Société

Plage de Oued Dass, symbole de la démission de l’État à Bejaia

Oued Dass est une plage de la commune de Toudja, à l’ouest de la wilaya de Bejaia. Elle résume à elle seule la situation catastrophique du tourisme balnéaire en Algérie et plus particulièrement dans cette wilaya.

Située sur la côte ouest de Bejaia, la plage a été pendant plusieurs années un repère de la criminalité. Vente de drogue, débits d’alcool clandestins, prostitution et autres recels de biens volés étaient pratiqués dans les cabanons érigés de façon illicite tout au long de la bande de sable fin. La plage a ensuite été « nettoyée » dans le cadre d’une opération menée par la wilaya au début de cette saison estivale.

 

Cabines et parasols sur la plage de Oued Dass, ©TSA.


 

La plage, débarrassée de ses cabanons clandestins et des commerces illicites qui s’y pratiquaient semblait alors promise à la prospérité. Longue de plusieurs kilomètres, bordée de collines vertes recouvertes de maquis, de garrigues et de pins, Oued Dass devait être une des plages phares de Bejaia cet été, mais c’était sans compter sur la négligence des autorités, l’incivisme des « touristes » et la cupidité des parkingueurs et plagistes qui exploitent plage et estivants jusqu’au dernier sou, jusqu’au dernier grain de sable.

Bronzer sur les détritus

On accède à la plage par une étroite piste non bitumée qui descend de la RN 24 et serpente entre les buissons et arbrisseaux des collines qui entourent la bande de sable fin. Ce chemin aurait pu être le début du bonheur qu’auraient eu à goûter les estivants avant même d’atteindre la plage mais la verdure qui le borde des deux côtés, la fraîcheur de son ombre et la vue imprenable qu’on en a sur la mer sont gâchés par les détritus qui le jonchent de part et d’autre, les milliers, voire les millions, de sacs plastiques qui s’accrochent aux branches des buissons et arbustes et par l’odeur nauséabonde qui y règne.

 

Détritus sur la plage de Oued Dass, ©TSA.


 

La plage de Oued Dass est une des plus longues et plus larges de la wilaya de Bejaia, elle s’étend sur plusieurs kilomètres et elle n’est pas moins large de 200 mètres sur toute sa longueur mais toute cette étendue est polluée, salie, gâchée par les détritus qui s’amoncellent sur et sous le sable et qui sont même rejetés par les vagues sur les estivants qui ont assez de courage – et il en faut beaucoup pour aller sur une plage aussi polluée – de se baigner dans les eaux de cette plage qui avait tout pour être un paradis mais dont on a fait un enfer.

Une multitude de « mini décharges sauvages » ont été semées sur toute la longueur de la plage, des sacs-poubelles, des déchets alimentaires, des gravats produits de la démolition des cabanons clandestins, des canettes et bouteilles d’alcool vides, se retrouvent partout sur la plage faisant oublier le bleu de la mer et du ciel.

La plage, même si elle est entourée de collines, est caressée par une légère brise fraiche venue du large mais malgré cela, l’odeur fétide dégagée par les ordures persiste et les estivants et « travailleurs » de la plage semblent s’en accommoder, à en croire leur présence presque insouciante sur les lieux.

Les meilleurs emplacements ont leur prix

Dès qu’on arrive en bas de la piste qui mène vers la plage, on est étonné du large espace dont elle dispose. Une large bande surélevée par rapport à la plage est dédiée au stationnement des voitures. Des voitures, immatriculées dans toutes les régions du pays y sont garées mais sur le sable, peu d’estivants ce vendredi après-midi..

Pour entrer sur la plage, il faut s’acquitter du droit de stationnement, 100 dinars qu’il faut remettre au jeune gardien du parc qui semble être accrédité par la municipalité, le badge qu’il porte autour du cou faisant foi.

Interrogé sur la disponibilité d’emplacements sur la plage, le « parkingueur » légal répond que les meilleurs emplacements sont forcément pris par les plagistes qui y ont installé dès le petit matin leurs parasols et cabines en toile.

« Ils ont payé, ils louent la plage à la commune, il est donc normal qu’ils rentabilisent leur investissement », explique-t-il. Les règlements qui interdisent aux plagistes d’imposer leur matériel aux estivants et qui les obligent à laisser les emplacements libres semblent être inconnus ou sciemment ignorés par ces gens de plage, qui sont tous, qu’ils soient gardiens de parkings légaux ou clandestins, vendeurs de sandwichs et de beignets douteux, plagistes et loueurs de jet-skis, de bouées, unis par une sorte d’esprit de corporation qui leur impose un devoir de solidarité et de complicité. On ne dénigre pas son collègue sur la plage, même si ses agissements font fuir le touriste et l’argent qu’il pourrait dépenser sur la plage.

 

Parking de la plage de Oued Dass, ©TSA.


 

Un jeune homme, la vingtaine, qui semble travailler lui aussi pour le parking s’est plaint de la baisse d’affluence sur la plage. « Cette année, il y a beaucoup moins de touristes que l’année passée et l’année passée il y en avait déjà moins que l’année précédente, ça baisse chaque année », a-t-il expliqué.

La raison ? « Tout coûte trop cher ici, surtout les locations », a répondu le parkingueur qui se tenait à quelques pas d’un immense amas de détritus et qui venait de vendre à un touriste une bouteille d’eau à 100 dinars.

Contrôler la vue et la faire fructifier

Sur le devant de la plage, soit aux meilleurs emplacements, les plus proches de l’eau et ceux qui offrent la meilleure vue sur la grande bleue, des parasols et des cabines en toile de tente sont disposés de façon ordonnée sur une longue file qui longe toute la plage.

Tous ces parasols et cabines appartiennent aux plagistes qui, normalement, n’ont le droit de disposer que d’une petite surface pour y disposer leur matériel qu’ils peuvent louer, s’ils ont un agrément, aux estivants qui seraient alors libres de les places où bon leur semble.

Au lieu de ça, les estivants qui arrivent avec leurs propres parasols, transats et chaises en plastique et qui ne veulent pas payer des milliers de dinars pour louer le matériel déjà installé, se retrouvent obligés de s’installer derrière ce matériel qui fait barrage à toute brise fraîche venant de la mer et qui coupe la vue aux estivants qui ne peuvent plus alors profiter du bleu azur de la Méditerranée ni même surveiller à partir de leurs serviettes de plages, leurs enfants qui se baignent.

Les plagistes « agréés » qui persistent à agir de façon illégale sont intelligents, ils investissent dans le contrôle et le marchandage de la vue sur la mer. Les cabines en toile, complètement fermées sur trois côtés, servent à masquer « les familles », comprendre les femmes, au regard, souvent insistants et curieux, des autres estivants.

« Voir sans être vu », c’est en somme le luxe que vendent à prix d’or les plagistes qui s’accaparent les meilleurs d’emplacements sur la plage et la plupart des estivants paient puisque, souvent, ils n’ont pas d’autres recours.

« Les gendarmes sont passés ce matin »

Ces pratiques illégales se déroulent sur une plage longue de plusieurs kilomètres sur laquelle il serait impossible de trouver un seul représentant de l’État. « Les plages seront gratuites cet été », a pourtant plusieurs fois répété le ministre de l’Intérieur mais sur la plage de Oued Dass et sur la plupart des autres plages d’Algérie, la réalité ne colle pas du tout au discours officiel.

« Les gendarmes sont passés ce matin à la plage », affirme un gardien de parking, tout en précisant qu’il ne savait pas ce qu’ils ont fait ni même s’ils sont intervenus. Ce qui est sûr, c’est que ce passage des forces de l’ordre n’a pas dissuadé les plagistes de poursuivre leurs activités illégales et ne les a pas convaincus de ne pas racketter, puisque c’est de ça qu’il s’agit, les touristes en mal de repos et de joie de vivre.

L’État continue à être absent des espaces touristiques, malgré la mort d’un estivant, Zoubir Aïssa, originaire de Oued Souf après avoir été agressé mardi passé par les gardiens du parking de la plage Lota à Souk El Tenine, dans la même wilaya. Ce meurtre qui a suscité une vague d’indignation chez tous les Algériens et plus particulièrement les Bougiotes, a été suivi par une vague d’opérations « coup de poing » menées par les forces de l’ordre sur les plages du pays et dont l’objectif affiché était de se débarrasser de ces plagistes et gardiens de parkings criminels. La plage de Oued Dass n’a pas été débarrassée de ces plagistes sans scrupules.

 

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L’absence de l’État sur les plages de la wilaya de Bejaia ne concerne pas seulement la sécurité mais également les services et l’hygiène. La commune de Toudja n’organise plus de collecte d’ordures, selon des Bougiotes de la région, ce qui expliquerait l’état lamentable des plages de la commune où on ne retrouve ni de poubelle ni de bac à ordure.

En définitive, le charme que la nature a donné à la plage de Oued Dass est gâché par la cupidité, l’incivisme et l’insouciance des uns et des autres et ce lieu qui aurait pu être une source de richesse pour la région et le pays et un lieu de ressourcement pour les touristes n’est plus aujourd’hui qu’un énième sujet de mécontentement et de déception.

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