Débats et Contributions

Situation politique : oublier le 4 juillet

L’élection présidentielle prévue le 4 juillet n’aura pas lieu. Continuer à revendiquer le report de cette échéance est une perte de temps. Se focaliser sur un faux problème, c’est perdre du temps et de l’énergie qui pourraient être consacrés à débattre de l’essentiel, le contenu de la prochaine étape.

On peut égrener les éléments qui permettent de dire que l’échéance du 4 juillet ne sera pas tenue : absence de candidats, manque de légitimité du candidat qui sera élu, difficulté d’organiser une campagne électorale dans les conditions actuelles, refus des hommes politiques à y prendre part, refus radical du hirak d’aller aussi bien à l’élection qu’à toute opération gérée par Abdelkader Bensalah et Noureddine Bedoui, risque d’incidents, etc. Comment envisager que l’armée, qui a réussi jusque-là un sans-faute, puisse prendre le risque d’imposer une échéance qui pourrait embraser le pays ?

Mais le fait le plus notable est que le général Gaïd Salah n’en veut pas lui non plus, malgré son discours sur la nécessité d’une issue constitutionnelle à la crise. Pour le général Gaïd Salah et le commandement de l’armée qu’il représente, le 4 juillet est un reliquat de l’ère Bouteflika. C’est un dommage collatéral de la démission de l’ancien chef de l’État, qu’il fallait assumer jusqu’à ce que la situation soit mûre pour passer outre.

Et quel meilleur moyen pour le gérer que de se plier à la volonté populaire ? Le coup a déjà réussi lorsqu’il s’agissait de pousser le président Bouteflika vers la sortie. Autant le rééditer pour reporter la présidentielle, et, par la même occasion, préparer la sortie de Abdelkader Bensalah. Ainsi, personne ne pourra parler de coup de force, du moment que la position affichée par le commandement de l’armée était pour le respect de la Constitution, et que seule une situation de blocage absolue, avec absence de chef d’État élu et impossibilité de tenir la présidentielle, qui aura poussé l’armée à agir dans le sens voulu par le peuple et la classe politique.

Du reste, le général Gaïd Salah n’a pas évoqué la date du 4 juillet. La formule qu’il a utilisée est édifiante, selon le compte rendu officiel de sa déclaration. Il a en effet affirmé que « toutes les perspectives possibles restent ouvertes afin de surpasser les difficultés et trouver une solution à la crise dans les meilleurs délais ».

De là à en conclure qu’il envisage d’autres issues qu’une présidentielle dans l’immédiat, et que le 4 juillet n’est pas une date fatidique, il y a un pas qu’on peut franchir. D’autant plus qu’en militaires méthodiques, Gaïd Salah et son équipe ont d’autres préoccupations.

En bons militaires, ils considèrent qu’après avoir conquis une position, ils doivent la conforter, consolider leurs arrières, neutraliser les poches de résistance, poursuivre le pilonnage de l’adversaire pour l’affaiblir, préparer la logistique avant de passer à l’étape suivante. Le reste peut attendre. Jusqu’à ce que la conjoncture permette de choisir le moment pour avancer.

Le temps, atout décisif

Quand viendra ce moment ? On n’en est visiblement pas loin. Mais rien ne presse, tant que les réponses aux grandes questions de l’heure ne sont pas totalement prêtes. Parmi ces questions : quand tenir l’élection présidentielle ?

Les réponses varient. Beaucoup évoquent un report de trois à six mois. Le sociologue Nacer Djabi, le dernier à s’exprimer sur le sujet, parle d’une élection à l’automne prochain.

Ces propositions pêchent par un manque de lucidité chez les uns, trop de lucidité chez les autres. Manque de lucidité car le délai est trop court pour changer la donne de manière substantielle en vue d’éviter une reproduction du système si l’élection est organisée dans quelques mois. Qu’est ce qui peut être changé d’ici l’automne pour espérer une présidentielle équitable ? Il n’est même pas évident que la loi électorale puisse être révisée.

En outre, beaucoup pensent qu’une commission électorale indépendante pourrait garantir une élection libre. Ce serait oublier qu’une élection équitable, c’est d’abord un gigantesque dispositif en amont, avec un fichier électoral à jour, une administration neutre, une justice indépendante, l’équité dans l’accès aux médias, une presse indépendante, et la liberté de l’activité politique. Autrement, la commission électorale ne servirait qu’à valider un scrutin faussé à l’avance.

Pour d’autres, trop lucides, le risque est de voir la présidentielle reportée suffisamment longtemps pour transformer la donne politique dans le pays. Une élection à court terme garantirait presque à coup sûr la victoire d’un homme politique issu de la classe politique traditionnelle, qui a déjà ses réseaux, ses appareils, ses sources de financements, ses médias, alors que l’Algérie du 22 février, unie dans le refus du système, n’est ni structurée, ni en accord sur un programme d’alliances.

À l’inverse, reporter le scrutin à la fin d’une éventuelle période de transition, c’est risquer de voir de nouveaux candidats émerger, de nouvelles idées s’imposer, de nouvelles alliances se mettre en place, de nouvelles pratiques politiques devenir la norme. Plus le temps passe, plus le débat imposé par la contestation avance, plus les chances de la classe politique traditionnelle s’amenuisent, et plus les chances de la nouvelle Algérie augmentent.C’est tout l’enjeu de la transition.

Par ailleurs, vouloir organiser une présidentielle de manière détachée du processus de changement risque clairement de reproduire le système. La prochaine étape, au cas où le pouvoir en place, représenté par l’armée, accepte un processus de changement, devrait donner lieu à un sérieux débat sur l’organisation des prochaines séquences, pour les agencer de manière efficace.

Entre la présidentielle, la nouvelle Constitution, le changement des lois dites organiques, les législatives, par où commencer, et quelle logique faudra-t-il privilégier ? Insister sur la seule présidentielle, c’est déjà révéler qu’on appartient au monde de l’avant 22 février.

* Abed Charef est journaliste et écrivain.


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