Politique

Non-intervention de l’armée algérienne à l’étranger : retour sur un vieux dogme et une longue tradition

L’Algérie pourrait, si la proposition contenue dans le projet préliminaire de la révision de la constitution, qui a été dévoilé jeudi, est maintenue, engager des troupes militaires à l’étranger.

L’amendement porte sur la constitutionnalisation de la participation de l’Algérie dans « des opérations de restauration de la paix dans la région dans le cadre d’accords bilatéraux avec les pays concernés ».

L’article 30 de ladite mouture dispose que « l’Algérie peut, dans le cadre des Nations unies, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes, et dans le plein respect de leurs principes et objectifs, participer à des opérations de maintien et de restauration de la paix ».

Parmi les pouvoirs du Président de la République, « la décision d’envoyer des unités de l’armée à l’étranger après vote de la majorité du parlement par les deux tiers de ses membres », indique en outre l’article 95.

Dans la constitution actuelle, c’est l’article 91 qui fixe les attributions du président de la République et une telle prérogative n’y figure pas, ni d’ailleurs dans quelque autre article de la loi fondamentale.

L’intervention de l’armée algérienne en dehors de ses frontières n’est formellement interdite par aucune loi, mais aucun texte ne l’autorise et encore moins l’encadre.

Cette règle non écrite qui veut que l’armée nationale se contente de ses missions de défense et de protection des frontières du pays a fini par s’ajouter, depuis la fin de la guerre israélo-arabe de 1973, aux nombreux dogmes qui fondent la politique étrangère de l’Algérie.

Même si l’éventualité d’en arriver à envoyer des troupes à l’étranger est fortement encadrée et conditionnée (exigence de l’accord des deux tiers des membres du Parlement), il n’en demeure pas moins que le fait même que le débat sur la question soit enclenché, c’est un vieux tabou qui se brise, ne serait-ce que symboliquement.

Dans son Histoire, l’Algérie a officiellement participé directement, c’est-à-dire avec des troupes, à deux guerres en dehors de son territoire. En 1967, lors de la Guerre de six jours entre Israël et les pays arabes, l’Algérie a envoyé par route en Égypte 1500 hommes et un escadron de Mig-17.

En 1973, la participation algérienne à la guerre du Kippour était plus conséquente avec la présence notamment de la fameuse 8e brigade blindée (8e BB) et une cinquantaine d’avions Mig 21 et Mig 17.

Le site Mena-défense, spécialisé dans les affaires de défense des États d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, rappelle que l’Algérie a envoyé des troupes pour le maintien de la paix sous bannière de l’ONU au Cambodge et en République Démocratique du Congo et fait état du déploiement de Mig en 1973 en Libye pour protéger l’espace aérien de ce pays des incursions de l’armée américaine, ou encore de 400 soldats au Liban pour faire cesser la guerre civile en 1976. Des épisodes restés inconnus du grand public.

Des positions de principe

Depuis, l’armée algérienne n’a plus été engagée à l’étranger. La bataille d’Amgala en 1976, juste après le déclenchement du conflit du Sahara occidental, ne peut être considérée comme une intervention à l’étranger proprement dite : une unité de l’armée algérienne, qui acheminait des aides aux populations de l’Oasis d’Amgala, dans les territoires sahraouis, fut attaquée par des unités marocaines et s’est défendue.

L’Algérie privilégie la voie diplomatique pour le règlement des conflits et pèsera de tout son poids pour faire cesser la voix des armes de nombreux pays (Liban, Érythrée, Mali…).

Le principe de non-intervention l’étranger a été mis à rude épreuve en 1990-1991, lorsque l’Algérie avait été sollicitée, et même subi de fortes pressions pour prendre part à la coalition internationale contre l’Irak de Saddam Hussein dans ce qui est connu comme la première guerre du Golfe. L’Algérie n’a pas cédé et demeure l’un des rares pays arabes à n’avoir pas pris part à la guerre qui avait opposé l’Irak à une coalition de 34 pays.

Deux décennies plus tard, l’Algérie est sollicitée pour prendre part à une autre coalition, cette fois à ses frontières, contre les groupes terroristes au nord-Mali. Même si elle accepte d’ouvrir son espace aérien aux avions français, l’Algérie a refusé de participer directement aux opérations.

« Sur le plan doctrinal, la position de l’Algérie est très claire : non-immixtion dans les affaires intérieures des États, rejet de la violence comme moyen de dénouement des conflits, notamment internes et intangibilité des frontières héritées de la période coloniale. Depuis une vingtaine d’années, l’Algérie a servi de médiateur entre le gouvernement central malien et les mouvements de résistance touareg, et elle s’est toujours opposée à une éventuelle sécession du Nord par rapport au reste du pays », expliquait en 2012, le politologue Chafik Mesbah, aujourd’hui directeur de l’agence algérienne de coopération internationale. Pas plus que l’Algérie n’a accepté que son territoire abrite le siège d’Africom, le commandement américain en Afrique.

Lorsqu’éclate la crise libyenne, en 2011, l’Algérie maintient ses positions de principe : refus de toute ingérence étrangère, de surcroît de puissances occidentales dans un pays frontalier.

« L’Algérie a une aversion pour l’Otan et pour le principe d’une intervention occidentale. Pendant la guerre de libération, l’Otan a assisté logistiquement et opérationnellement la France, il y a donc un mauvais souvenir. C’est d’ailleurs pour cela que pendant la crise libyenne, même si l’opinion publique n’avait pas de sympathie particulière pour Kadhafi, elle était hostile à l’intervention de l’Alliance », analysait le même Chafik Mesbah.

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