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Crise France-Algérie, violences anti-musulmans : entretien avec le recteur Chems-Eddine Hafiz

ENTRETIEN. Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, alerte sur les violences contre les musulmans en France et la souffrance des Franco-Algériens.

Crise France-Algérie, violences anti-musulmans : entretien avec le recteur Chems-Eddine Hafiz
Dans cet entretien, Chems-Eddine Hafiz revient sur la crise entre la France et l’Algérie / Source : Twitter Chems-Eddine Hafiz pour TSA
Ali Idir
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Dans cet entretien à TSA, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, alerte contre la banalisation de la violence, en parole et en acte, vis-à-vis des musulmans de France.

Il revient sur la crise entre la France et l’Algérie et évoque aussi les raisons derrière les attaques contre la Grande Mosquée de Paris, qui a célébré son centenaire le 27 janvier 2026.

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Vous avez écrit dans le magazine Iqra de la Grande Mosquée de Paris que l’année 2025 a été « lourde » et « éprouvante » pour les musulmans en France. Pourquoi ? Cela est-il lié à l’augmentation des actes islamophobes ?

L’année 2025 a été marquée par une succession de faits graves qui ont profondément affecté les musulmans de France.

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Nous avons constaté une augmentation préoccupante des actes visant les lieux de culte musulmans, mais aussi la libération d’une parole de haine qui ne reste plus cantonnée aux marges du débat public.

Les assassinats d’Aboubakar Cissé, dans une mosquée du Gard, et de Hichem Miraoui sont des drames abominables. Ils n’ont pas ébranlé la conscience nationale à leur juste mesure.

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Ce sentiment d’indifférence ou de banalisation de la violence, en parole ou en acte, nourrit un malaise profond. L’idéal républicain s’abîme quand l’égale protection de tous les citoyens n’est plus une évidence ni une priorité.

Les divisions sont nombreuses et ne touchent pas que les musulmans. Il y a quelques jours, un chroniqueur TV (Arno Klarsfeld, NDR) parlait d’organiser des « rafles » contre les étrangers en situation irrégulière, convoquant à notre époque un mot indigne que nous pensions appartenir au passé et à ses pages sombres.

Les musulmans de France ont-ils peur aujourd’hui ? Comment l’année 2026 se présente-t-elle pour eux ?

Les musulmans de France ont une vraie résilience. Ils vivent leur religion sereinement, participent à toutes les sphères de la société, en somme, sont des citoyens comme tout le monde.

Le premier Observatoire des discriminations envers les musulmans de France, que la Grande Mosquée de Paris a publié en septembre 2025, montre cette réalité.

Mais beaucoup de musulmans se posent des questions face à une partie de l’opinion qui les discriminent inlassablement. Je leur adresse donc ce message : ne pas céder au repli, ni à l’idée que la société dans son ensemble les rejette, car ce n’est pas vrai.

L’avenir se construit dans l’ouverture et le dialogue. Il nous appartient d’expliquer notre religion à ceux qui la connaissent mal, de dissiper les préjugés.

Dans quelques jours, le 10 février 2026, la Grande Mosquée de Paris va dévoiler les résultats d’un long travail sur « l’adaptation du discours religieux musulman en Occident », qu’elle a porté avec d’autres instances religieuses et avec des personnalités de toutes les composantes de la société civile.

Notre but est de démontrer, point par point, notion par notion, que la religion musulmane, sans toucher à son dogme et à ses rites, peut être vécue en parfaite harmonie avec les lois, les principes et les valeurs fondamentales des pays comme la France.

La relation entre la France et l’Algérie est plongée dans une crise inédite depuis juillet 2024. Comment cette crise impacte-t-elle les Franco-Algériens au quotidien ?

Cette crise affecte des millions de personnes dont la vie est partagée entre les deux rives de la Méditerranée. Ces femmes et ces hommes incarnent au quotidien la possibilité d’un lien fécond entre la France et l’Algérie, qu’il soit familial, culturel, religieux, économique.

Les tensions créent de l’inquiétude, de l’incompréhension et parfois un sentiment d’injustice chez ceux qui se sentent intimement liés aux deux pays. Il est essentiel de ne pas oublier ces réalités humaines…

Vous entretenez des relations avec le président Tebboune et avec son homologue français Emmanuel Macron. Selon vous, les deux pays peuvent-ils retrouver la voie du dialogue avant 2027 ? Ou la rupture est-elle consommée ?

Je suis un homme de foi et d’optimisme. Je suis pour la fraternité des hommes et des peuples.

Les liens entre la France et l’Algérie sont marqués par la violence de la colonisation, mais il nous faut continuer à bâtir le chemin d’une mémoire de vérité et de réconciliation.

Car les liens sont aussi du présent : il ne serait ni raisonnable ni souhaitable de les perdre. J’ai la conviction que l’intérêt humain des deux peuples oblige le retour au dialogue.

Vous avez lancé une initiative avec l’archevêque d’Alger Jean-Paul Vesco pour réconcilier les deux pays. Avez-vous été entendus ?

J’ai beaucoup d’estime pour le cardinal Jean-Paul Vesco. Son message de respect et d’amour du prochain porte en Algérie, ce pays qu’il connaît depuis plus de vingt ans, et qui est désormais le sien.

Nous échangeons régulièrement et nous avons voulu parler d’une même voix : la fraternité est possible entre les deux pays. Elle existe même déjà. Les initiatives actuelles de l’Algérie en faveur de la réhabilitation des églises sont à cet égard remarquables.

Ce sont ces actes, discrets mais forts, qui comptent réellement. Les religions ont pour devoir d’être présentes lorsque le dialogue semble fragilisé.

La Grande Mosquée de Paris a célébré, mardi 27 janvier, l’entrée dans l’année de son centenaire. Quel message souhaitez-vous adresser à travers cette célébration historique ?

Le centenaire de la Grande Mosquée de Paris en 2026 portera un message clair et nécessaire : les musulmans font pleinement partie de l’histoire, du présent et du futur de la France.

Cette institution est née d’un hommage rendu aux soldats musulmans morts pour la France en 1914-1918, et elle continue d’incarner une présence musulmane fidèle à ce pays.

À travers cette célébration, nous affirmons que la citoyenneté et la foi ne s’opposent pas, mais se conjuguent positivement.

La Grande Mosquée de Paris symbolise cette vérité et agit pour la cohésion nationale.

La Grande Mosquée de Paris fait l’objet d’attaques récurrentes de la part de l’extrême-droite et des lobbys pro-Maroc. Comment l’expliquez-vous ?

Ces attaques contre la Grande Mosquée de Paris sont précisément liées à ce qu’elle représente : une institution incarnant des musulmans pleinement citoyens, engagés et responsables.

Il existe aujourd’hui une entreprise médiatique et idéologique pour effacer ce fait, diaboliser les musulmans, installer l’idée selon laquelle l’islam serait par essence incompatible avec la France. Nous sommes en première ligne contre cette vague. Nous sommes donc visés par ses promoteurs.

Ces attaques visent-elles votre proximité avec l’Algérie ou votre engagement en première ligne pour la défense de Gaza et la dénonciation des crimes israéliens ?

La Grande Mosquée de Paris assume son rôle de passerelle vertueuse avec l’Algérie, depuis cent ans, et cela dérange. Notre position sur Gaza et la Palestine ne convient pas à ceux qui refusent de voir les souffrances d’un peuple.

Nous avons appelé constamment à la fin des violences et à la création d’un État palestinien. Cette parole, fondée sur le droit international et sur une exigence morale, n’oppose en rien les êtres humains, ni les croyants de différentes religions. Elle traduit un devoir tout simplement humaniste. Nous ne renoncerons pas.

Une partie de la classe politique en France parle de la radicalisation d’une partie de la population musulmane. Ces craintes sont-elles fondées ?

La radicalisation est une réalité qu’il ne faut ni nier ni exagérer. Jeter la suspicion sur l’ensemble des musulmans ou instrumentaliser en permanence certains sujets liés à l’islam ne fait que la renforcer.

Elle doit au contraire être patiemment et solidement déconstruite par un travail de fond.

Les institutions religieuses et les imams sont au premier plan, car ils possèdent les outils pour enseigner l’islam et ses plus nobles valeurs, qui dit aux nouvelles générations qu’être un bon musulman, c’est être un bon citoyen, soucieux d’apporter le bien, la solidarité, la paix autour de lui.

La Grande Mosquée de Paris met en œuvre de nombreux projets pour y parvenir : l’adaptation du discours religieux, dont je vous ai parlé, la formation des imams grâce à un nouvel établissement inauguré à Vitry-sur-Seine début 2025, les actions caritatives, la participation à tous les grands débats de société, comme dernièrement sur la fin de vie et sur la lutte contre le trafic de drogue.

Nous construisons solidement là où d’autres s’empressent de défaire notre capacité à vivre ensemble. Mais notre Prophète, prière et paix sur lui, disait : « Nul don n’a été accordé à une personne meilleure et plus vaste que la patience ».

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