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Rencontre avec le Pr Mostéfa Khiati, auteur prolifique

Médecin- chercheur, professeur en pédiatrie et président et fondateur de la Fondation nationale pour la promotion de la santé et du développement de la recherche (La Forem), Mostéfa Khiati a publié plus d’une centaine de livres dans divers domaines : pédagogique (pédiatrie), médecine, enfance, histoire, droits humains, éthique… Un nouvel ouvrage signé de sa plume est attendu pour bientôt. Entretien.

Parmi vos publications « Histoire de la médecine en Algérie, de l’antiquité à nos jours » (Anep. 2000). Qu’est- ce qui vous a le plus marqué au cours de vos recherches concernant ce sujet ?

 Mostéfa Khiati : C’était un sujet tout à fait nouveau pour moi. Les historiens algériens n’avaient évoqué que des bribes de l’histoire de la médecine algérienne.

Au fur et à mesure de mes lectures et recherches, j’ai découvert des pans entiers d’une histoire qui nous était cachée, qu’on n’apprenait pas à l’école et qui n’était pas non plus accessible au grand public.

La médecine traditionnelle algérienne au moment de la colonisation de l’Algérie avait ses lettres de noblesse qui lui permettait de concurrencer la médecine européenne présentée comme un facteur de civilisation.

La confrontation qui a eu lieu entre Mohammed Ben Chaoua, médecin traditionnel algérien, ne parlant que l’arabe et le baron de Larrey H., chirurgien-chef des armées napoléoniennes, en 1843 à l’hôpital du Dey à Alger (Bab El Oued) a montré que le niveau de connaissances des deux écoles était similaire.

La médecine algérienne dispose en outre d’une riche pharmacopée traditionnelle et nous assistons aujourd’hui à un retour vers cette médecine dans tous les pays du monde.

L’OMS a, dès l’an 2000, saisi cette mutation et a fortement encouragé son essor. Ainsi, une bonne connaissance de cette médecine permettra aujourd’hui une bonne transition au bénéfice des citoyens et de l’État étant donné la réduction des dépenses de santé qu’elle engendrera.

Votre casquette de médecin -chercheur vous laisse-t-elle le temps d’écrire ? Comment vous organisez-vous ? Combien de temps consacrez-vous à l’écriture par jour ? Et quel est pour vous le moment idéal pour cet exercice ? 

Malheureusement les multiples activités ne me permettent pas d’avoir un emploi du temps bien tracé. Aussi, je profite du moindre moment disponible : week-ends, jours fériés, soirées, voyages…

La période de confinement m’a beaucoup aidée parce qu’elle réduit les rencontres et m’a obligé de passer beaucoup plus de temps à la maison. De façon générale, je n’ai jamais pris des vacances pour écrire. Le Ramadhan est pour moi un mois béni, je trouve le temps pour écrire et il est rare où je n’ai pas écrit un livre durant ce mois au cours des trente dernières années.

Vous avez consacré un ouvrage aux femmes ayant marqué l’histoire de l’Algérie. (Anep. 2020). Un livre de 366 pages à travers lequel vous ravivez la mémoire de toutes ces femmes, depuis l’Antiquité à nos jours (Princesses, moudjahidate, journalistes, artistes, sportives)… Comment avez-vous eu l’idée de ce livre ? Et pourquoi était-il important de l’écrire ?

En mars 2019, j’ai été invité en Corée du sud pour participer aux fêtes du centenaire de lutte contre le colonialisme. Il se trouve que c’est une jeune fille qui a été l’une des premières personnes en Corée à mener cette résistance, un hommage a été rendu aux femmes des pays qui ont lutté contre le colonialisme.

Je fus donc invité pour parler de la femme algérienne. Pour préparer mon intervention, j’ai consulté tout ce qui a été écrit sur la femme algérienne, j’ai trouvé qu’il était indigent.

Aussi, dès mon retour, je me suis attaché à combler ce vide. Le livre, que j’ai fait sur les femmes qui ont marqué l’histoire de l’Algérie, peut être considéré comme un hommage à toutes les femmes anonymes qui ont joué un grand rôle dans la vie du pays mais dont on ne connait pas les noms.

La documentation relative à certaines périodes historiques (antique, médiévale…) est-elle disponible ? Cette démarche a-t-elle nécessité beaucoup de temps et d’effort ?

La documentation est très pauvre particulièrement celle relative à la période précoloniale. Les historiens ne semblent pas particulièrement attirés par les recherches difficiles.

J’ai pu néanmoins présenter suffisamment de visages inconnus pour la plupart du grand public mais cela reste insuffisant pour une histoire exhaustive de l’Algérie.

Pourquoi est-ce important de réhabiliter l’histoire de ces femmes et notamment celles qui sont méconnues du grand public ? 

Les femmes constituent la moitié de la société et il n’est pas logique que l’histoire soit uniquement écrite par une seule moitié. Ce livre répond aux préjugés et aux fausses idées.

La femme algérienne, a joué un rôle important qu’il convient de souligner. Parce que finalement, il s’agit de nos grand-mères, de nos aïeux, qui nous ont précédés.

Yemma Gouraya par exemple est associée à plusieurs légendes (femme de science + guerrière)…

Yemma Gouraya comme beaucoup de femmes saintes d’Algérie est passée par le moule de l’historiographie coloniale et a subi beaucoup d’altérations. La colonisation a créé en effet de toutes pièces de nombreuses légendes comme par exemple celle de Zéphira, son but c’est de créer le doute puis le rejet de notre histoire.

Il existe des sources qui la décrivent comme sainte, comme femme de science et même comme guerrière. Il y a du vrai dans tout cela et la tradition populaire ne peut pas se tromper.

Et vous citez le nom de la première journaliste algérienne : Leila Bendhiab…

Oui, Leila Bendhiab peut être considérée comme la première journaliste algérienne. Elle est née le 26 juin 1934, elle est originaire d’El Kantara. Orpheline dès l’âge de 4 ans, autodidacte, et grâce à sa volonté et sa ténacité,  elle a appris à lire et à écrire, elle lisait tous les livres que son père enseignant amenait à la maison.

Attirée par l’écriture, elle a rédigé des textes qui ont surpris son père et les membres de la famille qui venaient chez eux. Parmi ces derniers, Noureddine Ben Mahmoud, un journaliste tunisien, propriétaire du journal « El Ousbouû », en visite en Algérie en 1950.

Ce dernier a été impressionné par ses écrits et lui a demandé de collaborer avec son journal. Plus tard, elle écrira dans le journal El Bassair. Ses articles traitaient des sujets féminins : problèmes des femmes, de leurs intérêts, de l’éducation, de la littérature féminine, du roman féminin…

Parmi toutes ces femmes, laquelle a le plus forcé votre admiration ?

Il est difficile de le dire mais il y a peut-être deux qui ont vécu durant la Guerre de libération, toutes deux m’ont impressionné par leur courage : La première Fatima Khattabi épouse Maghlaoui, originaire de Mila, surnommée ‘’El Khansa’’ ou ‘’La Madone de Mila’’, qui a eu sept enfants martyrs de la révolution.

Elle est née au Douar d’Ouled El-Hayem dans la commune de Sidi Khlifa. Elle est décédée quelque temps après l’indépendance dans la chaumière où elle vivait avec son mari. Elle a été enterrée dans son village natal.

La deuxième est Yamina Oudai dite Zoulikha (1911-1957). Considérée comme cherchelloise, elle est native de Hadjout (le 7 mai 1911), mère de chahids. C’est la seule femme qui a occupé le poste de responsable d’organisation politico-militaire au niveau d’une ville, durant la Guerre de libération nationale.

C’était une femme d’un grand courage, elle a rejoint le FLN à l’âge de 44 ans. Lorsque son mari est tombé au champ d’honneur, il avait sur lui la somme de 300 000 francs.

Elle prit un avocat pour réclamer cet argent comme si c’était celui des héritiers pour ensuite le rendre au FLN. Elle a créé un réseau de soutien au maquis, composé uniquement de femmes en plus du réseau de militants.

Repérée par les services de police, elle entre dans la clandestinité. Elle finit par rejoindre le maquis où elle déjoue à plusieurs reprises une arrestation imminente. Elle finit par être prise dans un ratissage le 15 octobre 1957.

Elle a été torturée pendant dix jours. Le 25 octobre, les populations vivant dans les montagnes de Menaceur ont été rassemblés pour la montrer en spectacle, elle était attachée à un half-track, le visage tuméfié et portant plusieurs blessures. Elle a ensuite été emmenée vers une destination inconnue, son corps n’a jamais été retrouvé.

Vous vous apprêtez à publier un nouveau livre. Quelle en est le sujet et quand pourrions-nous l’avoir entre les mains ?

Le prochain livre sera consacré aux médecines complémentaires. L’Algérie a accumulé beaucoup de retard dans ce domaine alors qu’elle dispose d’une pharmacopée très riche.

Le livre est un plaidoyer pour la restauration des médecines complémentaires dans un cadre officiel. Celles-ci sont recherchées par la population et pourraient réduire de façon sensible les dépenses de santé. Il sortira lors du salon du livre en mars prochain.

Pour finir, qu’est-ce qu’un écrivain selon vous ?

En Algérie, c’est un homme ordinaire qui doit suivre sa passion et ne point attendre une quelconque reconnaissance institutionnelle. Ses efforts seront compensés par l’Histoire.

 

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