Société

Mouvements migratoires : le paradoxe algérien

Les mouvements migratoires font de nouveau l’actualité en Algérie, l’un des rares pays au monde à constituer à la fois une zone de départ, de transit et de destination des flux de migrants.

Depuis quelques semaines, les Algériens traversent la Méditerranée par milliers, principalement vers les côtes espagnoles, destination finale pour certains, zone de transit vers la France pour beaucoup d’autres.

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Les images d’embarcations qui déversent quotidiennement les migrants venant des côtes algériennes sont confortées par les premières statistiques disponibles, quoique toujours approximatives.

1.600 Algériens ont atteint les côtes espagnoles en deux weekends, 2.200 ont tenté la traversée depuis le début du mois, selon le centre espagnol de recherche des disparus et le magazine Jeune Afrique. Une centaine d’Algériens seraient en outre morts en mer pendant cette période.

Outre les drames signalés régulièrement et les cas insolites, comme les bébés auxquels leurs parents font prendre des risques insensés, le phénomène fait aussi parler de lui par la réaction brusque de la France qui est en train de tourner à la crise diplomatique avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, notamment l’Algérie et le Maroc.

Les autorités françaises ont annoncé, mardi 28 septembre, une réduction drastique du nombre de visas à délivrer aux citoyens algériens, marocains et tunisiens.

En interne, on soupçonne le président français Emmanuel Macron d’avoir cédé à la pression de l’extrême-droite sur la question, en tout cas d’avoir agi par calcul en prévision de l’élection présidentielle du printemps prochain.

Mais il est indéniable que ce qui se passe sur les côtes espagnoles n’est pas totalement étranger à la décision des autorités françaises, qui n’ignorent pas qu’une partie au moins de ceux qui débarquent en Espagne poursuivront leur chemin vers l’Hexagone.

D’autant plus que les responsables français, qui se sont exprimés sur la question, ont assuré qu’il s’agit d’une « menace » mise à exécution à l’encontre des Etats qui refusent de reprendre leurs migrants clandestins. « Tant que vous ne reprenez pas vos compatriotes, nous n’acceptons pas vos compatriotes », a expliqué le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.

Les Européens souhaitent faire jouer aux pays de la rive sud de la Méditerranée le rôle de premier rempart devant les flux migratoires, mais souvent sans la juste contrepartie. La lutte contre l’émigration clandestine nécessite des moyens colossaux pour surveiller des frontières aussi vastes que celles de l’Algérie. La stratégie européenne a peut-être atteint ses limites avec ce qui se passe en cette année 2021 dans la Méditerranée.

La filière africaine ne tarit pas

En Algérie, presque aucune catégorie ni frange de la population n’est désormais épargnée par le phénomène qui n’est plus le dernier recours de ceux qui n’ont rien à perdre.

La traversée coûte très cher. Le prix de la place atteint jusqu’à 900.000 dinars (près de 5000 euros), suivant le type d’embarcation et son état, et ce ne sont pas les plus défavorisés qui peuvent thésauriser une telle somme.

Aussi, depuis quelque temps, un véritable système, comparable à celui de l’émigration légale vers certains pays comme le Canada, est en train de se mettre en place.

Parmi ceux qui partent, beaucoup sont porteurs de diplômes ou de savoir-faire dans des métiers très demandés en Espagne, en France et dans le reste de l’Europe, comme la coiffure ou la plomberie.

Outre ces traversées périlleuses, des milliers d’Algériens quittent le pays chaque année légalement vers la France, le Canada et d’autres destinations. Les statistiques d’avant la crise sanitaire faisaient état de la présence en France de 15.000 médecins formés en Algérie. Au Canada, les Algériens seraient au nombre de 110.000, pour la plupart diplômés.

Au moment où des milliers de ses citoyens la quittent, parfois au péril de leur vie, l’Algérie voit, paradoxalement, des ressortissants d’autres pays arriver, également en grand nombre.

En tête, les migrants des pays subsahariens qui sont de nouveau très visibles dans les villes du nord, particulièrement à Alger. Si pour beaucoup, l’Algérie est un tremplin sur le chemin de l’Europe, certains en font leur destination finale et se font embaucher dans le bâtiment ou l’agriculture.

Le phénomène est un casse-tête pour l’Algérie. Malgré les reconduites régulières à la frontière, les flux en provenance du Niger et du Mali ne tarissent pas. Une partie des Syriens arrivés après le déclenchement de la guerre civile dans leur pays en 2011 est également toujours dans les villes algériennes.

Comme pour les départs, il y a aussi des arrivées légales sur le territoire algérien. Il s’agit des contingents de travailleurs chinois, turcs et même indiens que les grandes sociétés de réalisations font venir pour l’exécution de gros contrats obtenus en Algérie.

Durant les années 2000 où le gouvernement dépensait sans compter, paradoxalement, l’Algérie, qui exporte légalement ou illégalement des diplômés et des travailleurs qualifiés, a importé de la main-d’œuvre de Chine et d’Inde pour construire ses infrastructures de base (autoroute, barrages, stades) et ses bâtiments. Des emplois boudés par les Algériens, qui eux partent en Europe pour travailler souvent dans des conditions plus pénibles.

Les statistiques sont approximatives, voire inexistantes autant pour les départs que pour les arrivées, et il faudra attendre encore pour connaître le solde migratoire de l’Algérie. Le paradoxe, lui, est indéniable.

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