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École algérienne : la querelle des langues ne doit pas devenir un procès en loyauté

Zaim Bensaci, ancien Président du Conseil National Consultatif pour la Promotion des PME, pose le regard du monde des affaires sur la réforme de l’école algérienne.

École algérienne : la querelle des langues ne doit pas devenir un procès en loyauté
Le vrai risque n'est pas que l'école forme trop tôt les élèves à l'anglais des affaires ; c'est qu'elle continue de le faire trop tard, et mal / Photo par Fokasu Art / Adobe Stock pour TSA
Zaim Bensaci
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TRIBUNE. Réforme linguistique, absence de débat national et voix économique restée silencieuse : retour sur une polémique qui engage l’avenir de l’école algérienne.

À quelques semaines de la rentrée scolaire, l’Algérie s’apprête à appliquer l’une des réformes les plus lourdes de son système éducatif sans qu’aucun débat national digne de ce nom n’ait précédé sa mise en œuvre.

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Le 25 juillet 2026, le ministre de l’Éducation nationale Mohamed Seghir Saâdaoui a annoncé que l’anglais deviendra l’unique langue étrangère enseignée en 3ᵉ année primaire dès la rentrée 2026-2027, le français n’étant désormais introduit qu’à partir de la 4ᵉ année.

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Programmes, manuels et recrutements d’enseignants sont déjà engagés, et rien n’indique que le ministère envisage de revenir sur son calendrier.

Entre l’annonce et la rentrée, ce ne sont pourtant pas les enseignants, les parents ou les acteurs économiques qui ont été consultés, mais les réseaux sociaux et les plateaux de télévision qui ont tranché à leur place.

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C’est précisément parce que la décision est prise, et que le débat qui aurait dû la précéder n’a pas eu lieu, qu’il importe de le tenir malgré tout.

Une réforme aux motifs officiels précis

Selon le ministère, ce choix répond à une logique cognitive : soumettre un enfant de huit ans à deux langues étrangères au même alphabet créerait des « interférences linguistiques négatives », brouillant grammaire et orthographe.

La mesure prolonge la politique linguistique engagée par le président Tebboune depuis 2022, année de l’entrée de l’anglais au primaire aux côtés du français. Le ministère assure avoir recruté plusieurs milliers d’enseignants d’anglais pour l’accompagner.

Ahmed Tessa : la critique pédagogique de la précipitation

C’est l’intervention du pédagogue Ahmed Tessa, ancien conseiller de l’ex-ministre Nouria Benghabrit, qui a mis le feu aux poudres.

Pour lui, ce basculement est un véritable « tournant », mais mal préparé : il pointe le manque de « formation pédagogique » des nouveaux enseignants d’anglais et redoute un enseignement « inefficace », tandis que les professeurs de français, en surnombre, se retrouveraient avec moins de dix heures de cours par semaine.

Auteur de « L’impossible éradication : l’enseignement du français en Algérie », il redoute un isolement du pays vis-à-vis de l’Afrique et du Maghreb francophones.

Sur El Khabar TV, il évoque un « plan » ministériel visant à faire disparaître progressivement le français du primaire, et s’étonne que la philosophie soit revue à la baisse sans que l’éducation islamique ne soit touchée. Son diagnostic : il faut « repenser toute la réforme de 2002 » et « éloigner l’idéologie de l’école ».

Quand la critique pédagogique devient un procès d’intention

La réaction ne s’est pas fait attendre. D’anciens ministres, dont El Hachemi Djaâboub et Mourad Benachenhou, ont accusé Ahmed Tessa de servir des intérêts étrangers, qualifiant à l’inverse le recul du français de « décision souveraine » relevant de « l’achèvement du recouvrement de la souveraineté nationale ».

Le pédagogue a répondu point par point : ses articles critiques datent de 1989, il n’a « jamais demandé de visa pour la France » et compte cinq oncles martyrs de la Révolution. Il dénonce des attaques qui relèvent, selon lui, « du plus vil des mensonges », sans « critique de fond sur les idées soulevées ».

Ce glissement — du débat sur les programmes vers un examen de loyauté nationale — devrait nous alarmer : sommer un spécialiste de prouver son patriotisme avant d’examiner ses arguments condamne toute réforme scolaire à l’immobilisme.

Le ministère face à la contestation

Interpellé, le ministre Saâdaoui a rejeté toute suppression de la philosophie, affirmant que son coefficient avait été renforcé en terminale. Il a néanmoins attribué les critiques à une « lecture superficielle » des textes officiels — une formule perçue par certains observateurs comme un moyen de clore le débat plutôt que de l’ouvrir.

Le paysage politique reste fragmenté : Ennahda salue une mesure qui lèverait le « handicap linguistique » du pays, les Oulémas rappellent que ces divergences relèvent « de choix et d’appréciations » pédagogiques, tandis que le Parti des travailleurs de Louisa Hanoune réclame la suspension de la réforme et un débat national sous l’égide du président de la République.

Les partis de la majorité — FLN, RND, El Bina — sont, eux, restés silencieux.

Djamel Labidi : un Français qui a « squatté » les fonctions d’une langue nationale

Il existe une troisième lecture de cette querelle, portée depuis longtemps dans les colonnes du Quotidien d’Oran par le journaliste Djamel Labidi.

Pour lui, l’expression du français comme « butin de guerre » est un contresens : « L’Algérie aurait-elle fait la guerre pendant plus de sept ans […] pour acquérir la langue française ? Quelle absurdité. » S’il y a bien un butin, c’est celui de la Francophonie et des intérêts qui perpétuent son influence en Algérie.

Labidi soutient que le français en est venu à « squatter les fonctions d’une langue nationale » dans l’administration et les affaires — au détriment de l’arabe et du tamazight.

Il observe que le moindre renforcement de l’anglais mobilise une partie de l’élite francophone, qu’il juge « bien plus royaliste que le roi », alors que les Français eux-mêmes ont largement basculé vers l’anglais dans les affaires et les sciences.

Contrairement au français, avance-t-il, l’anglais « restera vraiment à sa place de langue étrangère » — un argument que le ministère semble aujourd’hui reprendre à son compte, sans le formuler avec la même clarté.

Une voix absente : celle des entreprises et des PME

À ces trois voix — pédagogique, politique, journalistique — il en manque une quatrième, restée curieusement silencieuse : celle des entreprises algériennes, en particulier des PME.

En tant qu’ancien président du Conseil National Consultatif pour la Promotion des PME, j’observe depuis des années le même constat sur le terrain : nos PME, notamment celles engagées dans l’export ou les technologies, se heurtent à un déficit chronique de compétences en anglais qui les prive de marchés et d’appels d’offres internationaux.

Vu depuis l’entreprise, l’introduction précoce de l’anglais n’est ni une trahison ni une mode importée : c’est une nécessité de compétitivité, que la plupart des économies exportatrices, la France comprise, ont intégrée depuis longtemps.

Le vrai risque n’est pas que l’école forme trop tôt les élèves à l’anglais des affaires ; c’est qu’elle continue de le faire trop tard, et mal.

Sortir du procès idéologique pour revenir à l’école

Ces quatre voix ne sont pas nécessairement irréconciliables. On peut, comme Ahmed Tessa, juger la précipitation nuisible à la qualité de l’enseignement sans être « l’agent » de quiconque.

On peut, comme Djamel Labidi, estimer que l’anglais a vocation à devenir la première langue étrangère du pays, sans balayer les inquiétudes sur l’encadrement pédagogique et la place laissée à l’esprit critique — la philosophie n’étant pas un supplément d’âme, comme le rappelle l’Association algérienne des études philosophiques.

Le véritable danger n’est donc pas dans le choix de l’anglais ou du français — un choix que les autorités ont le droit d’assumer sur la base d’une évaluation sérieuse — mais dans la méthode : aucune consultation préalable des enseignants, aucune étude d’impact rendue publique, aucune concertation avec les syndicats, les parents ou les acteurs économiques, et aucune écoute des voix qui réclament un débat, jusqu’au Parti des travailleurs qui demande la suspension pure et simple de la réforme.

Une réforme de cette ampleur, qui touche à l’identité, à la compétitivité économique et à l’avenir de plusieurs générations d’élèves, ne peut se construire sur une annonce en conférence de presse et se défendre à coups d’anathèmes contre ceux qui s’interrogent.

En transformant chaque critique pédagogique en suspicion de trahison, on prive l’école algérienne des voix mêmes qui pourraient l’améliorer — et l’on prend le risque de devoir, dans deux ou trois ans, corriger dans la précipitation ce qui aurait pu être anticipé aujourd’hui, dans la sérénité d’un débat public digne de ce nom.

Ahmed Tessa a raison de demander qu’on « éloigne l’idéologie de l’école » ; Djamel Labidi a raison de rappeler que le statu quo linguistique n’est pas neutre non plus.

Mais ni l’un ni l’autre, à ce jour, n’a eu droit au débat national qu’appelle une décision de cette portée. Tant que ce débat n’aura pas eu lieu — avant la rentrée, ou à défaut dès les tout premiers mois de son application —, la réforme 2026-2027 restera ce qu’elle est aujourd’hui : une décision peut-être juste sur le fond, mais illégitime dans sa forme — et fragile pour cette seule raison.

*Ancien Président du Conseil national consultatif pour la promotion des PME

Lien permanent : https://tsadz.co/7eoe4

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