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Une « Conférence nationale » pour faire passer des choix économiques douloureux ?

Une « Conférence nationale » pour faire passer des choix économiques douloureux ?

L’annonce de la tenue d’une « Conférence nationale » après l’élection présidentielle d’avril prochain est certainement l’aspect le plus neuf et le plus surprenant de la déclaration de candidature d’Abdelaziz Bouteflika et de sa lettre aux Algériens.

« Si vous m’honorez de votre confiance précieuse, le mois d’avril prochain, j’inviterai dès cette année toutes les forces politiques, économiques et sociales de la Nation à une Conférence nationale consacrée à la concrétisation du consensus sur les réformes et les changements que notre pays devra engager en vue d’aller plus loin dans la construction de son devenir et de permettre à nos concitoyens de continuer à vivre ensemble, de mieux en mieux, dans la paix et la prospérité », promet le chef de l’État.

Au plan économique, le projet vise à « raffermir l’État de droit et la bonne gouvernance » et « conforter un développement économique fondé sur la justice sociale et l’affirmation d’une économie nationale d’initiative, productive et compétitive », selon le président-candidat.

Des réactions de rejet et d’incompréhension

Cette annonce inattendue semble avoir créé d’abord un certain effet de surprise. En début de semaine, sur TSA Direct, Louisa Hanoune trouvait même cette annonce « étrange ». À beaucoup d’égards, la démarche du candidat Bouteflika peut sembler en effet atypique. La patronne du Parti des travailleurs souligne : « En principe, un candidat se présente avec un programme qui touche au développement et aux aspects sociaux-économiques, et non pas avec une proposition qui a été émise, en janvier dernier, par un parti du pouvoir », en allusion à TAJ.

Le même jour, le parti d’Abderrezak Makri se démarquait formellement de cette initiative : « La proposition faite par le MSP par écrit, après des consultations élargies à la présidence et avec des parties influentes de l’opposition, ne prévoyait pas une annonce unilatérale, mais un accord adopté par toutes les institutions de l’État, avec l’opposition comme partenaire dans la concrétisation des étapes de réalisation du consensus et des réformes à travers un gouvernement d’union ».

Le parti islamiste rappelait également que « de telles réformes ont été annoncées, de façon unilatérale, en 2011, dans un contexte de protestations qu’a connues le monde arabe et des perturbations vécues par l’Algérie au mois de janvier de la même année, avant que ces réformes soient vidées de leur substance ».

Un contexte différent

L’évocation du contexte de l’année 2011 et son éventuelle répétition en 2019 par un certain nombre d’acteurs et d’observateurs de la scène politique nationale n’est certainement pas la plus pertinente au moins sur le plan économique.

Début 2011, les cours pétroliers étaient à leur zénith. La situation de l’économie algérienne, apparemment au beau fixe, se matérialisait par l’accumulation d’importants excédents financiers internes et externes. Pour prévenir la contagion des protestations du printemps arabe qui avaient commencé à toucher l’Algérie au mois de janvier, le gouvernement avait décidé d’un train de mesures économiques particulièrement dispendieuses.

Elles ont été adoptées par un Conseil des ministres réuni le 22 février 2011 qui annonçait notamment une hausse générale des salaires des fonctionnaires avec des rappels sur 3 à 5 années. Au menu également : la multiplication des emplois aidés et un renforcement considérable des dispositifs concernant la micro entreprise qui s’est traduit au cours des années suivantes par la création de plusieurs centaines de milliers de projets financés par l’Ansej et la Cnac.

En 2011, on n’avait pas vraiment enregistré d’annonce de réformes économiques. Le communiqué de ce Conseil des ministres resté célèbre s’achevait en revanche par un message assez pathétique adressé aux Algériens en les appelant en substance a serrer les rangs et à se mettre au travail.

Début 2019, le décor a complètement changé. Les recettes extérieures ont pratiquement été divisées par deux. Les réserves financières internes et externes sont soit épuisées pour les premières soit en voie d’épuisement pour les secondes. Les finances publiques accumulent des déficits considérables qui sont depuis près de 18 mois financés par les recours à la planche à billets.

Le contexte économique ne se prête donc plus aux augmentations substantielles de salaires pour les fonctionnaires, ni au financement massif de la création d’emplois aidés par l’Etat et les banques publiques.

La lettre-programme du candidat Bouteflika insiste plutôt sur la recherche d’un « consensus sur les réformes ». Elle évoque « tous les changements nécessaires » qui devront être introduits « sans dogmatisme aucun » et incluront les secteurs public et privé nationaux ainsi que les partenaires étrangers, avec comme « seule référence, l’efficacité et la performance, la création d’emplois et l’augmentation des revenus du pays ».

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Libération de la parole

Cet appel à un consensus sur les réformes et « tous les changements nécessaires » à été précédé très significativement par une sorte de libération de la parole de beaucoup de responsables économiques ou gouvernementaux au cours des derniers mois.

Au premier rang d’entre eux, on trouve le ministre de l’Energie, Mustapha Guitouni, qui s’est illustré dés le mois de décembre dernier par des déclarations tonitruantes, formulées devant les députés, sur l’épuisement très proche de nos exportations de gaz en raison de la croissance accélérée de la consommation interne. « Ce sont les prix trop bas en Algérie qui incitent à la consommation », affirmait le ministre de l’Energie.

En janvier, sur les ondes de la Radio nationae, c’est le directeur de la prévision au ministère des Finances, Sidi Mohamed Ferhane, qui indiquait que les transferts sociaux « ont commencé à faire l’objet d’une étude destinée à examiner les conditions de réforme et de ciblage des subventions ».

Pour ce haut fonctionnaire, cette réforme devrait toucher en priorité les produits énergétiques (gaz, électricité et carburants) subventionnés à hauteur de 1 700 milliards de dinars (près de 15 milliards de dollars) pour la seule année 2017.

Toujours en janvier, le DG de la Caisse nationale des retraites, Slimane Melouka, a multiplié les interventions publiques desquelles il ressort en substance que les cotisations à la CNR ne couvrent actuellement qu’un peu plus de la moitié de ses dépenses. Le déficit, qui atteindra 600 milliards de dinars (plus de 5 milliards de dollars) en 2019, sera financé cette année par un « prêt exceptionnel » et à très long terme du FNI. Pour l’instant, le DG de la CNR n’est pas en mesure d’expliquer comment on couvrira le déficit, qu’il espère stabiliser, en 2020.

Dernier en date, le ministre de l’industrie s’inscrivait dans la même démarche d’ensemble. Youcef Yousfi a jeté ce mardi ce qui a été interprété généralement comme un « pavé dans la mare », en laissant entendre que le fameux dogme du 51/49 relatif aux investissements étrangers en Algérie pourrait être abandonné ou du moins allégé.

« Si les intérêts de l’Algérie l’exigent, la règle 51/49 sera revue, après tout, ce n’est pas du Coran », a déclaré le ministre, la semaine dernière, à l’occasion de son passage au Forum du quotidien gouvernemental Al Chaâb.

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Quel consensus au sein des cercles dirigeants ?

On le voit : depuis quelques mois, les avertissements se multiplient et il est frappant de constater qu’ils viennent de l’intérieur même de l’appareil d’État. La proposition de la tenue d’une « Conférence nationale » après les élections d’avril prochain semble donc accréditer le scénario d’un changement de politique économique au cours des prochains mois. Un changement qui pourrait ouvrir la voie à des arbitrages importants et douloureux à partir de la fin de l’année en cours ou au début de l’année 2020.

Louisa Hanoune a une idée très précise sur l’origine de ce qu’elle considère comme un complot en cours contre les « acquis sociaux ». Elle l’a dit sur TSA Direct en début de semaine dernière en citant l’exemple du « passage de la lettre du président où l’on parle de procéder à des réformes économiques sans démagogie ».

Louisa Hanoune désigne clairement un chef d’orchestre : « Nous savons, dans notre parti, à qui appartient ce genre de langage. Nous nous rappelons tous du communiqué qui a sanctionné la réunion du Conseil des participations de l’État dans lequel il était question de procéder à la privatisation des entreprises publiques sans démagogie. Et je précise que ledit Conseil est présidé par Ahmed Ouyahia ».

Le scénario d’une Conférence nationale pour avaliser un virage dans la politique économique du pays est-il l’œuvre du seul Ahmed Ouyahia ou le produit d’un consensus très large au sein des cercles dirigeants algériens ?

Abdelmalek Sellal a sans doute livré, jeudi, plus qu’un début de réponse. « Il n’est plus possible pour l’Algérie d’avancer vers l’avenir avec les lois actuelles et l’économie actuelle. Les réformes sont nécessaires. Le président ne peut pas proposer ces réformes s’il n’existe pas un consensus national global de toutes les parties, de l’opposition, des autres partis et de tous les représentants du peuple algériens dont l’UGTA. Des réformes globales et nécessaires seront menées. Nous ne pouvons pas avoir une croissance économique si nous n’introduisons pas de réformes », a expliqué l’ex-Premier ministre, lors d’une rencontre au siège de l’UGTA, en présence de plusieurs organisations patronales dont le FCE.

Selon M. Sellal, la conférence de consensus nationale aura lieu cette année en cas de réélection de Bouteflika. Son but sera notamment de relancer l’économie « sans toucher aux aspects sociaux ».

« C’est un grand défi. Tout est possible. Nous avons des capacités humaines, des cadres, de l’énergie et des moyens financiers pour prendre une autre orientation. Pour ce faire, nous devons changer des lois et sortir de l’approche bureaucratique de notre économie. Nous ne pouvons poursuivre le développement économique si l’acte d’investir reste un acte administratif. L’administration bureaucratique ne doit plus se mêler des aspects économiques. C’est une des solutions qui seront proposées », a-t-il souligné.

Le déroulement de la campagne présidentielle devrait continuer à livrer quelques éléments de réponse avant même l’organisation éventuelle d’une « Conférence nationale » qui a de fortes chances de dominer l’actualité politique et économique de l’année en cours.

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