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Une « transition » pilotée par l’Armée : la mauvaise idée de Makri

Une « transition » pilotée par l’Armée : la mauvaise idée de Makri

Pour la énième fois, le président du MSP, Abderrezek Makri, vient de remettre sur la table l’idée, presque abandonnée par ses anciens partenaires de la CNLTD, d’une transition politique. Avec une grande nouveauté, cette fois : le général des corps d’Armées Gaid Salah est personnellement prié d’initier, voire de piloter, la « transition » alors que par le passé, du moins pour les partenaires du MSP, il était question de faire de l’armée une sorte d’arbitre neutre dans la quête d’une solution à l’impasse algérienne.

Lors d’une conférence animée le 14 juillet, le président du MSP a, sans prendre le moindre gant, sollicité le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’ANP, le général Gaid Salah, pour « régler la crise qui secoue l’Algérie », en organisant « une transition démocratique ». « L’institution militaire doit être partie prenante dans le règlement de la crise actuelle », a-t-il insisté, non sans glisser, malicieusement, qu’« il y a des officiers qui sont conscients des dangers du maintien du statut quo actuel » avant de supputer sur « un 5e mandat (pour Bouteflika) qui s’éloigne ».

Passons sur l’incongruité de cette posture quelque peu militariste adoptée par le patron du MSP, lui qui est pourtant un grand admirateur (et il ne s’en est jamais caché) du président turc Recep Tayyip Erdoğan, l’homme qui a balayé les militaires du pouvoir dans son pays. Il est également parmi les grands critiques de la politique du maréchal Sissi en Égypte.

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Ce militarisme de M. Makri serait-il une autre variante de l’entrisme politique cher au parti islamiste créé par le défunt Mahfoud Nahnah ? Sans doute. De l’opportunisme, en somme. L’important pour les islamistes du MSP est de pouvoir surfer sur la vague qui les mènera jusqu’aux portes du Palais. Et comme la politique c’est aussi l’art de l’anticipation, Abderrezak Makri a certainement flairé les nouveaux développements dans le cercle très fermé des décideurs.

Il ne faut pas l’oublier : le patron de l’armée a déjà rejeté à deux reprises cette idée de transition politique. D’abord en 2014, au lendemain de la réélection d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat à la tête du pays et après la tenue de la fameuse conférence de Zéralda qui a regroupé un grand nombre de partis d’opposition, toutes obédiences confondues.

« J’ai souligné plus d’une fois que l’ANP, digne héritière de l’Armée de libération nationale (ALN), demeurera garante de la sécurité du pays, préservatrice de son caractère républicain, attachée à ses missions constitutionnelles et guidée, dans cela, par les instructions et les orientations de son Excellence M. le président de la République, chef suprême des Forces armées, ministre de la Défense nationale, tout en veillant à se maintenir à l’écart de toute sensibilité ou calcul politique », avait répondu sèchement le chef d’état-major, dans un discours prononcé le 24 juin 2014 à l’académie de Cherchell.

La deuxième fois, c’était en 2016. Dans un édito de la revue El Djeich, la grande muette a refusé toute intrusion dans le champ politique, en soulignant : « La cohésion entre l’Armée nationale populaire et le peuple algérien ainsi que la loyauté envers la Nation sont plus profondes et plus fortes pour être ébranlées par les vaines et désespérées tentatives visant à semer le trouble et la division ».

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Et à l’éditorialiste de l’organe de l’Armée de rappeler alors : « Dans un passé très proche, certaines voix, mues par des intérêts étroits et des calculs personnels, s’étaient élevées pour appeler ouvertement l’Armée nationale populaire à violer la Constitution et la loi afin qu’elles puissent réaliser ce qu’elles n’avaient pu obtenir par des voies constitutionnelles, légales et démocratiques ». Une sèche fin de non-recevoir aux appels du pied de certains hommes politiques qui, pour une raison une autre, veulent coûte que coûte confier à l’ANP, perçue comme la colonne vertébrale du système algérien, un rôle politique officiel.

Question : pourquoi Abderrezak Makri revient cette fois-ci à la charge ? Les conditions sont-elles aujourd’hui plus propices à une implication ? À première vue, les remous qu’a connus ces dernières semaines le pays, avec la vague de limogeages dans l’Armée, la gendarmerie et la police ou encore la justice, dans le sillage de l’affaire des 701 kg de Cocaïne saisis au port d’Oran, sont certainement pour quelque chose.

Mais, il n’est pas exclu que le président du MSP soit partie prenante d’une démarche plus ou moins secrète et que cette idée de « transition » lui aurait été soufflée par une autre partie. Lui se contente d’en assurer l’après-vente. D’ailleurs, la décision des patrons du FLN et du RND de rencontrer Makri, sans la moindre réserve, jette déjà la suspicion sur la spontanéité de la démarche du chef du MSP.

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Mais le plus important est ailleurs, c’est-à-dire la pertinence ou non de cette trouvaille de M. Makri qui intervient à moins de neuf mois de la présidentielle. Et on est en droit de se demander pourquoi engager une période de transition alors qu’une belle opportunité se présente au pays pour impulser le changement tant souhaité ? Pour peu bien sûr que le peuple algérien ait la possibilité de s’exprimer librement et de choisir son président qui, fort de la légitimité populaire (c’est le nœud gordien de l’impasse algérienne), peut bien remettre le pays sur de bons rails. La logique aurait voulu donc qu’on exige plutôt la réunion de conditions saines pour une compétition loyale entre les différents candidats.

Autre interrogation : depuis quand l’intrusion de l’armée dans le jeu politique a été profitable à la démocratie ? En été 1962, l’éviction du GPRA, détenteur de la légitimité politique, par l’Armée des frontières, avait donné naissance à la dictature militaire du colonel Houari Boumediene qui avait régné d’une main de fer pendant plus de 13 ans. En 1992, l’intervention de l’Armée a certes évité au pays de sombrer dans le chaos islamiste mais elle a porté au pouvoir le général Zeroual et permis au système de perdurer jusqu’à aujourd’hui.

Autrement dit, plutôt que de s’engager dans une transition hasardeuse, le pays gagnerait à organiser une élection présidentielle dans les délais constitutionnels. Une vraie élection, ceci dit, avec une surveillance internationale, s’il le faut. Cela y va de la légitimité du futur président mais surtout de l’avenir du pays.

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