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Français, éducation islamique, école algérienne : les réponses sans tabou d’Ahmed Tessa

Ahmed Tessa, pédagogue, répond sans tabou aux questions relatives à la place de l’école en Algérie, à la polémique sur l’éducation nationale, à ses détracteurs qui l’accusent d’être pro-français.

Français, éducation islamique, école algérienne : les réponses sans tabou d’Ahmed Tessa
Ahmed Tessa alerte sur l’impact du projet de suppression du français de l’école et de l’université / Source image : DR pour TSA
Rafik Tadjer
Durée de lecture 7 minutes de lecture
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Ahmed Tessa, pédagogue, écrivain et ancien conseiller au ministère de l’Éducation nationale, livre dans cet entretien à TSA une analyse sans tabou sur l’école algérienne, la place des langues étrangères, notamment le français en Algérie.

Il répond aussi à ses détracteurs qui l’accusent d’être pro-français. « Je n’ai jamais demandé un visa à la France », répond-il, en rappelant les heures de gloire de l’école algérienne qui a formé les élites du pays.

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Ahmed Tessa alerte sur l’impact du projet de suppression du français de l’école et de l’université sur la diaspora algérienne qui est en majorité basée dans des pays francophones.

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La langue est-elle le véritable problème de l’école algérienne ?

Ahmed Tessa : Pas spécialement. Toutefois, la langue d’enseignement est à double tranchant. Mal enseignée, elle constitue un obstacle à la qualité de l’enseignement des autres disciplines.

Une langue d’enseignement, quand elle est bien enseignée, est l’une des garanties – pas la seule – d’un enseignement général de qualité.

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Malheureusement, cette préoccupation n’a jamais effleuré l’esprit de ceux qui polémiquent sur les langues étrangères. La langue arabe est-elle bien enseignée ? Question taboue pour cette catégorie d’Algériens !

Il faut bien qu’un jour, les parents soient mis au courant des raisons pour lesquelles la langue arabe (langue d’enseignement généralisée depuis 1980) est victime d’un enseignement de faible qualité – loin des normes pédagogiques et scientifiques.

Elle mérite mieux que le sort qui lui est réservé, malgré les efforts financiers colossaux déployés par l’État algérien pour le secteur de l’éducation.

À côté, viennent se greffer d’autres obstacles, nous citerons le plus contraignant et le plus pénalisant : l’absence totale de formation pour des milliers de postulants recrutés directement chaque année.

Quant aux ENS, quantitativement, elles peinent à couvrir 15 % des besoins du secteur. Qualitativement, elles sont axées sur la formation académique au détriment de la formation au métier d’enseignant.

Les détracteurs du français disent que c’est une langue dépassée. Y a des pays anglophones, mais qui ne se sont pas pour autant développés en utilisant et en parlant cette langue. Est-ce que c’est la langue qui fait vraiment l’école ?

Ahmed Tessa : Toutes les langues, y compris l’arabe, sont accessibles à l’excellence scientifique et technologique. C’est aux peuples et gouvernements d’y mettre les moyens. La Corée du Nord vient de damer le pion à la Grande-Bretagne et aux pays du Golfe (où l’anglais est la langue d’enseignement) aux olympiades de physique en juillet 2026 en Colombie.

En Corée du Nord, tout s’enseigne en coréen, de la maternelle à l’université. L’anglais est enseigné comme langue à partir du lycée. Classement des olympiades : Corée du Nord 8ᵉ – Grande-Bretagne : 9ᵉ et pays du Golfe bons derniers.

Ces détracteurs n’ont qu’à consulter Google et demander la liste des Prix Nobel français en physique, mathématiques, médecine, économie. Ils sont des dizaines. De plus, l’occupation de l’Angleterre par la France pendant plus de 4 siècles a fait que dans la langue anglaise il y a environ 25.000 mots français (seule la prononciation change).

Dans la recherche scientifique, c’est grâce à la puissance économique, financière et militaire des États-Unis que l’anglais s’est développé à l’international. Comment ? À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Américains ont ramené chez eux les plus brillants cerveaux allemands, dont Von Braun, le père des fusées. Ainsi que des physiciens, des chimistes.

D’autres génies allemands juifs comme Einstein ont fui le nazisme vers les USA, avant la guerre. Tous ces génies ont travaillé leur spécialité en …allemand. Arrivés aux États-Unis, ils ont travaillé en anglais.

Après 1945, les USA ont attiré vers eux les cerveaux des pays sous-développés pour encore accroître leur puissance et domination scientifique via la langue anglaise. Imaginons si Hitler avait gagné la guerre : on parlerait tous allemand dans nos écoles.

L’argument pseudo-scientifique leur sert de cache-misère. Ces gens-là cachent leur faiblesse dans l’argumentation pédagogique. Ils fuient cette question : pourquoi sommes-nous faibles en anglais malgré son enseignement pendant 7 ans de scolarité depuis 2004 ?

Alors que les générations précédentes des années 1970 et 1980 avaient une meilleure maîtrise de l’anglais avec seulement 5 ans d’anglais (2 ans au collège et 3 ans au lycée).

La langue anglaise n’a pas reçu le label divin d’unique langue scientifique. Loin de là. Dans les thèses scientifiques en anglais, dans chaque phrase, nous trouvons des mots de français et… dans le lexique scientifique. C’est dire ! Ces analphabètes bilingues pour la plupart (français et anglais) sont prêts à tout dire et à tout faire pour arriver à leur fin : supprimer le français du système scolaire. Ils sont dangereux pour l’avenir de nos enfants.

Le débat sur l’enseignement des langues en Algérie s’est vite transformé en confrontation idéologique. Pourquoi ?

Ahmed Tessa : Je vous renvoie à ma précédente réponse. La fuite en avant pour ne pas affronter les vrais problèmes pédagogiques. Pour être plus clair, ils refusent de répondre à cette question : quelles sont les vraies causes de la baisse de la qualité dans notre enseignement ? Est-ce un refus par incompétence ? Est-ce par calculs inavoués ? La question est posée.

En tant que pédagogue, comment le choix des langues étrangères à enseigner doit-il se faire ?

Concernant l’Algérie, l’agencement des langues étrangères a connu son heure de gloire dans les décennies 1960-70 et mi-80. Quand l’arabe a pris le relais de langue d’enseignement de toutes les disciplines, la langue française avait un volume hebdomadaire appréciable de 7 heures, puis de 5 heures au primaire et l’anglais un volume de 4 heures en 3ᵉ année et 4ᵉ année de collège.

Ce choix de départ post-indépendance a donné ses fruits avec la formation des élites algériennes ayant la maîtrise de l’arabe, du français et de l’anglais.

Ce sont ces élites qui ont contribué – et contribuent encore – au développement du pays dans la Haute administration, l’économie, l’industrie, l’université, la technologie, la médecine, etc. Des élites qui rayonnent – par le passé récent et le présent – dans de prestigieuses institutions internationales (ONU et ses organismes, universités de renom, laboratoires scientifiques occidentaux…).

Subitement, les années 1990 arrivent avec tout ce que notre société a connu de bouleversement sur les plans politique, sociétal et culturel.

Au début des années 2000, des voix ont commencé à s’élever, ainsi que des fatwas d’interdiction de cette langue. Ces voix ne vont pas dans le sens d’une amélioration de l’enseignement en général et de celui de l’arabe en particulier.

Elles se font le relais de la sinistre fatwa des années 1990 : supprimer le français du primaire. En réponse, et afin de satisfaire un tant soit peu cette revendication, le ministre de l’Éducation nationale de l’époque a commencé à rogner sur le statut scolaire de la langue française (horaire et coefficient en baisse, programme).

Une tendance qui ira crescendo avec la réforme de 2002. L’anglais est avancé en 1ʳᵉ année de collège, ce qui est, soit dit en passant, une bonne chose. Malheureusement, encore une fois, le logiciel pédagogique défaillant qui a impacté la langue arabe, entre autres, est resté immobile. Ainsi, la qualité de l’enseignement de toutes ces langues a continué à se détériorer. Tous les indicateurs le montrent clairement. Et ce n’est pas l’anglais au primaire qui va changer la donne : les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Il y a eu aussi la polémique sur la suppression de la philosophie pour les élèves de terminale, filière mathématique. Comment l’expliquez-vous ?

L’explication est dans la suppression elle-même. À chacun son idée. À ce jour, le MEN et les syndicats qui militent pour la langue anglaise ne parlent nullement de la suppression du chapitre de la logique du programme de mathématiques depuis la 1ʳᵉ AS dès le début de la réforme. Silence et bouche cousue.

Comment expliquez-vous la polémique sur l’éducation islamique ?

Sans un recours à l’histoire récente de notre système scolaire, on ne pourra pas comprendre les enjeux de ce qui se trame dans la tête de ceux et celles qui ont créé ces polémiques.

Et, ils/elles n’aiment pas ce recours aux années d’or de notre école. L’époque où des lycéens maghrébins et africains venaient s’inscrire dans les lycées algériens et dans nos universités.

Jusqu’à la fin des années 1980, il y avait une matière qui s’intitulait l’ECMR (éducation civique, morale et religieuse). Elle avait vocation, comme son nom l’indique – éduquer c’est enraciner des valeurs – de prendre du Saint Coran les valeurs humanistes qu’il véhicule et de les injecter dans le programme de l’ECMR.

Ainsi bien expliquées, ces valeurs étaient assimilées par les élèves qui comprenaient leur sens et leur utilité : respect de l’autre, de la nature, de l’environnement – la solidarité – la probité – le travail bien fait, la propreté…

Ils les traduisaient en attitude, gestes, comportement et actions en classe, à l’école, dans la famille et à l’extérieur. Des valeurs qui assurent à la société cohésion, vivre-ensemble.

Des valeurs qui éloignent la haine de l’autre, antichambre de la violence, le régionalisme, l’intolérance, les fléaux sociaux…

À partir de 1990, tout ça a disparu. Place à l’Éducation islamique pour remplacer l’ECMR. D’éducation aux valeurs du Saint Coran, peu. Mais beaucoup de hadiths, et de longues pages à mémoriser sans les comprendre pour nos enfants.

En réalité, c’est un enseignement religieux et non pas une éducation à l’Islam qui se fait dans nos écoles. Or, il y a une différence entre éducation et enseignement.

Cette confusion d’ordre épistémologique entraîne de graves dysfonctionnements. Un exemple parmi d’autres : en éducation islamique, les élèves du primaire apprennent la bataille de Badr.

Ils retrouvent cette même leçon dans le programme d’histoire. Cela étant dit, pour trancher la polémique, l’enseignement religieux a sa place en Algérie. Il est dispensé par des institutions spécialisées, l’Université, les Instituts religieux, les mosquées et les zaouias.

Pourquoi alourdir une institution scolaire d’un enseignement religieux, alors qu’elle a déjà fort à faire avec l’enseignement profane (maths, langues, sciences…) ?

La raison nous commande de revenir à une éducation à l’Islam (ECMR) qui irrigue en valeurs humanistes la société dans sa dimension religieuse, civique et morale. Et le Saint Coran est assez riche en valeurs humanistes universelles. Quant au recours aux hadiths, les institutions spécialisées sont mieux placées que l’école pour les discuter et les analyser avec leurs étudiants.

En défendant l’enseignement du français, certains du courant islamiste vous ont accusé d’être proche de la France. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

Cela prêterait à rire si ce n’était les insultes, les mensonges et les menaces dont je suis l’objet. Je suis un admirateur de la langue de Maurice Audin, Henri Alleg, Frantz Fanon, Annie Steiner et d’autres militants de l’Algérie libre et indépendante.

J’ai été formé en français, j’ai toujours travaillé en Algérie en français (en anglais aussi) sans que cela ne me pose un problème de conscience.

Je suis profondément enraciné dans mon terroir algérien. Quarante ans (40 ans) que je n’ai pas mis les pieds en France. Jamais, à ce jour, je n’ai demandé un visa pour la France, contrairement à ceux qui me dénigrent.

Le Prix par lequel j’ai été honoré à Paris en 2018, c’est grâce à feu Gilbert Meynier, historien français anticolonial et grand ami de l’Algérie combattante et plus tard indépendante.

Je ne me suis pas déplacé à Paris pour le recevoir. Dans le livre en question, je parle du mauvais traitement dont est victime la langue arabe.

J’ai parlé des élèves bacheliers victimes de la coupure linguistique entre l’école et l’université : pour la plupart, ce sont des élèves issus des régions défavorisées.

On n’a pas idée de supprimer l’enseignement d’une langue ancrée dans notre société et notre système scolaire et universitaire depuis 64 ans (pour ne pas aller plus loin).

Malgré la mémoire fraîche des exactions de la barbarie de l’armée coloniale, les enfants de chahids et de moudjahidine ont fréquenté l’école dès septembre 1962 sans jamais revendiquer la suppression de la « langue du colon ».

Par contre, des personnes nées dans les années 1980 et 2000, sans aucun rapport avec la guerre de libération – y compris des enfants et des adolescents – revendiquent cette suppression.

La machine de la propagande et du lavage de cerveau n’a pas chômé depuis 1990 : elle s’est même emballée ces deux dernières décennies.

À qui profite cette guéguerre linguistique ? Le plan de ces admirateurs de l’anglais consiste en la suppression totale du français. La preuve : en 2026, des voix s’élèvent pour supprimer cette langue qu’elles considèrent comme « maudite » du collège. Et demain le lycée ? Et après-demain à l’université, dans les médias et maisons d’édition ?

Voilà la triste vérité de ce plan machiavélique :

– Couper l’Algérie de son environnement géopolitique francophone naturel (Maghreb et Afrique subsaharienne),

– Éloigner du pays les enfants et petits-enfants des 6 millions d’Algériens vivant en France, en Belgique, au Québec, en Suisse…

– Acter le divorce de nos jeunes générations et celles à venir avec la mémoire collective de l’Algérie écrite en français (romans, poésie, livres sur l’Histoire, la sociologie, l’économie, les sciences, l’Islam, etc.). N’est-ce pas là une tentative de suicide civilisationnel ?

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