
Pour l’Aïd-el-Adha 2026, l’Algérie a importé massivement des moutons de plusieurs pays dont la Croatie, l’Espagne, l’Uruguay, l’Irlande, la Roumanie mais aussi de Syrie.
Les animaux syriens sont de belle taille et ont fait l’admiration des acheteurs et des éleveurs algériens venus les observer. Nombreux sont les consommateurs qui s’étonnent de l’origine de ces moutons car la Syrie reste un pays semi-désertique, ravagé par des années de guerre civile.
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Ces interrogations sur les origines d’importations agricoles ne sont pas nouvelles. En 2021, Aïmene Benabderrahmane, alors premier ministre, avait déploré le fait que l’Algérie importait du blé d’un pays aussi petit en surface que la Lituanie.
C’est oublier que la Syrie dispose de 10 millions d’hectares de parcours steppiques dans la Badia. Une région qui s’étend depuis la banlieue de Damas jusqu’à l’extrême Est du pays vers la frontière irakienne.
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Certes, ces parcours reçoivent des précipitations « inférieures à 200 mm une année sur deux » et les arbustes fourragers ainsi que les plantes annuelles disparaissent du fait de cultures comme l’orge selon Syria Report, un bulletin d’informations économiques. Les deux tiers du cheptel syrien pâturaient dans cette zone une partie de l’année, la guerre civilequi a été éclaté en 2011 a cependant réduit l’accès à la Badia.
« On a peur d’aller à la mort avec nos moutons » confiait à l’AFP en 2021 un éleveur d’un air résigné. Il ajoutait : « Nous craignons les mines ».
Une viande appréciée
La viande du mouton syrien de race Awassi est très appréciée dans les monarchies du Golfe et notamment en Arabie saoudite. Depuis la Syrie, il suffit d’une journée pour que les camions chargés de moutons traversent la Jordanie et arrivent jusqu’au Ryad. En 2005, la FAO classait la Syrie comme le sixième producteur mondial de viande de mouton et 5 ans plus tard le montant des exportations d’animaux vivants a atteint 450 millions de dollars, une époque où la Syrie exportait 871 000 moutons.
Certaines années, l’élevage a représenté jusqu’à 40 % de la valeur de la production agricole et a employé près de 20 % de la main-d’œuvre dans les régions rurales souligne Syria Report.
Ce débouché particulièrement rémunérateur a de tout temps soutenu le développement de la filière ovine syrienne. Cependant, certaines années, les autorités locales ont freiné ces exportations afin d’éviter la hausse du prix de la viande sur le marché local. « La contrebande vers les pays voisins » reste importante confiait en 2021 un vétérinaire à l’AFP d’autant plus qu’en Irak les bétaillères circulent plus facilement sur des axes routiers rénovés et agrandis par des entreprises turques.
La guerre qu’a connue la Syrie et plusieurs années de sécheresses ont quelque peu réduit les effectifs d’ovins et les éleveurs ont été contraints de se tourner vers le fourrage cultivé plus coûteux dans un pays en plein crise économique. En 2021, le ministère syrien de l’agriculture estimait que le pays avait perdu en une décennie de guerre près de la moitié de son cheptel, passé depuis 2011 de 18 à 9,8 millions de têtes actuellement.
Cependant, la filière ovine a montré sa résilience comme en témoignent la reprise des exportations vers l’Arabie saoudite, l’Irak et l’Algérie.
Des semi-remorques transformées en bétaillères
La fin de la guerre a permis de sécuriser les routes dont celles menant au port méditerranéen de Tartous. La filière ovine syrienne dispose de moyens logistiques modernes à l’image de camions semi-remorque de marque Volvo, Scania ou Mercedes transformés en bétaillères avec 3 ponts (étages) et des parois à claires voies.
Cette flotte moderne de bétaillères permet le transport des animaux par la route vers l’Arabie saoudite. Depuis quelques semaines, ces camions passent par l’Irak en évitant la Jordanie du fait d’une surtaxe pouvant atteindre 60 dollars par mouton. Pour l’expert Molham Al-Jazmati, cité par Enab Baladi, ce détour ne peut « être considéré simplement comme un moyen de contourner un coût financier imposé sur la route jordanienne.
« Il s’agit pour la Syrie de diversifier ses couloirs commerciaux à travers l’usage du point de passage d’Al-Tanf, selon Al-Jazmati qui souligne que « les camions syriens peuvent rejoindre l’Irak, puis le Koweït via Safwan, ou encore l’Arabie saoudite et le Golfe ».
Tartous, un port de transit du bétail
La Syrie possède une solide expérience en matière de transport maritime. Depuis 2025, la gestion du port de Tartous a été confiée à la compagnie portuaire émiratie DP World pour 800 millions de dollars selon Mer et Marine et l’activité des armateurs syriens et libanais spécialisés dans le transport d’animaux se développe. De nouveaux bateaux sont aménagés : en 2020 un bateau d’une capacité de 25 000 moutons et en mars 2026 un autre d’une capacité de 20 000 moutons avec 6 ponts selon EnabBaladi.
La flotte de ces armateurs est l’objet de critiques du fait de sa vétusté. Les navires ont « entre 35 et 53 ans » d’âge déclarait en 2023 en France un secrétaire d’État suite à la question d’un député concernant le bien-être animal.
En juillet 2025, ce sont 26 000 moutons et chèvres qui ont été exportées depuis ce port vers l’Arabie saoudite.
En mai dernier, l’agence de presse syrienne (SANA) rapportait que 2 bateaux chargés de 32 000 moutons et veaux roumains ont été débarqués à Tartous pour être dirigés par voie terrestre vers la Jordanie. Sur les quais, une flotte de bétaillères modernes les y attendait.
Les moutons syriens arrivés dans le port de Annaba et embarqués sur le cargo « Alfa Bro » sont partis du port de Tartous.
Des moutons dépendant de l’orge
Comme en Algérie, l’usage de camions a permis d’exploiter la totalité des parcours de la Badia. Plusieurs études dont celle du spécialiste Timothy Treacher du Centre international de recherche agricole pour les régions sèches (Icarda) faisaient état dès 1993 d’une dégradation avancée de la végétation. Conséquences : « les buissons ne peuvent plus être régénérés par la réduction du pâturage et qu’il est nécessaire de replanter ou de semer des buissons » de type atriplex.
Comme en Algérie, la culture locale d’orge ne suffit plus au cheptel local et la Syrie a recours aux importations notamment d’Ukraine.
Dans la steppe, souligne Timothy Treacher, « le système de production ovin syrien n’est probablement pas viable même s’il continue d’être séduisant sur le plan économique ». Il fait remarquer que la plantation d’atriplex de 3 ans, dans une zone de précipitations de 200 mm, permettait de nourrir un mouton par hectare pendant environ un an. » Ce qui, appliqué sur 7,5 millions d’hectares « pourrait nourrir la plupart des huit millions de brebis qui peuplent actuellement la steppe. »
Un mode d’élevage à bout de souffle
L’étonnement des consommateurs algériens suite à l’importation de moutons syriens est donc justifié dans la mesure où, en Syrie, les parcours naturels ne suffisent plus. Leur surexploitation représente une réelle menace. Timothy Treacher avertit : « Comme dans toutes les aires soumises à une exploitation collective, le problème consiste à mettre au point des projets réalisables pour l’établissement et le maintien de plantations durables dans les zones de libre accès aux pâturages. »
La filière ovine syrienne dispose d’un réel savoir-faire qui permet de répondre à la demande du voisin saoudien et de celle de l’Algérie. Ces exportations rémunératrices lui ont permis de s’adapter notamment en introduisant l’orge dans les rations.
Par ailleurs, la Syrie dispose d’atouts importants : flotte de bétaillères capables d’aller par la route vers les pays du Golfe, armateurs sillonnant les mers et port de Tartous qui se veut être un hub maritime pour le bétail.
Cette interrogation à propos des moutons syriens pourrait-être l’occasion de s’interroger sur les possibilités encore inexploitées de développement de la filière ovine en Algérie.