane suggérait dès 2022 la plantation de bananiers au niveau des 14 wilayas du littoral algérien où les températures ne descendent pas en dessous de 12 degrés.
A raison de 50 hectares par wilaya et avec 500 quintaux par hectare, il indiquait qu’il devrait être possible de produire de quoi répondre à la demande locale et s’affranchir des millions de dollars consacrés aux importations de ce fruit.
Il cite pour cela la campagne 2020/2021 qui a vu « l’importation de 330 000 tonnes de bananes représentant une dépense de 250 millions de dollars pour le Trésor public. »
Mostefa Mazouzi se fait fort d’arriver en 5 ans à l’autosuffisance en ce produit à condition d’un « soutien des pouvoirs publics de l’ordre de 20 à 25% à la filière. »
La culture de la banane est gourmande en eau
A Sidi Fredj (Alger) et dans la wilaya de Jijel, la culture de la banane progresse. Auparavant, la culture était cantonnée aux serres tunnel de petite dimension et à des variétés naines.
L’apparition de serres multichapelles avec une hauteur de près de 7 mètres permet aujourd’hui de cultiver des variétés de plus grande taille et plus productives. Les variétés viennent aujourd’hui de Turquie sous forme de jeunes plants certifiés.
La culture de la banane permet de créer des emplois mais a besoin de 2 200 mm de pluie alors qu’à Jijel et Sidi Fredj, la moyenne annuelle n’est que de 800 mm.
La différence est couverte par l’eau des nappes souterraines. Problème, des travaux universitaires montrent que leur surexploitation provoque l’intrusion de l’eau de mer dans ces nappes, comme c’est le cas à Bordj-El-Kiffan ou Annaba. Le déficit en adduction d’eau potable des villes littorales est actuellement compensé par le dessalement de l’eau de mer.
En 2025, l’Algérie a mis en service cinq stations de dessalement d’une capacité totale de 1,5 million de m3 par jour dans le cadre d’un programme d’urgence pour plus de deux milliards de dollars, et a décidé de lancer la construction de cinq autres à partir de 2026.
Sous serre, les planteurs de bananes utilisent l’irrigation du goutte à goutte, cependant à raison de 50 hectares de bananes sur 14 wilayas du littoral, ces 700 hectares représentent une demande en eau aux dépens de l’adduction en eau potable.
En 2024, sur la Radio Algérienne, l’agro-économiste Ali Daoudi soulignait l’inquiétante stagnation des superficies consacrées aux cultures maraîchères. Elles atteignent une moyenne de 450 000 hectares, mais n’évoluent plus ; ce qui selon cet expert pouvait être une explication aux tensions observées sur les prix. L’expert formule une hypothèse : la concurrence de l’extension des surfaces consacrées aux cultures d’arbres fruitiers.
Fin avril 2025, le gouvernement a décidé de plafonner le prix de la banane à 450 dinars le kg, après avoir dépassé les 800 DA.
A la mi-mars, 34 conteneurs remplis de bananes ont été saisis au port d’Annaba à l’occasion d’une opération contre les réseaux de spéculation. Le ministère du Commerce et de la Régulation du marché avait alors sanctionné 53 importateurs pour « non-respect de leurs engagements envers l’État ».
La banane illustre le dilemme entre la demande des consommateurs, les disponibilités locales en eau et les priorités agricoles.
Dans son étude[1] sur l’agriculture en Algérie, l’experte Dominique Badillo notait dès 1980 que « le niveau de satisfaction des besoins alimentaires ne dépend pas uniquement de la production agricole considérée dans son ensemble, mais de la valeur nutritionnelle de cette production. »
En septembre 2024, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a rappelé l’importance des cultures stratégiques : « Nous avons réalisé des avancées significatives dans la production agricole, notamment dans les cultures stratégiques, grâce à une carte agricole élaborée selon des critères scientifiques et à la poursuite de l’établissement de partenariats internationaux dans le secteur agricole avec des pays amis et frères leaders dans les filières stratégiques comme le lait et les céréales », dans le but de « réduire les importations ».
Lors du conseil des ministres tenu le 2 novembre, le président Abdelmadjid Tebboune a donné instruction au ministre de l’Agriculture de « préparer un nouveau projet de loi d’orientation agricole pour une organisation définitive du secteur selon une vision prospective associant des spécialistes. »
Bananes ou cultures stratégiques ? Il faudra faire des choix.
[1] Stratégie agro-alimentaire pour l’Algérie : prospective 2000. Dominique Badillo 1980. Editsud. Aix-en-Provence.